Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Sixième


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Chapitre VII

Comment le roy fit venir à Tours un nommé le saint homme, de Calabre, pensant qu'il le dust guérir; et des choses estranges que faisoit ledit roy, pour garder son auctorité durant sa maladie.

E

ntre les hommes renommés de dévotion, il envoya quérir un homme en Calabre, appellé frère Robert (le roy l'appelloit le saint homme, pour sa sainte vie), en l'honneur duquel le roy de présent fit faire un monastère au Plessis du Parc, en récompense de la chapelle près du Plessis, au bout du pont. Ledit hermite, en l'âge de douze ans, s'estoit mis sous un roc, où il estoit demouré jusques en l'âge de quarante et trois ans, ou environ, et jusques à l'heure que le roy l'envoya quérir par un sien maistre d'hostel, en la compagnie du prince de Tarente, fils du roy de Naples: car il ne vouloit partir sans congé du pape, ni de son roy, qui estoit sens à cette simple personne, lequel avoit fait deux églises au lieu où il demouroit, jamais n'avoit mangé, ny n'a encores (depuis qu'il se mit en cette estroite vie), ni chair, ni poisson, ni œufs, ni laitage, ni aucune graisse, et ne pense point avoir vu homme vivant de si sainte vie, ni où il semblast mieux que le Saint Esprit parlast par sa bouche: car il estoit lettré, et n'apprit jamais riens. Vray est que sa langue italienne luy aydoit.
   Ledit hermite passa par Naples, honoré et visité autant qu'un grand légat apostolique, tant du roy que de ses enfans, et parloit avec eux comme un homme nourry en cour. De là passa par Rome, visité de tous les cardinaux, eut audience avec le pape, par trois fois, seul à seul, assis auprès de luy en belle chaire, l'espace de trois ou quatre heures à chascune fois (qui estoit grand honneur à si petit homme), respondant si sagement que chascun s'en esbahyssoit, et lui accorda nostre Saint Père faire un Ordre, appellé les Hermites Saint François. De là vint devers le roy, honoré comme s'il eust esté le Pape, se mettant à genoux devant luy, afin qu'il luy pust allonger sa vie. Il respondit ce que sage homme devoit respondre. Je l'ay maintesfois ouÿ parler devant le roy qui est de présent, où estoient tous les grands du royaume, et encores puis deux mois; mais il sembloit qu'il fust inspiré de Dieu des choses qu'il disoit et remonstroit: car autrement n'eust sçu parler des choses dont il parloit. Il est encores vif, parquoy se pourroit bien changer ou en mieux, ou en pis: pourquoy m'en tay. Plusieurs se moquoient de la venue de cet hermite, qu'ils appelloient saint homme; mais ils n'estoient point informés des pensées de ce sage roy, ni n'avoient vu les choses qui luy donnoient occasion.
    Nostre roy estoit au Plessis, avec peu de gens, sauf archiers, et en ses suspections dont j'ay parlé; mais il y avoit pourvu, car il ne laissoit nul homme, ni à la ville, ni aux champs, dont il eust suspection, mais par archiers les faisoit aller et conduire. De nulles matières on ne luy parloit, que des grandes qui luy touchoient. Il sembloit, à le voir, mieux homme mort que vif, tant estoit maigre, ni jamais homme ne l'eust cru. Il se vestoit richement, ce que jamais n'avoit accoutumé paravant, et ne portoit que robes de satin cramoisy, fourrées de bonnes martres, et en donnoit assez qu'il envoyoit sans demander: car nul ne luy eust osé demander, ni parler de riens. Il faisoit d'aspres pugnitions, pour estre craint et de paour de perdre l'obéyssance: car ainsi me le dit-il. Il remuoit offices et cassoit gens d'armes, rognoit pensions ou ostoit de tous points, et me dit, peu de jours avant sa mort, qu'il passoit temps à faire et à deffaire gens; et faisoit plus parler de luy parmy le royaume qu'il ne fit jamais, et le faisoit de paour qu'on ne le tinst pour mort: car, comme j'ay dit, peu de gens le voyoient; que, quand on oyoit parler des œuvres qu'il faisoit, chascun avoit doute, et ne pouvoit l'on à peine croire qu'il fust malade.
   Hors du royaume envoyoit gens de tous costés. En Angleterre, pour entretenir ce mariage: et les payoit bien de ce qu'il leur donnoit, tant le roy Edouard, que les particuliers. En Espagne, toutes paroles d'amytié et d'entretenement, et présens partout, de tous costés. Il faisoit acheter un bon cheval, quoy qu'il coustast, ou une belle mulle, mais ès pays où il vouloit qu'on le cuydast sain: car ce n'estoit point en ce royaume. Des chiens, il en envoyoit quérir partout: en Espagne, des allans; de petites levrettes en Bretagne, levriers, espagneuls, et les achetoit cher; en Vallence, de petits chiens velus, qu'il faisoit acheter plus cher que les gens ne les vouloient vendre; en Cécile, envoyoit quérir quelque mule, espécialement à quelque officier du pays, et la payoit au double; à Naples, des chevaux; et bestes estranges de tous costés, comme, en Barbarie, une espèce de petits lyons, qui ne sont point plus grands que de petit renards, et les appelloient adils. Au pays de Dannemarc et de Suède, envoya quérir de deux sortes de bestes: l'une s'appelloit helles, et sont de corsage de cerfs, grands comme buffles, les cornes courtes et grosses; les autres s'appellent rangiers, qui sont de corsage et de couleur de dain, sauf qu'elles ont les cornes beaucoup plus grandes: car j'ay vu rangier porter cinquante quatre cors. Pour avoir six de chascune de ces beste, donna aux marchans quatre mil cinq cens florins d'Allemagne. Quand toutes ces choses luy estoient amenées, il n'en tenoit compte, et la pluspart des fois ne parloit point à ceux qui les amenoient. Et, en effet, il faisoit tant de semblables choses et telles, qu'il estoit plus craint de ses voisins et de ses subjets qu'il n'avoit jamais esté: car aussi c'estoit sa fin, et le faisoit pour cette cause.


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