n Bourgongne se faisoit tousjours la guerre; et n'en pouvoit
le roy avoir le bout, pour ce que les Allemans faisoient quelque peu de faveur au
prince d'Orenge, lieutenant pour les dessusdits, pour son argent et non point pour la faveur du
duc Maximilian: car jamais homme ne se trouva pour luy, dudit pays, au moins pour le temps de lors, dont
je parle. Ils estoient compagnons de guerre de cette ligue de Suisses, qui alloient à leur adventure: car ils ne sont point amys, ni bienveillans de la maison d'Austriche. Bien peu de secours en eut ledit pays de Bourgongne, mais qu'il y eut payement; et nul ne le pouvoit mieux faire que
le duc Sigismond d'Austriche, oncle dudit
Maximilian, qui avoit des terres auprès, et par espécial la comté de
Ferrete, qu'il avoit peu d'années avant vendue cent mil florins de Rhin au
duc Charles de Bourgongne, et puis l'avoit reprise sans rendre l'argent, et la tient encores aujourd'huy à ce titre. Il n'y eut jamais en luy grand sens, ni grand honneur, et en tels amys se trouve peu d'ayde: et est des princes, dont
j'ay parlé ailleurs, qui ne veulent sçavoir de leurs affaires sinon ce qu'il plaist à leurs serviteurs leur en dire, qui sont tousjours payés à la vieillesse comme cestuy-cy.
Ses serviteurs luy ont fait tenir, durant ces guerres, tel parti qu'ils ont voulu, et presque tousjours a tenu le party du
roy nostre maistre contre
son neveu. A la fin a voulu donner son héritage (qui est bien grand) en maison estrange, et l'oster à la sienne (car il n'eut jamais nuls enfans: si a esté marié deux fois), et en la fin, depuis trois ans en ça, par autre bende de ses serviteurs, a transporté toute sa seigneurie et dès à présent, à
sondit neveu, de duc Maximilian dont
j'ay parlé, à présent roy des Romains, et retint seulement une pension, comme la tierce partie, sans y avoir auctorité, ni puissance; et plusieurs fois s'en est repenty, ce
m'a l'on dit. Et s'il n'est vray ce que l'on
m'a dit, si est-il à croire; et telle est la fin des princes qui veulent vivre bestialement. Et ce qui
me les fait tant blasmer, c'est la grande charge et grand office que Dieu leur a donné en ce monde. Ceux qui sont insensés, on ne leur doit riens reprocher; mais ceux qui ont bon sens, et de leurs personnes bien disposés, et n'employent le temps à autre chose qu'à faire les fols et à estre oysifs, on ne les doit point plaindre, quand mal leur advient; mais ceux qui
despartent le temps, et selon leur âge, une fois en sens et en conseil, autresfois en festes et en plaisirs, ceux-là sont bien à louer, et leurs subjets bien heureux d'avoir tel prince.
Cette guerre de Bourgongne dura assez longuement, pour les raisons de ces petites faveurs d'Allemans; toutesfois la force du
roy leur estoit trop grande. L'argent failloit aux Bourguignons. Gens qui estoient ès places, se tournèrent par intelligence. Un coup
le seigneur de Cran assiégea
la ville de Dole,
chef de la comté de Bourgongne; il estoit lieutenant pour
le roy. Il n'y avoit point grands gens dedans, et les mesprisoit; aussi mal luy en prit et advint: car, par une
saillie que firent ceux de dedans, il se trouva très soudainement surpris, et perdit une partie de son artillerie et des gens quelque peu: qui luy fut honte et charge envers
le roy, lequel, estant marry de cette adventure, commença à adviser à mettre autre gouverneur en Bourgongne, tant pour ce cas que pour les grandes pilleries qu'il avoit faites audit pays, qui à la vérité estoient trop excessives. Toutesfois, avant que d'estre désappointé de cette charge, il eut quelque advantage sur une bende d'Allemans et de Bourguignons, où fut pris
le seigneur de Chasteau-Guyon, le plus grand seigneur de Bourgongne. Le demourant de cette journée ne fut pas grand-chose.
Je n'en parle que par ouÿ dire, mais
ledit seigneur de Cran y eut bon bruit de sa personne, et s'y porta très hardyment.
Comme
j'ay commencé à dire,
le roy délibéra, pour les raisons dessusdites, de faire gouverneur nouveau en Bourgongne, sans en riens toucher aux profits et bienfaits dudit
seigneur de Cran, fors des gens d'armes qu'il luy osta, excepté six hommes d'armes et douze archiers qu'il luy laissa pour l'accompagner.
Ledit seigneur de Cran estoit homme fort gras: et assez content s'en alla en sa maison, où il estoit bien appointé.
Le roy ordonna en son lieu
messire Charles d'Amboise, seigneur de
Chaumont, très vaillant homme et sage, et diligent; et commença
ledit seigneur à pratiquer de vouloir retirer tous ces Allemans, qui lui faisoient la guerre en Bourgongne (non tant pour s'en servir, que pour plus aysément conquérir le reste du pays), et de les mettre à sa solde; et envoya aussi devers les Suisses, qu'il appeloit messieurs des ligues, et leur offrit de grands et beaux partis. Premier, vingt mil francs l'an, qu'il donneroit au profit des villes, qui sont quatre:
Berne,
Lucerne,
Zurich, et croy que
Fribourg y avoit part, et leurs trois cantons (qui sont villages environ leurs montagnes),
Suisse, de qui ils portent tous le nom;
Soleure et
Audreval aussi y avoient part. Item vingt mil francs l'an, qu'il donnoit aux particuliers, et aux personnes de qui il s'aydoit et servoit en ces marches. Là se fit leur bourgeois (et en voulut lettres), et aussi leur premier allyé. A ce point firent
aucune difficulté, pour ce que, de tout temps, le duc de Savoie estoit leur premier allyé; toutesfois ils consentirent à ces demandes, et aussi de
bailler au
roy six mil hommes continuellement en son service, en les payant à quatre florins et demy d'Allemagne par mois; et y a tousjours esté ce nombre jusques au trespas dudit
seigneur.
Un povre roy n'eust sçu faire ce tour, et le tout luy tourna à son grand profit; et croy qu'à la fin sera leur dommage: car ils ont tant accoutumé l'argent, dont ils avoient petite connoissance par avant, espéciallement de monnoye d'or, qu'ils ont esté fort près de se diviser entre eux. Autrement on ne leur sçauroit nuyre, tant sont leurs terres aspres et povres, et eux bons combattans: parquoy peu de gens essayeront à leur courre sus. Après que ces traictés furent faits, et que tous les Allemans qui estoient en Bourgongne furent retirés au service et gages du
roy, la puissance des Bourguignons fut de tous points rompue; et, pour abréger la matière, après plusieurs neufves choses faites par
le gouverneur, monseigneur de Chaumont, il assiégea
Rochefort, un chasteau près de
Dole, où estoit
messire Claude de Vaudrey, et le prit par composition. Après il assiégea
Dole (dont
son prédécesseur en l'office avoit esté levé, comme
j'ay dit), et fut prise d'assaut. On dit que
aucuns Allemans, de ces nouveaux reduits,
cuydèrent entrer pour la deffendre; mais en leur compagnie se mirent tant de francs archiers (sans entendre la malice, mais seulement pour gagner), que, comme ils furent dedans, tout se prit à piller, et fut
la ville bruslée et destruite.
Peu de jours après cette prise, il assiégea
Aussonne, ville très forte; mais il avoit bonne intelligence dedans; et escrivoit au
roy pour les offices, pour
aucuns qu'il nommoit, avant que mettre le siège; ce que volontiers lui fut accordé. Combien que
je ne fusse point sur le lieu où ces choses se faisoient, si le sçay-je par ce qu'on en rapportoit au
roy, et par les lettres qu'on luy en rescrivoit, lesquelles
je voyoye, et souvent en faisoye les responces par le commandement du
roy. Audit
Aussonne avoit peu de gens, et estoient les chefz
accordés avec
ledit gouverneur, qui, au bout de cinq ou six jours, la
baillèrent. Ainsi ne resta plus riens à prendre en Bourgongne, que trois ou quatre chasteaux, rochers, comme
Jou et autres; et avoit l'obéyssance de
Besançon, qui est ville impériale, et ne doit riens au comte de Bourgongne ou peu; mais pour ce qu'elle estoit enclavee audit pays, elle complaisoit au prince du pays.
Ledit gouverneur y entra pour
le roy, et puis en saillit; et ils luy firent tel devoir qu'ils avoient accoutumé de faire aux autres princes qui avoient possédé Bourgongne. Ainsi toute Bourgongne fut conquise, où
ledit gouverneur fit bonne diligence, et aussi
le roy le sollicitoit fort; et craignoit que
ledit gouverneur ne
voulsist tousjours quelque place désobéyssante audit pays, afin qu'on eust plus affaire à luy, et aussi afin que
le roy ne le renvoyast point de là, pour s'en servir ailleurs: car le pays de Bourgongne est fertile, et il en faisoit comme s'il eust esté sien; et
ledit seigneur de Cran, dont
j'ay parlé, et
luy, gouverneur, seigneur de Chaumont, tous deux y firent bien leurs
besongnes.
Une pièce demoura le pays en paix, soubs le gouvernement dudit
seigneur de Chaumont; toutesfois quelques places se rebellèrent après (et y estoye présent), comme
Beaune,
Semur,
Verdun et autres (et
m'y avoit envoyé
le roy avec les pensionnaires de sa Maison; et fut la première fois qu'il eust
baillé chef ausdits pensionnaires, et depuis a accoutumé cette façon jusques à cette heure), lesquelles places furent reprises par le sens et conduite dudit
gouverneur, et par la faute du sens de ses ennemys.
A cela voit-on la différence des hommes, qui vient de la grace de Dieu: car il donne les plus sages à la part qu'il veut soustenir, ou le sens de les choisir à celuy qui en a l'auctorité; et a bien monstré et faict voir jusques icy que, en toutes choses, il a voulu soustenir nos roys, tant
celuy trespassé, nostre bon maistre, comme
cestuy-cy. Ceux qui perdirent ces places estoient gens assez, combien que promptement ne se vinrent mettre dedans lesdites places qui s'estoient ainsi rebellées pour eux, mais donnèrent temps audit
gouverneur de faire son
amats, ce que faire ne devoient: car ils sçavoient assez de son estat, vu l'amour que le pays leur portoit; et pour ce ils se devoient mettre dedans
Beaune, qui estoit forte ville, et si la pouvoient bien garder, et les autres non.
Le jour que
ledit gouverneur se mit aux champs pour aller devant une meschante petite ville appellée
Verdun, qui alloit bien informé de leur estat, eux y entrèrent,
cuydans aller à
Beaune; et estoient, tant de cheval que de pied, six cens hommes eslus, Allemans de la comté de
Ferrete, conduits par
aucuns sages gentils hommes de Bourgongne, dont
Simon de Quingy en estoit un. Ils s'arrestèrent, à l'heure qu'ils pouvoient bien passer et se mettre audit
Beaune, qui n'eust point esté reprenable sur eux, si une fois y eussent entré. Faute de bon conseil les fit sejourner une nuict trop, où ils furent assiégés et pris d'assaut: et après fut assiégé
Beaune, et le tout recouvert.
Oncques puis n'eurent vigueur les ennemys de Bourgongne. Pour lors
j'estoye en Bourgongne avec les pensionnaires du
roy, comme
j'ay dit: et
ledit seigneur
m'en fit partir pour quelque lettre qu'on luy escrivit que j'espargnoye
aucuns bourgeois de
Dijon touchant le logis des gens d'armes. Cela, avec quelqu'autre petite suspection, fut cause de
m'envoyer très soudainement à
Florence.
J'obéys, comme raison estoit, et partis dès que
j'eus les lettres.