eux qui verront ces Mémoires pour le temps advenir, et qui entendront les choses et affaires de ce royaume et des voisins mieux que
moy, se pourront esbahyr que depuis la mort du
duc Charles de Bourgongne jusques icy, où il y a distance de près un an,
je n'ay fait nulle mention des Anglois, et comme ils pouvoient souffrir que
le roy mist en ses mains les villes si voisines d'eux, comme
Arras,
Boulongne,
Hesdin,
Ardres et plusieurs autres chasteaux, et estre logé devant
Saint-Omer par plusieurs jours.
La cause estoit que le sens et vertu de
nostre roy précédoit celuy du
roy Edouard d'Angleterre, qui pour lors régnoit, combien que
ledit roy Edouard estoit prince très vaillant, et qui avoit gagné en Angleterre huit ou neuf batailles, èsquelles tousjours il avoit esté à pied, qui estoit chose de grand louenge pour luy; mais c'estoient différens cours. Il ne falloit point que le sens dudit
roy ni son labeur travaillast: car dès la bataille passée, il estoit maistre jusques à un autre temps. Car dès ce qu'un discord se meut en Angleterre, en dix jours, ou moins, l'un ou l'autre est au dessus; mais nos affaires de deçà ne sont pas ainsi, et falloit, avec l'exploit de la guerre, que
nostre roy entendist en plusieurs lieux de son royaume et aux voisins: par espécial entendist, entre tous ses autres affaires, à contenter
ledit roy d'Angleterre, ou à l'entretenir par ambassades, présens et belles paroles, afin qu'il ne s'empeschast point de nos affaires. Car
ledit seigneur sçavoit bien que à toute heure les Anglois, tant nobles que Commune et gens d'Eglise, sont enclins à la guerre contre ce royaume; tant sous couleur de leurs querelles qu'ils y prétendent, que pour l'espérance d'y gagner: pour ce que Dieu a permis à leurs prédécesseurs gagner en ce royaume plusieurs grandes batailles, et y avoir longue possession, tant en Normandie qu'en Guyenne, qu'ils avoient possédée trois cens cinquante ans, à l'heure que
le roy Charles septiesme la conquit le premier coup: pourquoy ils emportèrent de grandes despouilles et richesses en Angleterre, tant des princes et seigneurs de France qu'ils avoient eu leurs prisonniers, et en grand nombre, comme des villes et places qu'ils avoient prises audit royaume, et espéroient encores de faire ainsi et font encores. Mais à grand'peine leur fust advenue telle fortune et adventure du temps du
roy nostre dit maistre: car jamais il n'eust hazardé son royaume jusques là que de mettre à pied toute la noblesse dudit royaume pour les combattre, comme l'on fit à
Azincourt; et y eust bien procédé plus sagement, si là fust venu, comme avez pu voir par la manière qu'il s'en despescha à la venue dudit
roy Edouard.
Ainsi
ledit seigneur voyoit bien qu'il falloit qu'il s'entremist avec
ledit roy d'Angleterre et avec ses prochains, lesquels il sentoit enclins à entretenir la pais et à prendre de ses biens: parquoy payoit bien la pension de cinquante mil escus, qu'il leur rendoit à
Londres, et eux l'appeloient tribut; et à ses prochains serviteurs en payoit quelque seize mil: c'est assçavoir au
chancellier, au
maistre des roolles (qui pour cette heure est chancellier), au
grand chambellan, le seigneur Dastingues (homme de grand sens et vertu, et de grand auctorité avec
son maistre, et non sans cause: car il l'avoit bien servy et loyaument), à
messire Thomas de Montgomery, au
seigneur de Havart (qui depuis a esté, avec
ce mauvais roy Richard, duc de Norsol), au grand escuyer, appellé
maistre Chene, à
maistre Challengier, au
marquis fils de
la royne d'Angleterre, d'un précédent mariage, et de très grands dons à tous ceux qui venoient devers luy. Encores qu'ils vinssent avec commissions ruyneuses, si les despeschoit-il avec si belles paroles et avec si beaux présens qu'ils s'en alloient contens de luy; et encores qu'aucuns connoissoient qu'il le fist pour gagner temps et faire son fait en cette guerre qu'il avoit commencée, si le dissimuloient-ils pour le grand profit qu'ils en avoient.
A tous ceux-cy avoit fait des dons, outre leurs pensions; et suis sûr qu'à
monseigneur de Havart, outre sa pension, luy donna en moins de deux ans, que en argent, que en vaisselle, vingt et quatre mil escus; et au
chambellan, le seigneur Dastingues, donna pour un coup mil marcs d'argent en vaisselle. Et de tous ces personnages icy se trouvent les quittances en la Chambre des comptes, à
Paris, sauf dudit
seigneur Dastingues, grand chambellan d'Angleterre; et n'en y a qu'un, parquoy c'est un grand office.
Ledit chambellan se fit fort prier à devenir pensionnaire du
roy, et
j'en fus cause: car
je le fiz amy du
duc Charles de Bourgongne, pour le temps que
j'estoye à luy, lequel luy donna mil escus l'an de pension, et l'avoye dit au
roy, pourquoy luy plut semblablement que
je fusse moyen de le faire son amy et son serviteur: car le temps passé luy avoit tousjours esté grand ennemy, avec
le duc Charles, et encores depuis, en faveur de
la damoiselle de Bourgongne; et ne tenoit point à luy, un temps, qu'Angleterre ne luy aidast contre
le roy.
Ainsi
je commençay cette amytié par lettres, et luy donna
le roy deux mil escus de pension, qui estoit le double de ce que luy donnoit
le duc de Bourgongne; et envoya
le roy devers luy
Pierre Clairet, un sien maistre d'hostel, et luy enchargea fort en prendre quittance, afin que le temps advenir il se vist et connust comme
le grand chambellan,
chancellier,
amiral,
grand escuyer d'Angleterre, et plusieurs autres, eussent esté pensionnaires du
roy de France.
Ledit Pierre Clairet estoit très sage homme, et eut communication très privée avec
ledit chambellan en sa chambre, à
Londres, seul à seul; et après luy avoir dit les paroles qui estoienjt nécessaires à dire de par
le roy, il luy présenta ces deux mil escus en or au soleil, car en autre espèce ne donnoit jamais argent à grands seigneurs estrangers.
Quand
ledit chambellan eut reçu cet argent,
ledit Pierre Clairet luy supplia que, pour son acquit, il luy en signast une quittance:
ledit seigneur Dastingues en fit difficulté. Lors luy requist de rechef
ledit Clairet qu'il luy
baillast seulement une lettre de trois lignes, adressant au
roy, contenant comment il les avoit reçus, pour son acquit envers
le roy son maistre, et qu'il ne pensast qu'il les eust
emblés, et que
ledit seigneur estoit souspesonneux.
Ledit chambellan, voyant que
ledit Clairet ne luy demandoit que raison, respondit: «Monseigneur le maistre, ce que
vous dites est bien raisonnable, mais ce don vient du bon plaisir du
roy, vostre maistre, et non pas à ma requeste: s'il
vous plaist que
je le prenne,
vous le
me mettrez icy dedans ma manche, et n'en aurez autre lettre ni tesmoin, car
je ne veux point que pour
moy on die: «Le grand chambellan d'Angleterre a esté pensionnaire du
roy de France», ni que mes quittances soient trouvées en sa Chambre des comptes.»
Ledit Clairet se tint à tant et luy laissa son argent, et vint faire son rapport au
roy, qui fut bien courroucé qu'il n'avoit apporté ladite quittance; mais il en loua et estima
ledit chambellan plus que tous les autres serviteurs du
roy d'Angleterre; et depuis fut tousjours payé
ledit chambellan, sans
bailler quittance.
En cette manière vivoit
nostre roy avec ces Anglois; toutesfois souvent
le roy d'Angleterre estoit requis et pressé du costé de
cette jeune princesse, pour avoir ayde; et tantost
ledit roy d'Angleterre envoyoit devers
le roy, luy faire remonstrances sur cette matière, et le pressoit de paix, ou au moins de trève. Car ceux d'Angleterre qui se trouvoient à son conseil, et par espécial à son Parlement (qui est comme les trois Estats), se trouvèrent plusieurs sages personnages et qui voyoient de loin, et n'avoient point de pension comme les autres. Ceux-là vouloient fort, et encores la Commune, que
ledit roy d'Angleterre aydast à
ladite damoiselle: et disoient que du costé de deçà on les trompoit, et que l'on n'acheveroit point le mariage; qu'il se pouvoit voir: car au
traité faict à Picquigny, entre les deux roys, il avoit esté juré et promis que au dedans l'an on devoit envoyer
quérir
la fille du
roy d'Angleterre, que jà avoient fait intituler madame la Dauphine, et que le terme estoit passé de beaucoup.
Quelque remonstrance que ses subjets luy fissent, il n'y vouloit entendre, et y avoit plusieurs raisons. C'estoit un homme pesant et qui fort aymoit ses plaisirs, et n'eust sçu porter la peine de la guerre de deçà, et se voyoit assailly de grandes adversités. D'autre part l'avarice de ces cinquante mil escus, rendus tous les ans en son chasteau de
Londres, luy amollissoit le
cœur; et aussi quand ses ambassadeurs venoient, on leur faisoit tant bonne chère et leur donnoit l'on tant de beaux dons qu'ils partoient contens, et jamais ne leur estoit fait responce, pour tousjours gagner temps; mais leur disoit-on que en peu de temps
le roy envoyeroit devers
le roy leur maistre bons personnages qui luy donneroient telle sureté des choses dont il estoit en doute, qu'il s'en devroit bien contenter.
Ainsi quand ces ambassadeurs estoient partis, trois semaines ou un mois après,
aucunes fois plus,
aucunes fois moins (qui n'estoit point petit terme en tel cas),
le roy y envoyoit, et tousjours personnages qui n'y avoient esté le voyage précédent, afin que si ceux-là avoient fait quelque ouverture dont l'effet ne s'en fust point ensuyvy, que les derniers n'en sçussent que respondre. Et ainsi ceux qui y estoient envoyez mettoient peine par toutes voyes de donner telle sureté en France audit
roy d'Angleterre, qu'il avoit encore patience sans se mouvoir: car il avoit tant désir de ce mariage, et
la royne sa femme, que cela, avec les autres raisons que
j'ay dites, luy faisoit dissimuler ce que partie de ceux de son conseil disoient estre au grand préjudice de son royaume, et craignoit la rompture dudit mariage pour la moquerie qui jà s'en faisoit en Angleterre, et par espécial de ceux qui y désiroient la
noise et différent.
Pour un peu esclaircir cet article,
le roy nostre maistre n'eut jamais vouloir d'accomplir ce mariage: car l'âge des deux n'estoit point
sortable, pour ce que
la fille, qui de présent est royne d'Angleterre, estoit trop plus vieille que
monseigneur le Dauphin, qui de présent est nostre roy. Ainsi, sur ces dissimulations, un mois ou deux de terme gagné en allant et en venant estoit rompu à son ennemy une raison de luy mal faire. Car sans doute, n'eust esté l'espérance dudit mariage,
le roy d'Angleterre n'eust jamais souffert prendre les places si près de luy, sans mettre peine de les deffendre; et si, d'entrée, il se fust desclaré pour
la damoiselle de Bourgongne,
le roy, qui craignoit de mettre les choses en doute et en adventure, n'eust pas tant affoibly cette maison de Bourgongne, comme il fit.
Je ne dis ces choses principallement que pour donner à entendre comme les choses de ce monde se sont conduites, et pour s'en ayder ou pour s'en garder, ainsi qu'il pourra servir à ceux qui ont ces grandes choses en main, et qui verront ces Mémoires: car combien que leur sens soit grand, un peu d'advertissement sert
aucunes fois. Il est vray que si
madamoiselle de Bourgongne eust voulu entendre au mariage de
monseigneur de Rivière, frère de
la royne d'Angleterre, on l'eust secourue avec bon nombre de gens; mais c'estoit un mariage bien mal
sortable: car c'estoit un petit comte, et elle la plus grande héritière qui fust de son temps.
Plusieurs marchés se menoient entre
le roy et
le roy d'Angleterre. Entre les autres, luy offrit
le roy que, s'il se vouloit joindre avec luy et venir en personne en un quartier du pays de
ladite damoiselle, et en prendre sa part,
ledit seigneur consentiroit que
ledit roy d'Angleterre eust le pays de Flandres, et qu'il le tinst sans hommage et le pays de Brabant: et luy offroit
le roy de conquérir à ses despens les quatre plus grosses villes de Brabant, et les mettre en la possession du
roy d'Angleterre; et davantage luy payer dix mil Anglois pour quatre mois, afin que plus aysément il portast les mises de l'armée; et luy prestoit grand nombre d'artillerie, et gens de charroy pour la conduire et s'en ayder, et que
le roy d'Angleterre fist la conqueste du pays de Flandres, tandis que
ledit seigneur les empescheroit ailleurs.
Le roy d'Angleterre respondit que ces villes de Flandres estoient fortes et grandes, et un pays mal aysé à garder, quand il l'auroit conquis, et semblablement celuy de Brabant; et que les Anglois n'avoient point fort cette guerre agréable, à cause des fréquentations de leurs marchandises; mais qu'il plust au
roy, puisqu'il luy plaisoit faire part de sa conqueste, luy bailler quelques places de celles que jà il avoit conquises en cette Picardie, comme
Boulongne et autres, et que en ce faisant il se desclareroit pour luy, et envoyeroit gens à son service, en les payant.