Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Sixième


Précédent Table des matières Suivant

Chapitre Premier

Comment le roy entretenoit les Anglois, après la mort de Charles, duc de Bourgongne, afin qu'ils ne l'empeschassent en la conqueste des pays dudit duc.

C

eux qui verront ces Mémoires pour le temps advenir, et qui entendront les choses et affaires de ce royaume et des voisins mieux que moy, se pourront esbahyr que depuis la mort du duc Charles de Bourgongne jusques icy, où il y a distance de près un an, je n'ay fait nulle mention des Anglois, et comme ils pouvoient souffrir que le roy mist en ses mains les villes si voisines d'eux, comme Arras, Boulongne, Hesdin, Ardres et plusieurs autres chasteaux, et estre logé devant Saint-Omer par plusieurs jours.
   La cause estoit que le sens et vertu de nostre roy précédoit celuy du roy Edouard d'Angleterre, qui pour lors régnoit, combien que ledit roy Edouard estoit prince très vaillant, et qui avoit gagné en Angleterre huit ou neuf batailles, èsquelles tousjours il avoit esté à pied, qui estoit chose de grand louenge pour luy; mais c'estoient différens cours. Il ne falloit point que le sens dudit roy ni son labeur travaillast: car dès la bataille passée, il estoit maistre jusques à un autre temps. Car dès ce qu'un discord se meut en Angleterre, en dix jours, ou moins, l'un ou l'autre est au dessus; mais nos affaires de deçà ne sont pas ainsi, et falloit, avec l'exploit de la guerre, que nostre roy entendist en plusieurs lieux de son royaume et aux voisins: par espécial entendist, entre tous ses autres affaires, à contenter ledit roy d'Angleterre, ou à l'entretenir par ambassades, présens et belles paroles, afin qu'il ne s'empeschast point de nos affaires. Car ledit seigneur sçavoit bien que à toute heure les Anglois, tant nobles que Commune et gens d'Eglise, sont enclins à la guerre contre ce royaume; tant sous couleur de leurs querelles qu'ils y prétendent, que pour l'espérance d'y gagner: pour ce que Dieu a permis à leurs prédécesseurs gagner en ce royaume plusieurs grandes batailles, et y avoir longue possession, tant en Normandie qu'en Guyenne, qu'ils avoient possédée trois cens cinquante ans, à l'heure que le roy Charles septiesme la conquit le premier coup: pourquoy ils emportèrent de grandes despouilles et richesses en Angleterre, tant des princes et seigneurs de France qu'ils avoient eu leurs prisonniers, et en grand nombre, comme des villes et places qu'ils avoient prises audit royaume, et espéroient encores de faire ainsi et font encores. Mais à grand'peine leur fust advenue telle fortune et adventure du temps du roy nostre dit maistre: car jamais il n'eust hazardé son royaume jusques là que de mettre à pied toute la noblesse dudit royaume pour les combattre, comme l'on fit à Azincourt; et y eust bien procédé plus sagement, si là fust venu, comme avez pu voir par la manière qu'il s'en despescha à la venue dudit roy Edouard.
   Ainsi ledit seigneur voyoit bien qu'il falloit qu'il s'entremist avec ledit roy d'Angleterre et avec ses prochains, lesquels il sentoit enclins à entretenir la pais et à prendre de ses biens: parquoy payoit bien la pension de cinquante mil escus, qu'il leur rendoit à Londres, et eux l'appeloient tribut; et à ses prochains serviteurs en payoit quelque seize mil: c'est assçavoir au chancellier, au maistre des roolles (qui pour cette heure est chancellier), au grand chambellan, le seigneur Dastingues (homme de grand sens et vertu, et de grand auctorité avec son maistre, et non sans cause: car il l'avoit bien servy et loyaument), à messire Thomas de Montgomery, au seigneur de Havart (qui depuis a esté, avec ce mauvais roy Richard, duc de Norsol), au grand escuyer, appellé maistre Chene, à maistre Challengier, au marquis fils de la royne d'Angleterre, d'un précédent mariage, et de très grands dons à tous ceux qui venoient devers luy. Encores qu'ils vinssent avec commissions ruyneuses, si les despeschoit-il avec si belles paroles et avec si beaux présens qu'ils s'en alloient contens de luy; et encores qu'aucuns connoissoient qu'il le fist pour gagner temps et faire son fait en cette guerre qu'il avoit commencée, si le dissimuloient-ils pour le grand profit qu'ils en avoient.
   A tous ceux-cy avoit fait des dons, outre leurs pensions; et suis sûr qu'à monseigneur de Havart, outre sa pension, luy donna en moins de deux ans, que en argent, que en vaisselle, vingt et quatre mil escus; et au chambellan, le seigneur Dastingues, donna pour un coup mil marcs d'argent en vaisselle. Et de tous ces personnages icy se trouvent les quittances en la Chambre des comptes, à Paris, sauf dudit seigneur Dastingues, grand chambellan d'Angleterre; et n'en y a qu'un, parquoy c'est un grand office. Ledit chambellan se fit fort prier à devenir pensionnaire du roy, et j'en fus cause: car je le fiz amy du duc Charles de Bourgongne, pour le temps que j'estoye à luy, lequel luy donna mil escus l'an de pension, et l'avoye dit au roy, pourquoy luy plut semblablement que je fusse moyen de le faire son amy et son serviteur: car le temps passé luy avoit tousjours esté grand ennemy, avec le duc Charles, et encores depuis, en faveur de la damoiselle de Bourgongne; et ne tenoit point à luy, un temps, qu'Angleterre ne luy aidast contre le roy.
   Ainsi je commençay cette amytié par lettres, et luy donna le roy deux mil escus de pension, qui estoit le double de ce que luy donnoit le duc de Bourgongne; et envoya le roy devers luy Pierre Clairet, un sien maistre d'hostel, et luy enchargea fort en prendre quittance, afin que le temps advenir il se vist et connust comme le grand chambellan, chancellier, amiral, grand escuyer d'Angleterre, et plusieurs autres, eussent esté pensionnaires du roy de France. Ledit Pierre Clairet estoit très sage homme, et eut communication très privée avec ledit chambellan en sa chambre, à Londres, seul à seul; et après luy avoir dit les paroles qui estoienjt nécessaires à dire de par le roy, il luy présenta ces deux mil escus en or au soleil, car en autre espèce ne donnoit jamais argent à grands seigneurs estrangers.
   Quand ledit chambellan eut reçu cet argent, ledit Pierre Clairet luy supplia que, pour son acquit, il luy en signast une quittance: ledit seigneur Dastingues en fit difficulté. Lors luy requist de rechef ledit Clairet qu'il luy baillast seulement une lettre de trois lignes, adressant au roy, contenant comment il les avoit reçus, pour son acquit envers le roy son maistre, et qu'il ne pensast qu'il les eust emblés, et que ledit seigneur estoit souspesonneux. Ledit chambellan, voyant que ledit Clairet ne luy demandoit que raison, respondit: «Monseigneur le maistre, ce que vous dites est bien raisonnable, mais ce don vient du bon plaisir du roy, vostre maistre, et non pas à ma requeste: s'il vous plaist que je le prenne, vous le me mettrez icy dedans ma manche, et n'en aurez autre lettre ni tesmoin, car je ne veux point que pour moy on die: «Le grand chambellan d'Angleterre a esté pensionnaire du roy de France», ni que mes quittances soient trouvées en sa Chambre des comptes.» Ledit Clairet se tint à tant et luy laissa son argent, et vint faire son rapport au roy, qui fut bien courroucé qu'il n'avoit apporté ladite quittance; mais il en loua et estima ledit chambellan plus que tous les autres serviteurs du roy d'Angleterre; et depuis fut tousjours payé ledit chambellan, sans bailler quittance.
   En cette manière vivoit nostre roy avec ces Anglois; toutesfois souvent le roy d'Angleterre estoit requis et pressé du costé de cette jeune princesse, pour avoir ayde; et tantost ledit roy d'Angleterre envoyoit devers le roy, luy faire remonstrances sur cette matière, et le pressoit de paix, ou au moins de trève. Car ceux d'Angleterre qui se trouvoient à son conseil, et par espécial à son Parlement (qui est comme les trois Estats), se trouvèrent plusieurs sages personnages et qui voyoient de loin, et n'avoient point de pension comme les autres. Ceux-là vouloient fort, et encores la Commune, que ledit roy d'Angleterre aydast à ladite damoiselle: et disoient que du costé de deçà on les trompoit, et que l'on n'acheveroit point le mariage; qu'il se pouvoit voir: car au traité faict à Picquigny, entre les deux roys, il avoit esté juré et promis que au dedans l'an on devoit envoyer quérir la fille du roy d'Angleterre, que jà avoient fait intituler madame la Dauphine, et que le terme estoit passé de beaucoup.
   Quelque remonstrance que ses subjets luy fissent, il n'y vouloit entendre, et y avoit plusieurs raisons. C'estoit un homme pesant et qui fort aymoit ses plaisirs, et n'eust sçu porter la peine de la guerre de deçà, et se voyoit assailly de grandes adversités. D'autre part l'avarice de ces cinquante mil escus, rendus tous les ans en son chasteau de Londres, luy amollissoit le cœur; et aussi quand ses ambassadeurs venoient, on leur faisoit tant bonne chère et leur donnoit l'on tant de beaux dons qu'ils partoient contens, et jamais ne leur estoit fait responce, pour tousjours gagner temps; mais leur disoit-on que en peu de temps le roy envoyeroit devers le roy leur maistre bons personnages qui luy donneroient telle sureté des choses dont il estoit en doute, qu'il s'en devroit bien contenter.
   Ainsi quand ces ambassadeurs estoient partis, trois semaines ou un mois après, aucunes fois plus, aucunes fois moins (qui n'estoit point petit terme en tel cas), le roy y envoyoit, et tousjours personnages qui n'y avoient esté le voyage précédent, afin que si ceux-là avoient fait quelque ouverture dont l'effet ne s'en fust point ensuyvy, que les derniers n'en sçussent que respondre. Et ainsi ceux qui y estoient envoyez mettoient peine par toutes voyes de donner telle sureté en France audit roy d'Angleterre, qu'il avoit encore patience sans se mouvoir: car il avoit tant désir de ce mariage, et la royne sa femme, que cela, avec les autres raisons que j'ay dites, luy faisoit dissimuler ce que partie de ceux de son conseil disoient estre au grand préjudice de son royaume, et craignoit la rompture dudit mariage pour la moquerie qui jà s'en faisoit en Angleterre, et par espécial de ceux qui y désiroient la noise et différent.
   Pour un peu esclaircir cet article, le roy nostre maistre n'eut jamais vouloir d'accomplir ce mariage: car l'âge des deux n'estoit point sortable, pour ce que la fille, qui de présent est royne d'Angleterre, estoit trop plus vieille que monseigneur le Dauphin, qui de présent est nostre roy. Ainsi, sur ces dissimulations, un mois ou deux de terme gagné en allant et en venant estoit rompu à son ennemy une raison de luy mal faire. Car sans doute, n'eust esté l'espérance dudit mariage, le roy d'Angleterre n'eust jamais souffert prendre les places si près de luy, sans mettre peine de les deffendre; et si, d'entrée, il se fust desclaré pour la damoiselle de Bourgongne, le roy, qui craignoit de mettre les choses en doute et en adventure, n'eust pas tant affoibly cette maison de Bourgongne, comme il fit. Je ne dis ces choses principallement que pour donner à entendre comme les choses de ce monde se sont conduites, et pour s'en ayder ou pour s'en garder, ainsi qu'il pourra servir à ceux qui ont ces grandes choses en main, et qui verront ces Mémoires: car combien que leur sens soit grand, un peu d'advertissement sert aucunes fois. Il est vray que si madamoiselle de Bourgongne eust voulu entendre au mariage de monseigneur de Rivière, frère de la royne d'Angleterre, on l'eust secourue avec bon nombre de gens; mais c'estoit un mariage bien mal sortable: car c'estoit un petit comte, et elle la plus grande héritière qui fust de son temps.
   Plusieurs marchés se menoient entre le roy et le roy d'Angleterre. Entre les autres, luy offrit le roy que, s'il se vouloit joindre avec luy et venir en personne en un quartier du pays de ladite damoiselle, et en prendre sa part, ledit seigneur consentiroit que ledit roy d'Angleterre eust le pays de Flandres, et qu'il le tinst sans hommage et le pays de Brabant: et luy offroit le roy de conquérir à ses despens les quatre plus grosses villes de Brabant, et les mettre en la possession du roy d'Angleterre; et davantage luy payer dix mil Anglois pour quatre mois, afin que plus aysément il portast les mises de l'armée; et luy prestoit grand nombre d'artillerie, et gens de charroy pour la conduire et s'en ayder, et que le roy d'Angleterre fist la conqueste du pays de Flandres, tandis que ledit seigneur les empescheroit ailleurs. Le roy d'Angleterre respondit que ces villes de Flandres estoient fortes et grandes, et un pays mal aysé à garder, quand il l'auroit conquis, et semblablement celuy de Brabant; et que les Anglois n'avoient point fort cette guerre agréable, à cause des fréquentations de leurs marchandises; mais qu'il plust au roy, puisqu'il luy plaisoit faire part de sa conqueste, luy bailler quelques places de celles que jà il avoit conquises en cette Picardie, comme Boulongne et autres, et que en ce faisant il se desclareroit pour luy, et envoyeroit gens à son service, en les payant.


Précédent Table des matières Suivant