Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Cinquième


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Chapitre XX

Exemples des malheurs des princes et révolutions des estats arrivés par jugement de Dieu.

A

vons-nous point vu de nostre temps tels exemples icy près de nous? Nous avons vu le roy Edouard d'Angleterre le quart, mort depuis peu de temps, chef de la maison d'York: a-t-il point deffait la lignée de Lancastre, sous qui son père et luy avoient long-temps vescu, et fait hommage au roy Henry, sixiesme roy d'Angleterre, de cettedite lignée? Depuis, le tint ledit Edouard, par longues années, en prison au chasteau de Londres, ville capitale dudit royaume d'Angleterre, et puis finalement l'ont fait mourir.
   Avons nous point vu le comte de Warvic, chef et principal gouverneur de tous les faits du dessusdit Edouard (lequel a fait mourit tous ses amis, et par espécial les ducs de Somerset), à la fin devenir ennemy du roy Edouard son maistre? donner sa fille au prince de Galles, fils du roy Henri VI, et vouloir mettre sus cette lignée de Lancastre? passer avec luy en Angleterre? estre desconfit en bataille? et morts ses frères et parens avec luy, et semblablement plusieurs seigneurs d'Angleterre, qui un temps fut qu'ils faisoient mourir leurs ennemis? Après les enfans de ceux-là se revanchoient quand le temps tournoit pour eux, et faisoient mourir les autres. Or il est à penser que telle playe ne vint que par la divine justice, mais (comme j'ay dit ailleurs) cette grace a le royaume d'Angleterre, par-dessus les autres royaumes, que le païs, ni le peuple ne s'en destruict point, ni ne bruslent, ni ne démolissent les édifices; et tombe la fortune sur les gens de guerre, et par espécial sur les nobles, contre lesquels ils sont trop envieux. Ainsi riens n'est parfait en ce monde. Après que le roy Edouard a esté au-dessus de ses affaires en son royaume, et que de nostre royaume avoit cinquante mil escus l'an, rendus en son chasteau de Londres, et qu'il estoit tant comblé de richesses que plus n'en pouvoit, tout soudainement il est mort, et comme par mélancolie du mariage de nostre roy (qui règne à présent) avec madame Marguerite, fille du duc d'Austriche; et tantost après qu'il en eut des nouvelles, il prit la maladie; car lors se tint à deçu du mariage de sa fille, qu'il faisoit appeler Madame la Dauphine; et si luy fut rompue la pension qu'il prenoit de nous, qu'il appeloit tribut; mais ce n'estoit ni l'un ni l'autre, et l'ay déclaré cy-dessus. Le roy Edouard laissa sa femme et deux beaux fils, l'un appelé le prince de Galles, l'autre le duc d'York, et deux filles. Le duc de Glocestre, son frère, prit le gouvernement de son neveu le prince de Galles, lequel pouvoit avoir dix ans, et lui fit hommage, comme à son roy, et l'emmena à Londres, feignant le vouloir couronner, et aussi pour tirer l'autre fils de la franchise de Londres, où il estoit avec sa mère, qui avoit quelque suspicion. Fin de compte, par le moyen d'un évesque nommé l'évesque de Bath (lequel avoit esté autrefois chancelier du roy Edouard, puis le désapointa, et le tint en prison, et prit argent de sa délivrance), il fit l'exploict dont vous orrez tantost parler. Cettuy évesque mit en avant à ce duc de Glocestre que ledit roy Edouard estant fort amoureux d'une dame d'Angleterre, lui promit de l'espouser, pourvu qu'il couchast avec elle; et elle y consentit, et dit cet évesque qu'il les avoit espousés, et n'y avoit que luy, et eux deux: il estoit homme de cour, et ne le descouvrit pas, et ayda à faire taire la dame, et demoura ainsi cette chose; et depuis espousa ledit roy d'Angleterre la fille d'un chevalier d'Angleterre appelé monseigneur de Rivières, femme veufve, qui avoit deux fils, et aussi par amourettes. A cette heure dont je parle, cet évesque de Bath descouvrit cette matière à ce duc de Glocestre, dont il luy ayda bien à exécuter son mauvais vouloir; et fit mourir ses deux neveux, et se fit roy, appelé le roy Richard. Les deux filles fit déclarer bastardes en plein parlement, et leur fist oster les hermines; et fit mourir tous les bons serviteurs de son feu frère, au moins ceux qu'il put prendre. Cette cruauté n'alla pas loin; car luy estant en plus grand orgueil que ne le fut cent ans avoit roy d'Angleterre, et ayant fait mourir le duc de Boucquinguam, et tenant grande armée preste, Dieu luy sourdit un ennemy qui n'avoit nulle force: c'estoit le comte de Richemont, prisonnier en Bretagne, aujourd'huy roy d'Angleterre, de la lignée de Lancastre, mais non pas le prochain de la couronne (quelque chose que l'on die, au moins que j'entende); lequel m'a autrefois conté, peu avant qu'il partist de ce royaume, que depuis l'âge de cinq ans il avoit esté gardé et caché comme fugitif ou en prison. Ce comte avoit esté quinze ans, ou environ, prisonnier en Bretagne, du duc François, dernier mort, èsquelles mains il vint par tempeste de mer, cuidant fuir en France, et le comte de Pennebroc, son oncle, avec luy. J'estois pour lors devers ledit duc, quand ils furent pris. Ledit duc les traicta doucement pour prisonniers; et au trespas du roy Edouard, ledit duc François luy bailla largement gens et navires, et avec l'intelligence dudit duc de Boucquinguam, qui pour icelle occasion mourut, l'envoya pour descendre en Angleterre. Il eut grande tourmente et vent contraire, et retourna à Dieppe, et de là par terre en Bretagne. Quand il fut retourné en Bretagne, il douta d'ennuyer le duc par sa despence, car il avoit quelques cinq cens Anglois, et si graignoit que ledit duc ne s'accordast avec le roy Richard, à son dommage; et aussi on le pratiquoit deçà: parquoy s'en vint avec sa bende, sans dire adieu audit duc. Peu de temps après, on luy paya trois ou quatre mil hommes, pour le passage seulement; et fut baillée par le roy qui est de présent, à ceux qui estoient avec luy, une bonne somme d'action, et quelques pièces d'artillerie; et ainsi fut conduit avec le navire de Normandie, pour descendre en Galles, dont il estoit. Ce roy Richard marcha au devant de luy; mais avec ledit comte de Richemont s'estoit joinct le seigneur de Stanley, un chevalier d'Angleterre, mary de la mère dudit comte de Richemont, qui luy amena bien vingt et six mil hommes. Ils eurent la bataille, et fut occis sur le champ ledit roy Richard, et ledit comte de Richemont couronné roy d'Angleterre sur ledit champ, de la couronne dudit roy Richard. Diriez-vous que c'est ceci fortune? c'est vray jugement de Dieu. Encore pour mieux le connoistre, tantost après que ledit roy Richard eut fait ce cruel meurtre de ses deux neveux, dont cy-devant ay parlé, il perdit sa femme; aucuns disent qu'il la fit mourir. Il n'avoit qu'un fils, lequel incontinent mourut. Ce propos dont je parle, eust mieux servy plus en arrière, où je parleray du trespas dudit roy Edouard; car il estoit encore vif au temps dont parle ce chapitre; mais je l'ay fait pour continuer le propos de mon incident.
   Semblablement avons vu depuis peu de temps muer la couronne d'Espagne, depuis le trespas du roy dom Henry dernier mort, lequel avoit pour femme la sœur du roy de Portugal dernier trépassé; de laquelle saillit une belle fille: toutesfois elle n'a point succédé, et a esté privée de la couronne soubs couleur d'adultère commis par sa mère. Et si n'est pas la chose passée sans débat et grande guerre; car le roy de Portugal a voulu soustenir sa nièce, et plusieurs seigneurs du royaume de Castille avec luy. Toutesfois la sœur dudit roy Henry, mariée avec le fils dudit roy dom Jean d'Arragon, a obtenu le royaume et le possède; et ainsi ce jugement et ce partage s'est fait au ciel, où il s'en est fait assez d'autres.
   Vous avez vu depuis peu de temps le roy d'Escosse et son fils, de l'âge de treize ou quatorze ans, en bataille l'un contre l'autre. Le fils et ceux de sa part gagnèrent gagnèrent la bataille; et mourut ledit roy en la place. Il avoit fait mourir son frère; et plusieurs autres cas lui estoient imposés, comme la mort de son frère et autres. Vous voyez aussi la duché de Gueldres hors de la lignée, et avez ouÿ l'ingratitude du duc dernier mort contre son père. Assez de pareils cas pourrois-je dire, qui aisément peuvent estre connus pour divines punitions; et tous les maux seront commencés par rapport, et puis par divisions, desquelles sont sources les guerres, par lesquelles viennent mortalité et famine; et tous ces maux procèdent de faute de foy. Il faut donc connoistre, vu la mauvaistié des hommes, et par espécial des grands qui ne se connoissent, ni croyent point qu'il soit un Dieu, qu'il est nécessité que chacun seigneur et prince ait son contraire pour le tenir en crainte et humilité; ou autrement, nul ne pourroit vivre soubs eux, ni auprès d'eux.
   Il est donc temps que je revienne à ma principale matière, et à continuer le propos de ces Mémoires encommencés à vostre requeste, monseigneur l'archevesque de Vienne. Après que ce duc de Gueldres fut venu devant Tournay, il fit mettre les feux jusques aux fauxbourgs. Il y avoit dedans trois ou quatre cens hommes d'armes, lesquels saillirent sur la queue, à leur retraite, et, incontinent, ce peuple ce mit à fuir. Le duc de Gueldres, qui estoit un très vaillant prince, tourna pour cuider donner chemin à ces gens pour se retirer: il fut mal suivy, et fut porté par terre et tué, et assez bon nombre de ce peuple; et se trouva bien peu de gens du roy à faire cet exploit. Et l'ost des Flamands avec cette perte se retira: car il n'y eut que une bende d'eux défaite. Madamoiselle de Bourgongne, comme l'on dit, eut très grande joye de cette adventure, et ceux qui l'aimoient: car l'on dit pour certain que lesdits Gantois estoient délibérés de la luy faire espouser par force, car de son consentement ne l'eussent-ils sçu faire pour plusieurs raisons, comme vous avez entendu de luy par cy devant.


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