vons-nous point vu de nostre temps tels exemples icy près de nous? Nous avons vu
le roy Edouard d'Angleterre le quart, mort depuis peu de temps, chef de la maison d'York: a-t-il point deffait la lignée de Lancastre, sous qui
son père et luy avoient long-temps vescu, et fait hommage au
roy Henry, sixiesme roy d'Angleterre, de cettedite lignée? Depuis, le tint
ledit Edouard, par longues années, en
prison au chasteau de
Londres, ville capitale dudit royaume d'Angleterre, et puis finalement l'ont fait mourir.
Avons nous point vu
le comte de Warvic, chef et principal gouverneur de tous les faits du
dessusdit Edouard (lequel a fait mourit tous ses amis, et par espécial les ducs de Somerset), à la fin devenir ennemy du
roy Edouard son maistre? donner
sa fille au
prince de Galles, fils du
roy Henri VI, et vouloir mettre sus cette lignée de Lancastre? passer avec luy en Angleterre? estre desconfit en bataille? et morts ses frères et parens avec luy, et semblablement plusieurs seigneurs d'Angleterre, qui un temps fut qu'ils faisoient mourir leurs ennemis? Après les enfans de ceux-là se revanchoient quand le temps tournoit pour eux, et faisoient mourir les autres. Or il est à penser que telle playe ne vint que par la divine justice, mais (comme
j'ay dit ailleurs) cette grace a le royaume d'Angleterre, par-dessus les autres royaumes, que le païs, ni le peuple ne s'en destruict point, ni ne bruslent, ni ne démolissent les édifices; et tombe la fortune sur les gens de guerre, et par espécial sur les nobles, contre lesquels ils sont trop envieux. Ainsi riens n'est parfait en ce monde. Après que
le roy Edouard a esté au-dessus de ses affaires en son royaume, et que de nostre royaume avoit cinquante mil escus l'an, rendus en son chasteau de
Londres, et qu'il estoit tant comblé de richesses que plus n'en pouvoit, tout soudainement il est mort, et comme par mélancolie du mariage de
nostre roy (qui règne à présent) avec
madame Marguerite, fille du
duc d'Austriche; et tantost après qu'il en eut des nouvelles, il prit la maladie; car lors se tint à
deçu du mariage de
sa fille, qu'il faisoit appeler Madame la Dauphine; et si luy fut rompue la pension qu'il prenoit de nous, qu'il appeloit tribut; mais ce n'estoit ni l'un ni l'autre, et l'ay déclaré cy-dessus.
Le roy Edouard laissa
sa femme et deux beaux fils, l'un appelé
le prince de Galles, l'autre
le duc d'York, et deux filles.
Le duc de Glocestre, son frère, prit le gouvernement de
son neveu le prince de Galles, lequel pouvoit avoir dix ans, et lui fit hommage, comme à son roy, et l'emmena à
Londres, feignant le vouloir couronner, et aussi pour tirer
l'autre fils de
la franchise de
Londres, où il estoit avec
sa mère, qui avoit quelque suspicion. Fin de compte, par le moyen d'un évesque nommé l'évesque de
Bath (lequel avoit esté autrefois chancelier du
roy Edouard, puis le désapointa, et le tint en
prison, et prit argent de sa délivrance), il fit l'exploict dont vous orrez tantost parler.
Cettuy évesque mit en avant à
ce duc de Glocestre que
ledit roy Edouard estant fort amoureux d'une dame d'Angleterre, lui promit de l'espouser, pourvu qu'il couchast avec elle; et elle y consentit, et dit
cet évesque qu'il les avoit espousés, et n'y avoit que luy, et eux deux: il estoit homme de cour, et ne le descouvrit pas, et ayda à faire taire
la dame, et demoura ainsi cette chose; et depuis espousa
ledit roy d'Angleterre
la fille d'un chevalier d'Angleterre appelé
monseigneur de Rivières, femme veufve, qui avoit deux fils, et aussi par amourettes. A cette heure dont
je parle,
cet évesque de Bath descouvrit cette matière à
ce duc de Glocestre, dont il luy ayda bien à exécuter son mauvais vouloir; et fit mourir ses deux neveux, et se fit roy, appelé
le roy Richard. Les deux filles fit déclarer bastardes en plein parlement, et leur fist oster les hermines; et fit mourir tous les bons serviteurs de
son feu frère, au moins ceux qu'il put prendre. Cette cruauté n'alla pas loin; car luy estant en plus grand orgueil que ne le fut cent ans avoit roy d'Angleterre, et ayant fait mourir
le duc de Boucquinguam, et tenant grande armée preste, Dieu luy sourdit un ennemy qui n'avoit nulle force: c'estoit
le comte de Richemont, prisonnier en Bretagne, aujourd'huy roy d'Angleterre, de la lignée de Lancastre, mais non pas le prochain de la couronne (quelque chose que l'on die, au moins que
j'entende); lequel
m'a autrefois conté, peu avant qu'il partist de ce royaume, que depuis l'âge de cinq ans il avoit esté gardé et caché comme fugitif ou en
prison.
Ce comte avoit esté quinze ans, ou environ, prisonnier en Bretagne, du
duc François, dernier mort, èsquelles mains il vint par tempeste de mer,
cuidant fuir en France, et
le comte de Pennebroc, son oncle, avec luy.
J'estois pour lors devers
ledit duc, quand ils furent pris.
Ledit duc les traicta doucement pour prisonniers; et au trespas du
roy Edouard,
ledit duc François luy
bailla largement gens et navires, et avec l'intelligence dudit
duc de Boucquinguam, qui pour icelle occasion mourut, l'envoya pour descendre en Angleterre. Il eut grande tourmente et vent contraire, et retourna à
Dieppe, et de là par terre en Bretagne. Quand il fut retourné en Bretagne, il douta d'ennuyer
le duc par sa despence, car il avoit quelques cinq cens Anglois, et si graignoit que
ledit duc ne s'accordast avec
le roy Richard, à son dommage; et aussi on le pratiquoit deçà: parquoy s'en vint avec sa bende, sans dire adieu audit
duc. Peu de temps après, on luy paya trois ou quatre mil hommes, pour le passage seulement; et fut
baillée par
le roy qui est de présent, à ceux qui estoient avec luy, une bonne somme d'action, et quelques pièces d'artillerie; et ainsi fut conduit avec le
navire de Normandie, pour descendre en Galles, dont il estoit.
Ce roy Richard marcha au devant de luy; mais avec
ledit comte de Richemont s'estoit joinct
le seigneur de Stanley, un chevalier d'Angleterre, mary de
la mère dudit
comte de Richemont, qui luy amena bien vingt et six mil hommes. Ils eurent la bataille, et fut occis sur le champ
ledit roy Richard, et
ledit comte de Richemont couronné roy d'Angleterre sur ledit champ, de la couronne dudit
roy Richard. Diriez-vous que c'est ceci fortune? c'est vray jugement de Dieu. Encore pour mieux le connoistre, tantost après que
ledit roy Richard eut fait ce cruel meurtre de ses deux neveux, dont cy-devant ay parlé, il perdit
sa femme;
aucuns disent qu'il la fit mourir. Il n'avoit qu'un fils, lequel incontinent mourut. Ce propos dont
je parle, eust mieux servy plus en arrière, où
je parleray du trespas dudit
roy Edouard; car il estoit encore vif au temps dont parle ce chapitre; mais
je l'ay fait pour continuer le propos de mon incident.
Semblablement avons vu depuis peu de temps muer la couronne d'Espagne, depuis le trespas du
roy dom Henry dernier mort, lequel avoit pour femme
la sœur du
roy de Portugal dernier trépassé; de laquelle saillit
une belle fille: toutesfois elle n'a point succédé, et a esté privée de la couronne soubs couleur d'adultère commis par
sa mère. Et si n'est pas la chose passée sans débat et grande guerre; car
le roy de Portugal a voulu soustenir
sa nièce, et plusieurs seigneurs du royaume de Castille avec luy. Toutesfois
la sœur dudit
roy Henry, mariée avec
le fils dudit
roy dom Jean d'Arragon, a obtenu le royaume et le possède; et ainsi ce jugement et ce partage s'est fait au ciel, où il s'en est fait assez d'autres.
Vous avez vu depuis peu de temps
le roy d'Escosse et
son fils, de l'âge de treize ou quatorze ans, en bataille l'un contre l'autre.
Le fils et ceux de sa part gagnèrent gagnèrent la bataille; et mourut
ledit roy en la place. Il avoit fait mourir
son frère; et plusieurs autres cas lui estoient imposés, comme la mort de
son frère et autres. Vous voyez aussi la duché de Gueldres hors de la lignée, et avez ouÿ l'ingratitude du
duc dernier mort contre
son père. Assez de pareils cas pourrois-je dire, qui aisément peuvent estre connus pour divines punitions; et tous les maux seront commencés par rapport, et puis par divisions, desquelles sont sources les guerres, par lesquelles viennent mortalité et famine; et tous ces maux procèdent de faute de foy. Il faut donc connoistre, vu la mauvaistié des hommes, et par espécial des grands qui ne se connoissent, ni croyent point qu'il soit un Dieu, qu'il est nécessité que chacun seigneur et prince ait son contraire pour le tenir en crainte et humilité; ou autrement, nul ne pourroit vivre soubs eux, ni auprès d'eux.
Il est donc temps que
je revienne à ma principale matière, et à continuer le propos de ces Mémoires encommencés à vostre requeste,
monseigneur l'archevesque de Vienne. Après que
ce duc de Gueldres fut venu devant
Tournay, il fit mettre les feux jusques aux fauxbourgs. Il y avoit dedans trois ou quatre cens hommes d'armes, lesquels saillirent sur la queue, à leur retraite, et, incontinent, ce peuple ce mit à fuir.
Le duc de Gueldres, qui estoit un très vaillant prince, tourna pour
cuider donner chemin à ces gens pour se retirer: il fut mal suivy, et fut porté par terre et tué, et assez bon nombre de ce peuple; et se trouva bien peu de gens du
roy à faire cet exploit. Et l'ost des Flamands avec cette perte se retira: car il n'y eut que une bende d'eux défaite.
Madamoiselle de Bourgongne, comme l'on dit, eut très grande joye de cette adventure, et ceux qui l'aimoient: car l'on dit pour certain que lesdits Gantois estoient délibérés de la luy faire espouser par force, car de son consentement ne l'eussent-ils sçu faire pour plusieurs raisons, comme vous avez entendu de luy par cy devant.