onc pour continuer mon propos, y a-t-il roy ni seigneur sur terre, qui ait pouvoir, outre son
domaine, de mettre un denier sur ses subjets, sans octroy et contentement de ceux qui le doivent payer, sinon par tyrannie ou violence? On pourroit respondre qu'il y a des raisons qu'il ne faut pas attendre l'assemblée, et que la chose seroit trop longue à commencer la guerre, et à l'entreprendre. Ne se faut point tant haster, et l'on a assez temps; et si vous dis que les roys et princes en sont trop plus forts, quand ils l'entreprennent du consentement de leurs subjets, et en sont plus craints de leurs ennemis. Et quand ce vient à se deffendre, on voit venir cette nuée de loin, et espécialement quand c'est d'estrangers; et à cela ne doivent les bons subjets riens plaindre ni refuser, et ne sçauroit advenir cas si soudain où l'on ne puisse dire: «Il n'est point faict sans cause», et en cela n'user point de fiction, ni entretenir une petite guerre à volonté, et sans propos, pour avoir cause de lever argent.
Je sçay bien qu'il faut argent pour deffendre les frontières, et les environs garder, quand il n'est point de guerre, pour n'estre surpris; et le tout faire modérément; et à toutes ces choses sert le sens d'un sage prince: car s'il est bon, il connoist qui est Dieu et qui est le monde, et ce qu'il doit et peut faire et laisser. Or, selon mon advis, entre toutes les seigneuries du monde, dont
j'ay connoissance, où la chose publique est mieux traictée, et où règne moins de violence sur le peuple, et où il n'y a nuls édifices abatus, ni démolis pour guerre, c'est Angleterre; et tombe le sort et le malheur sur ceux qui font la guerre.
Nostre roy est le seigneur du monde, qui le moins a cause d'user de ce mot: «J'ay privilège de lever sur mes subjets, ce qui
me plaist»; car ni luy ni autre ne l'a; et ne luy font nul honneur ceux qui ainsi le dient pour le faire estimer plus grand, mais le font haïr et craindre aux voisins, qui pour riens ne voudroient estre sous sa seigneurie; et mesmes
aucuns du royaume s'en passeroient bien qui en
tiennent. Mais si
nostre roy, ou ceux qui le veulent élever et agrandir, disoient: «J'ay des subjets si bons et si loyaux, qu'ils ne refusent chose que
je leur sache demander; et suis plus craint, obéy et servy de mes subjets que nul autre prince qui vive sur la terre, et qui plus patiemment endurent tous maux et toutes rudesses, et à qui moins il souvient de leurs dommages passés», il
me semble que cela luy seroit grand
los (et en dis la vérité) que non pas dire: «Je prends ce que
je veux, et en ay privilège; il le
me faut bien garder.»
Le roy Charles le Quint ne le disoit pas; aussi ne l'ay-je point ouÿ dire aux roys; mais
je l'ay bien ouÿ dire à
aucuns de leurs serviteurs, auxquels il sembloit qu'ils faisoient bien la
besongne; mais selon mon advis, ils mesprenoient envers leur seigneur, et ne le disoient que pour faire les bons valets, et aussi ils ne sçavoient ce qu'ils disoient. Et pour parler de l'expérience de la bonté des François, ne faut alléguer de nostre temps que les trois estats tenus à
Tours après le décès de
nostre bon maistre le roy Louis (à qui Dieu face pardon) qui fut l'an mil quatre cens quatre vingt et trois. L'on put estimer lors que cette bonne assemblée estoit dangereuse; et disoient
aucuns de petite condition et de petite vertu, et on dit par plusieurs fois depuis que c'est crime de lèse-majesté que de parler d'assembler les estats, et que c'est pour diminuer l'auctorité du roy; et sont ceux qui commettent ce crime envers Dieu et le roy, et la chose publique; mais servoient ces paroles, et servent à ceux qui sont en auctorité et crédit, sans en riens l'avoir merité, et qui ne sont propices d'y estre, et n'ont accoustumé que de fleureter en l'oreille, et parler de choses de peu de valeur, et craignent les grandes assemblées, de peur qu'ils ne soient connus, ou que leurs œuvres ne soient blasmées. Lorsque
je dis, chacun estimoit le royaume bien attenué, tant les grands que les moyens, pource qu'ils avoient porté et souffert, vingt ans ou plus, de grandes et horribles tailles, qui ne furent jamais si grandes à trois millions de francs près;
j'entends à lever tous les ans. Car jamais
le roy Charles septiesme ne leva plus de dix-huit cens mil francs par an; et
le roy Louis, son fils, en levoit, à l'heure de son trespas, quarante et sept sens mil francs, sans l'artillerie, et autre choses semblables. Et sûrement c'estoit compassion de voir et sçavoir la pauvreté du peuple. Mais un bien avoit en luy
nostre bon maistre: c'est qu'il ne mettoit riens en thésor. Il prenoit tout, et despensoit tout; et fit de grands édifices, à la fortification et deffense des cilles e places de son royaume, et plus que tous les roys qui ont esté devant luy. Il donna beaucoup aux églises. En
aucunes choses eust mieux valu moins; car il en prenoit des pauvres, pour le donner à ceux qui n'en avoient aucun besoin. Au fort, en nul n'y a mesure parfaite en ce monde.
Or en ce royaume tant
foullé et tant oppressé en mainte sorte, après la mort de
nostre roy, y eut-il division du peuple contre
celuy qui règne? Les princes et les subjets se mirent-ils en armes contre
leur jeune roy? Luy voulurent-ils oster son auctorité, et le voulurent-ils brider qu'il ne pust user d'office et d'auctorité de roy et commander? My Dieux! Nenny. Si en y a-t-il eu d'assez glorieux pour dire qu'ouy. Toutesfois ils firent l'opposite de tout ce que
je demande; car tous vindrent devers luy, tant les princes et les seigneurs, que ceux des bonnes villes. Tous le reconnurent pour roy, et luy firent serment et hommage; et firent les princes et les seigneurs leurs demandes, humblement, les genoux à terre, en
baillant par requeste ce qu'ils demandoient; et dressèrent conseil, où ils se firent compagnons de douze qui y furent nommés; et dès lors
le roy commandoit, qui n'avoit que treize ans, à la relation de cedit conseil. A ladite assemblée des estats dessusdits, furent faites
aucunes requestes et remonstrances en la présence du
roy et de son conseil, en grande humilité pour le bien du royaume, remettant tousjours tout au bon plaisir du
roy et de son conseil. Et luy octroyèrent ce qu'on leur vouloit demander, et ce qu'on leur monstra par escrit estre necessaire pour le faict du
roy, sans riens dire à l'encontre; et estoit la somme demandée de deux millions cinq cens mil francs (qui estoit assez et à cœur soul, et plus trop que peu, sans autres affaires), et supplièrent lesdits estats qu'au bout de deux ans ils fussent rassemblés; et que si
le roy n'avoit assez argent, qu'ils lui en
bailleroient à son plaisir; et que s'il avoit guerres, ou quelqu'un qui le
voulsist offenser, ils y mettroient leurs personnes et leurs biens, sans riens luy refuser de ce qui luy seroit besoin. Est-ce sur tels subjets que
le roy doit alléguer privilège de pouvoir prendre à son plaisir, qui si liberalement luy donnent? Ne seroit-il pas plus juste envers Dieu et le monde, de lever par cette forme, que par volonté desordonnée? Car nul prince ne le peut autrement lever, que par octroy, comme
j'ay dit, si ce n'est par tyrannie, et qu'il ne soit excommunié. Mais il en est bien d'assez bestes pour ne sçavoir ce qu'ils peuvent faire ou laisser en cet endroict. Aussi bien il y a des peuples qui offensent contre leur seigneur, et ne luy obéyssent pas, ni ne le secourent en ses nécessités, mais en lieu de luy ayder, quand le voient empesché en quelques affaires, ils le mesprisent, ou se mettent en rebellion et désobéyssance contre luy, en commettant offense, et venant contre le serment de fidelité qu'ils luy ont fait.
Là où
je nomme roys et princes,
j'entends eux et leurs gouverneurs, et pour les peuples, ceux qui ont les prééminences et maistrises sur eux.
Les plus grands maux viennent volontiers des plus forts; car les foibles ne cherchent que patience. Icy
je comprends les femmes, qui comme les hommes, quelquefois, et en
aucuns lieux, ont auctorité ou maistrise, ou pour l'amour de leurs maris, ou pour avoir administration de leurs enfans, ou que les seigneuries viennent de par elles. Et si
je voulois parler des moyens estats de ce monde, et des petits, ce propos continueroit trop; et
me suffit alléguer les grands, car c'est par ceux-là où l'on connoist la puissance de Dieu et sa justice; car pour
mescheoir à un povre homme ou à cent, on ne s'en advise; on attribue tout à sa pauvreté, ou à avoir esté mal pensé; ou s'il s'est noyé ou rompu le col, c'est pource qu'il estoit seul. A grand peine en veut-on ouyr parler. Quand il
meschet à une grande cité, on ne dit pas ainsi; mais encore n'en parle-t-on point tant que des princes. On pourroit demander pourquoi la puissance de Dieu se monstre plus grande contre les princes et les grands, que contre les petits? C'est que les petits et les pauvres trouvent assez qui les punissent, quand ils font le pourquoy; et encore sont assez souvent punis sans avoir rien mesfait, soit pour donner exemple aux autres, ou pour avoir leurs biens, ou par adventure par la faute du juge; et
aucunesfois l'ont bien
desservy, et faut bien que justice se fasse. Mais des grands princes ou des grandes princesses, de leurs grands gouverneurs et des conseillers des provinces et villes désordonnées et désobéyssantes à leur seigneur, et de leurs gouverneurs, qui s'informera de leur vie? L'information faite, qui l'apportera au juge? Qui sera le juge qui en prendra la connoissance, et qui en fera la punition?
Je dis des mauvais, et n'entends point des bons; mais il en est peu. Et quelles sont les causes pourquoi ils commettent, et eux, et tous autres, tous ces cas dont
j'ay parlé cy-dessus, et assez d'autres dont
je me suis tu pour brièveté, sans avoir considération de la puissance divine et de sa justice? En ce cas
je dis que c'est faute de foy, et aux ignorans faute de sens et de foy ensemble; mais principalement faute de foy, dont il
me semble que procèdent tous les maux qui sont par le monde, et par espécial les maux qu'ont partie de ceux qui se plaignent d'estre grevés et
foulés d'autruy, et des plus forts; car l'homme pauvre ou riche (quel qu'il soit) qui auroit vraye et bonne foy, et qui croiroit fermement les peines d'enfer estre telles que véritablement elles sont, qui aussi croiroit avoir pris de l'autruy à tort, ou que son père ou son grand-père l'eust pris, et luy le possédast (soient duchés, comtés, villes ou chasteaux, meubles, pré, estang ou moulin, chacun en sa qualité), et qu'il crut fermement, comme le devons croire: «Je n'entreray jamais en paradis, si je ne fais entière satisfaction, et si je ne rends ce que j'ay d'autruy à mon vrai escient», il n'est croyable qu'il y eust roy ni royne, prince ni princesse, ni autre personne quelconque, de quelque estat ou condition qu'ils soient en ce monde, tant grands que petits, et tant hommes que femmes, vivans sur terre, qui à son vray et bon escient, comme dit est dessus,
voulsist riens retenir de son subjet ni de son voisin, ni qui
voulsist faire mourir nul à tort, ni le tenir en
prison, ni oster aux uns pour donner aux autres, et les enrichir, ni (qui est le plus
ord mestier qu'ils fassent) procurer choses deshonnestes contre ses parens et serviteurs pour leurs plaisirs, comme pour femmes ou cas semblales. Par ma foy, non; au moins n'est pas croyable; car s'ils avoient ferme foy, et qu'ils crussent ce que Dieu et l'Église nous commandent, sur peine de damnation, connoissans leurs jours estre si briefs, les peines d'enfers estre si horribles, et sans nulle fin ni rémission pour les damnés, ils ne feroient pas ce qu'ils font. Il faut donc conclure que tous les maux viennent de faute de foy.
Et pour exemple, quand un roy ou un prince est prisonnier, et qu'il a peur de mourir en
prison, a-t-il riens si cher au monde qu'il ne
baillast pour sortir? Il
baille le sien et celuy de ses subjets, comme vous avez vu du
roy Jean de France, pris par
Edouard, prince de Galles, à
la bataille de Poitiers, qui paya trois millions de francs, et
bailla toute Aquitaine (au moins ce qu'il en
tenoit) et assez d'autres cités, et villes et places, et comme le tiers du royaume, et mit le royaume en si grande pauvreté, qu'il y courut long-temps monnoye comme de cuir, qui avoit un petit clou d'argent; et tout cecy
bailla
le roy Jean, et
son fils, le roy Charles le Sage, pour la délivrance dudit
roy Jean. Et quand ils n'eussent riens voulu
bailler, si ne l'eussent point les Anglois fait mourir, mais au pis venir, l'eussent tenu en
prison; et quand ils l'eussent fait mourir, si n'eust esté la peine semblable à la cent milliesme partie de la peine d'enfer. Pourquoy donc
bailloit-il tout ce que
j'ay dit, et destruisoit ses enfans et subjets de son royaume, sinon pource qu'il croyoit ce qu'il voyoit, et qu'il sçavoit bien qu'autrement ne seroit délivré? Mais par adventure en commettant le cas pourquoy cette punition luy advint, et à ses enfans, et à ses subjets, il n'avoit point ferme foy et créance de l'offense qu'il commettoit contre Dieu et son commandement. Or n'est-il prince ou peu, qui, s'il tient une ville de son voisin, que pour nulle remonstrance et pour nulle crainte de Dieu la
voulsist
bailler, ni pour éviter les peines d'enfer; et si
le roy Jean
bailla si grande chose pour seulement délivrer
sadite personne de
prison,
je dis donc que c'est faute de foy.
J'ay donc demandé, en un article précédent, qui fera l'information des grands, et qui l'apportera au juge, et qui sera le juge qui punira le mauvais?
Je réponds à cela que l'information sera la plainte et clameurs du peuple qu'ils
foulent et oppressent en tant de manières, sans en avoir compassion ni pitié; les douloureuses lamentations de veufves et orphelins, dont ils auront fait mourir les maris et pères, dont ont souffert ceux qui demourent après eux; et généralement tous ceux qu'ils auront persécutés, tant en leurs personnes qu'en leurs biens. Ceci sera l'information, et leurs grands cris pour plaintes et piteuses larmes les présenteront devant Nostre Seigneur, lequel sera le vray juge, qui par adventure ne voudra attendre à les punir jusques à l'autre monde, mais les punira en cettuy-cy. Donc faut entendre qu'ils seront punis pour n'avoir riens voulu croire, et pource qu'ils n'auront eu ferme foy et croyance ès commandements de Dieu.
Ainsi faut dire qu'il est force que Dieu leur monstre de tels poincts et de tels signes, qu'eux et tout le monde, croient que les punitions leur adviennent pour leur mauvaise créance et cruelles offenses, et que Dieu monstre contr'eux sa force et vertu et justice; car nul autre n'en a le pouvoir en ce monde que luy. De prime-face, pour les punitions de Dieu, ne se corrigent point, de quelque grandeur qu'elles soient, et à traict de temps; mais nulle n'en advient à nul prince, ou à ceux qui gouvernent une grande communauté, que l'issue n'en soit bien grande et bien dangereuse pour ses subjets.
Je n'appelle point en eux males-fortunes, sinon celles dont les subjets se sentent; car de tomber jus d'un cheval et se rompre une jambe, et avoir une fièvre bien aspre, l'on s'en guérit; et leur sont telles choses propices, et en sont plus sages. Les mal-adventures sont, quand Dieu est tant offensé, qu'il ne le veut plus endurer, mais veut monstrer sa force et sa divine justice; et alors premièrement leur diminue le sens, qui est grande playe pour ceux à qui il touche; il trouble leur maison, et la permet tomber en division et en murmure; le prince tombe en telle indignation envers Nostre Seigneur, qu'il fuit les conseils et compagnies des sages, et en eslève de tous neufs mal sages, mal raisonnables, violens, flatteurs et qui luy complaisent à ce qu'il dit. S'il veut imposer un denier, ils disent deux; s'il menace un homme, ils disent qu'il le faut pendre; et de toutes autres choses le semblable, et que surtout il se fasse craindre; et se monstrent fiers et orgueilleux eux-mesmes, espérans qu'ils seront craints par ce moyen, comme si auctorité estoit leur héritage. Ceux que tels princes auront ainsi avec ce conseil chassés et déboutés, et qui par longues années auront servy, et ont
accointance et amitié en sa terre, sont mal contents, et à leur occasion d'autres; et par adventure on les voudra tant presser, qu'ils seront contraints à se deffendre, ou de fuïr vers quelque petit voisin, par adventure ennemy et malvueillant de celuy qui les chasse; et ainsi, par division de ceux de dedans le païs, y entreront ceux de dehors. Est-il nulle playe ni persécution si grande, que guerre entre les amis et ceux qui se connoissent, ni nulle hayne si terrible et mortelle? Des ennemis estrangers, quand le dedans est uny, on s'en deffend aisément; car ils n'ont nulles intelligences ni
accointances à ceux du royaume.
Cuidez-vous qu'un prince mal sage, folement accompagné, connoisse venir cette male-fortune de loin, que d'avoir division entre les siens? ni qu'il pense que cela luy puisse nuire? ni qu'il viennde de Dieu? Il ne s'en trouve point pis disné, ni pis couché, ni moins de chevaux, ni moins de robbes, mais beaucoup mieux accompagné; car il tire les gens de leur pauvreté, et leur promet et
départ les despouilles et les estats de ceux qu'il aura chassés, donnera du sien pour accroistre sa renommée. A l'heure qu'il y pensera le moins, Dieu luy fera sourdre un ennemy, dont par adventure jamais il ne se fust advisé. Lors lui croistront les pensées et les grandes suspicions de ceux qu'il aura offensés, et aura crainte d'assez de personnes qui ne lui veulent aucun mal faire. Il n'aura point son refuge à Dieu, mais préparera sa force.