Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Cinquième


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Chapitre XVIII

Discours sur ce que les guerres et divisions sont permises de Dieu pour le chastiment et des princes et du peuple mauvais, avec plusieurs bonnes raisons et exemples advenus du temps de l'auteur, pour l'endoctrinement des princes.

A

u fort, il me semble que Dieu n'a créé aucune chose en ce monde, ni hommes ni bestes, à qui il n'ait fait quelque chose son contraire, pour le tenir en crainte et humilité. Et ainsi cette ville de Gand est bien séante là où elle est; car ce sont les païs de la chrestienté plus adonnés à tous les plaisirs en quoy l'homme est enclin, et aux plus grandes pompes et despenses. Ils sont bons chrestiens, et y est Dieu bien servy et honoré. Et n'est pas cette maison de Bourgongne seule, à qui Dieu ait donné quelque aiguillon; car au royaume de France a donné pour opposite les Anglois, et aux Anglois les Escossois; au royaume d'Espagne, Portugal. Je ne veux point dire Grenade, car ceux-là sont ennemis de la foy; toutesfois jusques icy ledit païs de Grenade a donné de grands troubles au païs de Castille. Aux princes d'Italie (dont la pluspart possèdent leurs terres sans titre, s'il ne leur est donné au ciel, et de cela ne pouvons sinon deviner) lesquels dominent assez cruellement, et violentement sur leurs peuples, quant à lever deniers, Dieu leur a donné pour opposite les villes de communauté, qui sont audit païs d'Italie, comme Venise, Florence, Gennes, quelquefois Boulongne, Sienne, Pise, Lucques et autres; lesquelles en plusieurs choses sont opposites aux seigneurs, et les seigneurs à elles; et chacun a l'œil que son compagnon ne s'accroisse. Et pour en parler en particulier, à la maison d'Arragon a donné la maison d'Anjou pour opposite; et aux Viscomtes ducs de Milan, la maison d'Orléans; et combien que ceux du dehors soient foibles, ceux qui sont subjets, encore par fois en ont doubte. Aux Vénitiens, ces seigneurs d'Italie (comme j'ay dit) et davantage les Florentins. Auxdits Florentins, ceux de Sienne et de Pise, leurs voisins, et les Génevois. Aux Génevois, leur mauvais gouvernement, et leur faute de foy les uns envers les autres. Et gist leur partialité en ligues: comme de Frégouze, Adorne et Dorie, et autres. Cecy s'est tant vu, qu'on en sçait assez. Pour Alemagne, vous avez vu, et de tout temps, la maison d'Austriche et de Bavière contraire, et en particulier ceux de Bavière contraires l'un à l'autre. La maison d'Austriche, en particulier, les Suisses; et ne fut le commencement de leur division qu'un village, appelé Suitz (qui ne sçauroit faire six cens hommes) dont les autres portent le nom, qui se sont tant multipliés que deux des meilleures villes, qu'eust ladite maison d'Austriche, en sont, comme Zurich et Fribourg; et ont gagné de grandes batailles, èsquelles ont tué les ducs d'Austriche. Maintes autres partialités y a en cette Alemagne: comme ceux de Clèves contre ceux de Gueldres; et les ducs de Gueldres contre les ducs de Julliers. Les Ostrelins, qui sont situés tant avant en ce North, contre les roys de Dannemarc. Et pour parler d'Alemagne en général, il y a tant de forte places et tant de gens enclins à mal faire, et à piller et dérober, et qui usent de force et de violence, les uns contre les autres, pour petite occasion, que c'est chose merveilleuse; car un homme qui n'aura que luy et son valet, deffiera une grosse cité et un duc, pour mieux pouvoir dérober, avec le port de quelque petit chasteau ou rocher, où il se sera retraict, auquel il y aura vingt ou trente hommes à cheval qui couvreront le deffy à sa requeste. Ces gens icy ne sont guères de fois punis des princes d'Alemagne, car ils s'en veulent servir quand ils en ont affaire; mais les villes, quand ils les peuvent tenir, les punissent cruellement; et souventes fois ont bien assiégé tels chasteaux et abbatu; aussi tiennent lesdites villes ordinairement des gens d'armes payés et gagés pour leur sûreté. Ainsi semble que les princes et villes d'Alemagne vivent, comme je dis, faisans charier droict les uns contre les autres, et qu'il est nécessaire qu'ainsi soit, et pareillement par tout le monde. Je n'ay parlé que d'Europe; car je ne me suis point informé des deux autres parts, comme d'Asie et d'Afrique; mais bien oyons-nous dire qu'ils ont guerres et divisions, comme nous, et encore plus mécaniquement; car j'ay sçu en cette Afrique plusieurs lieux où ils se vendent les uns les autres aux chrestiens; et appert ce par les Portugais, qui maints esclaves en ont eu, et en ont tous les jours; et par ce moyen, je doute que ne le devons point trop reprocher aux Sarrazins, et qu'il y a des parties de la chrestienté, qui en font autant; mais ils sont situés sous le pouvoir du Turc, ou fort voisins, comme en aucunes parties de la Grèce.
   Il pourroit donc sembler que ces divisions fussent nécessaires par le monde, et que ces aiguillons et choses opposites (dont j'ay parlé dessus) que Dieu a données et a ordonnées à chacun estat, et quasi à chacune personne, soient nécessaires; et de prime face, en parlant comme homme non lettré, qui ne veut tenir opinion que celle que devons tenir, le me semble ainsi: et principalement pour la bestialité de plusieurs princes et aussi pour la mauvaistié d'autres qui ont sens assez et expérience, mais en veulent mal user. Car un prince ou homme, de quelque estat qu'il soit, ayant force et auctorité là où il demoure, et par dessus les autres, s'il est bien lettré, et qu'il ait vu ou lu, cela l'amendera ou empirera; car les mauvais empirent de beaucoup sçavoir, et les bons en amendent. Mais toutesfois il est à croire que le sçavoir amende plustost un homme qu'il ne l'empire: et n'y eust-il que la honte de connoistre son mal, si est-ce assez pour le garder de mal faire, au moins de n'en faire pas tant. Et s'il n'est bon, si voudra-t-il feindre de ne vouloir faire mal ni tort à personne. Et en ai vu plusieurs expériences entre les grands personnages, lesquels par le sçavoir ont été retirés de bien mauvais propos, et souvent la personne, et aussi la crainte de la punition de Dieu dont ils ont plus grande connoissance que les gens ignorans, qui n'ont ni vu, ni lu. Je veux donc dire que ceux qui ne se connoissent, et sont mal sages, par faute d'avoir esté bien nourris, et que leur complexion par adventure y ayde, n'ont point de connoissance jusques-là où s'estend le pouvoir et seigneurie que Dieu leur a donné sur leurs subjets; car ils ne l'ont ni lu ni entendu par ceux qui le sçavent, et peu les hantent qui le sçachent, et si aucuns en y a qui le sçavent, si ne le veulent-ils dire, de peur de leur déplaire; et si aucun leur en veut faire quelques remonstrances, nul ne le soustiendra, et au mieux venir le tiendront à fol, et par adventure sera pris au plus mauvais sens pour luy. Faut donc conclure que la raison naturelle, ni nostre sens, ni la crainte de Dieu, ni l'amour de nostre prochain, ne nous garde point d'estre violens les uns contre les autres, ni de retenir de l'autruy, ou de lui oster le sien par toutes voyes qui nous sont possibles. Et si les grands tiennent villes et chasteaux de leurs parens ou voisins, pour nulles raisons ne les veulent rendre; et après qu'une fois ils ont dit et fondé leurs raisons sous quelque couleur, pourquoy les destiennent, chacun des leurs loue leur langage, au moins des prochains, et ceux qui veulent estre bien d'eux. Des foibles, qui ont division, je n'en parle point; car ils ont supérieur, qui aucunes fois fait raison aux parties. Au moins, celui qui aura bonne cause, et la pourchassera bien, et deffendra et despendra largement, à longueur de temps aura raison, si la cour (c'est-à-dire le prince, en son auctorité, soubs lequel il vit) n'est contre lui. Ainsi donc est vray-semblable que Dieu est quasi efforcé et contraint, ou semons de monstrer plusieurs signes, et de nous battre de plusieurs verges, pour nostre bestialité, et pour nostre mauvaistié que je croy mieux. Mais la bestialité des princes et leur ignorance, est bien dangereuse et à craindre; car d'eux dépend le mal et le bien de leurs seigneuries. Et donc, si un prince est fort, et a grand nombre de gens d'armes, par l'auctorité desquels il a grands deniers à volonté pour les payer, et pour despendre en toutes choses volontaires, et sans nécessité de la chose publique, et que celle folle et outrageuse entreprise et despense ne veuille riens diminuer, et que chacun n'entend qu'à luy complaire, et qu'en tant qu'à luy touche on fist remonstrance, et que l'on n'y gagne riens, mais (qui pis est) que l'on encoure son indignation, qui pourra y mettre remède, si Dieu ne l'y met? Dieu ne parle plus aux gens, ni n'est plus de prophètes qui parlent par sa bouche; car sa foy est assez exaucée et entendue, et toute notoire, à ceux qui veulent entendre et sçavoir; et ne sera nul excusé pour ignorance, au moins de ceux qui ont eu espace et temps de vivre, et qui ont eu sens naturel. Comment donc se chastieront les hommes forts, et qui tiennent leurs seigneuries dressées et en bon ordre, et qui par force en lèvent à leur plaisir, parquoy maintiennent leur obéyssance et tiennent ce qui est soubs eux en grande subjétion, et le moindre commandement qu'ils font est tousjours sur la vie? Les uns punissent soubs une ombre de justice, et ont gens de ce métier prests à leur complaire, qui d'un péché véniel font un péché mortel; et s'il n'y a matière, ils trouvent les façons de dissimuler à ouyr les parties et les tesmoins, pour tenir la personne, et la destruire en despense, attendant tousjours si nul se veut plaindre de celuy qui est destenu, et à qui ils en veulent. Si cette voye ne leur est sûre assez et bonne pour venir à leur intention, ils en ont d'autres plus soudaines, et disent qu'il estoit bien nécessaire pour donner exemple; et font les cas tels qu'ils les veulent, et que bon leur semble. A d'autres qui tiennent d'eux et qui sont un peu forts, procèdent pat la voye de faict à leur dire: «Tu désobéis, et fais contre l'hommage que tu me dois»; et procèdent par force à luy oster le sien, si faire le peuvent (au moins il ne tient point à eux), et le font vivre en grande tribulation. Celuy qui ne leur est que voisin, s'il est fort et aspre, ils le laissent vivre; mais s'il est foible, il ne sçait où se mettre. Ils diront qu'il a soutenu leurs ennemis, ou ils voudront faire vivre leurs gens d'armes dans son païs, ou achèteront querelles, ou trouveront occasion de le destruire, ou soustiendront son viosin contre luy, et luy presteront gens et argent. De leurs subjets ils désappointeront ceux qui auront bien servy leurs prédécesseurs, pour faire gens neufs, pource qu'ils mettent trop à mourir, ils brouilleront les gens d'église sur le faict de leurs bénéfices, afin que pour le moins ils en tirent récompense pour enrichir quelqu'un, à l'appétit, le plus de fois, de ceux qui ne l'auront point desservy, et d'hommes et de femmes qui en aucun temps peuvent beaucoup et ont crédit.
   Aux nobles donneront travail, et despence sans cesse, soubs couleur de leurs guerres, prises à volonté, sans advis ou conseil de leurs estats, et de ceux qu'ils dussent appeler avant que les commencer; car ce sont ceux qui y ont à employer leurs vies, leurs personnes et leurs biens: parquoy ils en dussent bien sçavoir avant que l'on les commençast. De leurs peuples à la pluspart ne leur laissent riens. Et après avior payé tailles, trop plus grandes qu'ils ne dussent, encore ne donnent aucun ordre sur la forme de vivre de leurs gens d'armes, lesquels, sans cesse par le païs sans riens payer, faisans les autres maux et excès infinis que chacun de nous sçait, car ils ne se contentent point de la vie, si sont payés; mais davantage battent les pauvres gens et outragent, et contraignent d'aller chercher pain, vin et vivres dehors; et si le bonhomme a femme ou fille qui soit belle, il fera que sage de la bien garder. Toutesfois, puisqu'il y a paiement, il seroit bien aisé à y mettre ordre, et que les gens d'armes fussent payés de deux mois en deux mois pour le plus tard; et ainsi n'auroient occasion ni excuse de faire les maux qu'ils font soubs couleur de n'estre point payés; car l'argent est levé, et vient au bout de l'an. Je dis cecy pour nostre royaume, qui est plus oppressé et persécuté de ce cas que nulle autre seigneurie que je connoisse; et ne sçauroit nul y mettre le remède qu'un sage roy. Les autres païs voisins ont autres punitions.


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