Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Cinquième


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Chapitre XVII

Comment ceux de Gand, après le retour de leurs ambassadeurs, firent mourir le chancelier Hugonet et le seigneur d'Humbercourt contre le vouloir de leur princesse; comment la duché de Bourgongne fut mise entre les mains du roy; et comment ceux de Gand et autres Flamans, furent desconfits devant Tournay, et le duc de Gueldres, leur chef, tué.

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our revenir à mon propos, ces députés arrivèrent à Gand; et y fut le conseil préparé, et cette damoiselle mise en son siège, et plusieurs seigneurs à l'environ d'elle, pour ouyr leur rapport. Et commencèrent à dire la charge, qu'ils avoient d'elle, et touchèrent principalement le poinct, qui servoit à ce qu'ils vouloient faire; et dirent que comme ils alléguèrent au roy que ladite damoiselle estoit deslibérée de tous poincts se conduire par le conseil des trois estats, il leur avoit respondu qu'il estoit bien sûr du contraire; à quoy ils avoient persisté; parquoy ledit seigneur offrit de monstrer lettres de ladite damoiselle. Laquelle soudainement mue et courroucée dit sur le champ qu'il ne seroit jà trouvé estre vray que ladite lettre eust esté escrite ni vue. Et incontinent celuy qui parloit, qui estoit le pensionnaire de Gand ou de Brucelles, tira de son sein ladite lettre, et devant tout le monde, la luy bailla; il monstra bien qu'il estoit homme très mauvais, et de peu d'honneur, de faire cette honte à cette jeune damoiselle, à qui un si vilain tour n'appartenoit pas estre fait; car si elle avoit fait quelque erreur, le chastoy ne luy en appartenoit point en public. Il ne faut pas demander si elle eut grande honte; car à chacun elle avoit dit le contraire. Ladite douairière et le seigneur de Ravestain, le chancelier et le seigneur d'Humbercourt estoient présens.
   On avoit tenu parole à ce duc de Clèves et autres de ce mariage, qui tous furent courroucés; et commença lors leur division grande à se déclarer. Ledit duc de Clèves avoit tousjours jusques alors eu espérance que ledit seigneur d'Humbercourt tiendroit pour luy à ce mariage; lequel se tint pour deçu, voyant cette lettre, et luy en devint ennemy. Ledit évesque de Liége ne l'aimoit point, pour les choses passées de Liége (dont ledit seigneur d'Humbercourt avoit eu le gouvernement), ni son messire Guillaume de la Marck, qui estoit avec luy. Le comte de Saint-Pol, fils du connestable de France, dont j'ay parlé, haïssoit ledit seigneur d'Humbercourt et le chancelier, pource qu'ils livrèrent son père à Péronne entre les mains des serviteurs du roy, comme vous avez ouÿ au long cy-dessus; ceux de Gand les avoient à grande hayne, sans nulle offense qu'ils leur eussent faite, mais seulement pour la grande auctorité où ils les avoient vus; et sûrement ils le valoient, autant que personnages qui ayent régné en leur temps, ni deçà ni delà, et avoient esté bons et loyaux serviteurs pour leurs maistres.
   Finalement la nuict, dont ces lettres avoient esté monstrées le matin, les dessusdits chancelier et seigneur d'Humbercourt, furent pris par lesdits Gantois, nonobstant qu'ils en eussent assez d'advertissement; mais ils ne sçurent fuir à leur male fortune, comme il advient à plusieurs autres. Je crois bien que leurs ennemis, que j'ay nommés, aydèrent bien à cette prise; et avec eux fut pris messire Guillaume de Clugny, évesque de Thérouanne, qui depuis est mort évesque de Poitiers; et tous trois furent mis ensemble. Ceux de Gand tindrent un peu de forme de procès (ce qu'ils n'ont point accoustumé en leur vengeance) et ordonnèrent gens de leur loy, pour les interroger, et avec eux un de ceux de la Marck, ennemy mortel dudit seigneur d'Humbercourt. Au commencement, ils leur demandèrent pourquoy ils avoient fait bailler, par monseigneur des Cordes, la cité d'Arras; mais peu s'y arrestèrent, combien qu'en autre faute ne les eussent sçu trouver; mais leur passion ne se tenoit pas là; car il ne leur chaloit, de prime-face de voir leur prince et seigneur affoibli d'une telle ville, ni leur connoissance n'alloit pas assez avant pour connoistre le préjudice qui leur en pouvoit advenir par traict de temps. Seulement se vindrent arrester sur deux poincts: l'un sur certains dons, qu'ils disoient que par eux avoient esté pris, et par espécial pour un procès, qu'avoient nagueres gagné, par leur sentence, prononcée par ledit chancelier, contre un particulier, dont les deux dessusdits avoient pris un don de la ville de Gand. Et à tout ce qui touchoit cette matière de corruption, respondirent très bien. Et à ce point particulier, là où ceux de Gand disoient qu'ils avoient vendu justice, et pris argent d'eux pour leur adjuger leur procès, respondirent qu'ils avoient gagné ledit procès, pource que leur matière estoit bonne, et qu'au regard de l'argent qu'ils avoient pris, ils ne l'avoient point demandé, ni fait demander, mais vray est que quand on le leur présenta, ils le prirent. Le second poinct de leur charge, où s'arrestèrent, c'estoit que les dessusdits Gantois disoient qu'en plusieurs poincts, durant le temps qu'ils avoient esté avec le feu duc Charles leur maistre, et en son absence, estans ses lieutenans, ils avoient fait plusieurs choses contre les privilèges de ladite ville et estat d'icelle, et que tout homme qui alloit contre les privilèges de Gand, devoit mourir. En cela ne pouvoit avoir nul fondement contre les dessusdits; car eux n'estoient leurs subjets, ni de leur ville, ni n'eussent sçu rompre leurs privilèges; et si ledit duc, ou son père, leur avoit osté aucuns de leurs privilèges, ce avoit esté par appointement fait avec eux, après plusieurs guerres et divisions; mais les autres, qui leur avoient esté laissés (qui sont plus grans qu'il ne leur est besoin, pour leur profit), leur avoient esté bien observés et gardés. Nonobstant les excuses de ces deux bons et notables personnages, sur les deux charges dessusdites (car de la principale, dont j'ay parlé au commencement de ce propos, ils n'en parloient point), les eschevins de la ville de Gand les condamnèrent à mourir, en leur hostel de ville et en leur présence, et soubs couleur de l'infraction de leurs privilèges, et qu'ils avoient pris argent, après leur avoir adjugé la procès, dont est faite mention cy-dessus. Ces deux seigneurs dessusdits, oyans cette cruelle sentence, furent bien esbahis, et non sans cause, comme raison estoit; et n'y voyoient aucun remède, pource qu'ils estoient entre leurs mains. Toutesfois ils appelèrent devant le roy en sa cour de parlement, espérans que cela pour le moins, pourroit donner quelque delay à leur mort, et que cependant leurs amys les pourroient ayder à sauver leurs vies. Paravant ladite sentence, ils les avoient fort gehennés, sans nul ordre de justice; et ne dura leur procès point plus de six jours; et nonobstant ladite appellation, incontinent qu'ils les eurent condamnés, ils ne leur donnèrent que trois heures pour se confesser et penser à leurs affaires; et le terme passé, il les menèrent en leur Marché et sur un eschaffaut.
   Madamoiselle de Bourgongne, qui puis a esté duchesse d'Austriche, sçachant cette condamnation, s'en alla en l'hostel de la ville, leur faire requeste et supplication pour les deux dessusdits; mais rien n'y valut; et de là elle s'en alla sur le Marché, où tout le peuple estoit assemblé, et en armes; et vit les deux dessusdits sur l'eschaffaut. Ladite damoiselle estoit en son habit de deuil; et n'avoit qu'un couvrechef sur sa teste (qui estoit habit humble et simple, et pour leur faire pitié par raison) et là supplia au peuple, les larmes aux yeux, et toute eschevelée, qu'il leur plust avoir pitié de ses deux serviteurs, et les luy vouloir rendre. Une grande partie de ce peuple vouloit que son plaisir fust fait, et qu'ils ne mourussent point. Autres vouloient au contraire. Et si baissèrent les piques les uns contre les autres, comme pour combatre; mais ceux qui vouloient la mort, se trouvèrent les plus forts, et finalement crièrent à ceux qui estoient sur l'eschaffaut qu'ils les expediassent; et incontinent ils eurent tous deux les testes tranchées. Et s'en retourna cette pauvre damoiselle en cet estat en sa maison, bien dolente et desconfortée; car c'estoient les deux principaux personnages où elle avoit mis sa fiance.
   Après que ces gens de Gand eurent fait cet exploit, ils départirent d'avec elle monseigneur de Ravestain et la douairière, femme du duc Charles, pource qu'ils estoient signés en la lettre, que lesdits seigneurs d'Humbercourt et chancelier dessus-nommés avoient portée au roy, et qu'ils avoient baillée, comme vous avez sçu, et prirent de tous poincts l'auctorité et la maistrise de cette pauvre et jeune princesse; car ainsi se pouvoit-elle bien appeler, non point seulement pour la perte, qui dès lors luy estoit advenue de tant de grosses villes qu'elle avoit perdues, qui luy estoient irrecouvrables par force, vu la forte main en quoy elles estoient (car par grace, amitié, ou appointement, y pouvoit-elle avoir encore quelque espérance); mais à se trouver entre les mains des vrays et anciens persécuteurs de sa maison, luy estoit bien un très grand malheur; encore qu'en leur fait, ès choses generales, y a tousjours eu plus de folie que de malice: comme ainsi ce sont tousjours grosses gens de mestier, le plus souvent, qui y ont le crédit et l'auctorité, qui n'ont aucune connoissance des grandes choses, ni de celles qui appartiennent à gouverner un Estat. Leur malice ne gist qu'en deux choses: l'une est que par toutes voyes ils désirent affoiblir et diminuer leur prince; l'autre, que quand ils ont fait quelque mal ou grande erreur, et qu'ils se voyoient les plus foibles, jamais gens ne cherchent leur appointement en plus grande humilité qu'ils font, ni ne donnent plus grands dons; et si sçavent mieux trouver les personnes à qui il faut qu'ils s'adressent pour conduire leur accord, que nulle autre ville que j'aie jamais connue.
   Ce pendant que le roy mettoit en sa main les villes et cités et places dessusdites, et marches de Picardie, son armée estoit en Bourgongne: dont estoit chef, quant à la monstre, le prince d'Orenge (qui encores règne aujourd'huy), natif et subjet de la comté de Bourgongne; mais assez nouvellement estoit devenu ennemy du duc Charles, pour la deuxiesme fois. Ainsi le roy s'en ayda, pource qu'il estoit grand seigneur tant en la comté que duché de Bourgongne, et aussi bien apparenté et aymé. Monseigneur de Cran estoit lieutenant du roy, et avoit la charge de l'armée, et estoit celuy à qui le roy en avoit la fiance; et aussi il estoit sage homme et sûr pour son maistre, mais un peu trop aymoit son profit. Ledit seigneur de Cran, approchant de Bourgongne, envoya ledit prince d'Orenge et autres devant, à Dijon, pour faire les remonstrances nécessaires, et demander l'obéyssance pour le roy: lesquelz y besongnèrent si bien, et principalement par le moyen dudit prince d'Orenge, que ladite ville de Dijon et toutes autres de la duché de Bourgongne se mirent en l'obéyssance du roy, et plusieurs de la comté. Aussonne et quelques autres chasteaux tinrent pour la damoiselle dessusdite.
   Audit prince d'Orenge furent promis de beaux estats; et, davantage, de lui mettre entre les mains toutes les places qui estoient en ladite comté de Bourgongne, qui estoient de la succession du prince d'Orenge, son grand-père, et dont il avoit question contre messeigneurs de Chasteau-Guyon, ses oncles, lesquels il disoit avoir esté favorisés par ledit duc Charles. Car leur débat avoit esté plaidoyé devant luy, par plusieurs jours, en grand'solemnité; et ledit duc, estant fort accompagné de clercs, donna un appointement contre ledit prince, au moins comme il disoit: pour laquelle cause il laissa le service dudit duc, et vint devers le roy. Nonobstant cette promesse, quand ledit seigneur de Cran se trouva possesseur des choses dessusdites et qu'il avoit entre ses mains les meilleures places que dust avoir ledit prince, et qui estoient de cette succession, il ne les voulut bailler audit prince d'Orenge pour nulle requeste qu'il luy en sçust faire. Si luy en rescrivit le roy par plusieurs fois, sans nulle fainte, lequel congnoissoit bien que ledit seigneur de Cran tenoit de mauvais termes audit prince d'Orenge; mais il craignoit à desplaire audit seigneur de Cran, qui avoit toute la charge dudit pays, et ne cuydoit point que ledit prince eust cœur ni façon de faire rebeller ledit pays de Bourgongne comme il fit, au moins une grande partie. Mais, pour cette heure, laisseray ce propos jusques à un autre lieu.
   Après que ceux de Gand eurent pris le gouvernement par force de ladite damoiselle de Bourgongne, et fait mourir ces deux qu'avez ouÿ, et qu'ils eurent envoyé hors ceux que bon leur sembla, ils commencèrent en tous endroits à oster et mettre gens à leur poste; et par espécial chassèrent et pillèrent tous ceux qui mieux avoient servy cette maison de Bourgongne, indifféremment, sans regarder ceux qui en aucune chose le pouvoient avoir desservy. Entre les autres, et entre toutes gens, ils prirent attine contre les Bourguignons, et les bannirent tous, et prirent aussi grand peine pour les faire devenir serviteurs et subjets du roy, comme faisoit le roy propre qui les sollicitoit par belles et sages paroles et remonstrances, et par grands dons et promesses, et aussi par force qu'il avoit très grande en leur païs. Pour commencer à faire cas de nouvelleté, ils mirent hors de prison (comme nous avons touché cy-devant) le duc de Gueldres, que par long-temps le duc Charles y avoit tenu, pour les causes qu'avez entendues cy-devant; et le firent chef d'une armée qu'ils firent d'entr'eux-mesmes, c'est à sçavoir de Bruges, Gand et Ypres, et l'envoyèrent devant Tournay, mettre le feu aux faux-bourgs, qui estoit bien peu d'utilité, pour la querelle de leur seigneur. Plus luy eust servy, et à ceux aussi, deux cens hommes, ou dix mil francs comptans, pour en entretenir d'autres, qui estoient dedans Arras, quand le siège y alla (pourvu qu'ils fussent venus à temps propice) que dix telles armées que cette là (qui estoit de douze à quinze mil hommes, et la payèrent très bien), car elle ne pouvoit riens profiter que de brusler un petit nombre de maisons, en lieu dont il ne chaloit guères au roy, car il n'y lève tailles ni aydes; mais leur connoissance n'alloit point jusques-là.
   Et ne puis penser comment Dieu a tant préservé cette ville de Gand, dont tant de maux sont advenus, et qui est de si peu d'utilité pour le païs et chose publique dudit païs où elle est assise, et encore beaucoup moins pour le prince; et n'est pas comme Bruges, qui est un lieu de grand recueil de marchandise et de grande assemblée de nations estranges, où par adventure se despesche plus de marchandise qu'en nulle autre ville d'Europe, et seroit dommage irréparable qu'elle fust destruite.


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