our l'heure de ce siège d'
Arras,
madamoiselle de Bourgongne estoit à
Gand, entre les mains de ces gens très déraisonnables: dont perte luy ensuivit, et profit au
roy; car nul ne perd, que quelqu'un n'y gagne. Quand ils sçurent la mort du
duc Charles, il leur sembla qu'ils estoient eschappés; et prirent tous ceux de leur loy (qui estoient vingt et six) et la plus part, ou tous, firent mourir. Et prirent leur couleur, disant qu'ils avoient fait le jour de devant décapiter un homme; et nonobstant qu'il eust bien
desservi, si n'en avoient-ils aucun pouvoir, comme ils disoient; car leur pouvoir estoit expiré par le trespas dudit
duc, qui les avoit créés audit gouvernement. Ils firent mourir aussi plusieurs grands et bons personnages de
la ville, qui avoient esté amis, favorables du
duc; dont il y en avoit
aucuns qui de mon temps, et
moy present, avoient aydé à desmouvoir
ledit duc Charles, lequel vouloit destruire grande partie de
ladite ville de Gand. Ils contraignirent
ladite damoiselle à confirmer leurs anciens privilèges, qui leur avoient esté ostés par la paix de
Gavre (qui fut faite avec
le duc Philippe), et autres, par
le duc Charles. Lesdits privilèges ne leur servoient que de
noise avec
leur prince: et aussi leur principale inclination est de désirer leur prince estre foible, et n'en aiment nuls depuis qu'ils sont seigneurs, mais très naturellement les aiment, quand ils sont en enfance, et avant qu'ils viennent à seigneurie, comme ils avoient fait
cette damoiselle, qu'ils avoient soigneusement gardée et aimée jusque lors qu'elle fut dame. Aussi est bon à entendre que si, à l'heure que
ledit duc mourut, les gens de
Gand n'eussent fait aucun trouble, et eussent voulu tascher à garder le pays, que soudainement ils eussent
pourvu à mettre gens dedans
Arras, et par adventure à
Péronne; mais ils ne pensèrent lors qu'à ce trouble. Toutesfois,
le roy estant devant
ladite ville d'Arras, vindrent devers luy
aucuns ambassadeurs de par les trois estats des pays de
ladite damoiselle; car ils
tenoient à
Gand certains députés desdits trois estats: mais ceux de
Gand faisoient le tout à leur plaisir, pour ce qu'ils tenoient
ladite damoiselle entre leurs mains.
Le roy les ouyt. Et entre autres choses dirent que les choses qu'ils avoient proposées, qui estoient tendans à fin de paix, procédoient du vouloir de
ladite damoiselle, laquelle en toutes choses estoit deslibérée de soy conduire par le vouloir et conseil desdits trois estats de son pays; et requéroient que
le roy se
voulsist déporter de la guerre qu'il faisoit, tant en Bourgongne qu'en Artois, et qu'on prit journée, pour pouvoir amiablement pacifier; et que cependant fust donné surséance de guerre.
Le roy se trouvoit jà comme au dessus, et encore
cuidoit-il que les choses vinssent mieux à son plaisir qu'elles ne firent: car il estoit bien informé, que leurs gens de guerre estoient morts ou deffaits par tout, et beaucoup d'autres tournés de son costé, et par espécial
monseigneur des Cordes (dont il faisoit grande estime, et non sans cause: car de long-temps il n'eust fait par force, ce que par intelligence il avoit eu par son moyen, peu de jours avant, comme avez ouÿ); et pour ce il estima peu leurs requestes et demandes. Aussi estoit-il bien informé, et sentoit bien que ces gens de
Gand estoient en tel estat, qu'ils troubloient tant leur compagnie, qu'ils ne sçauroient donner aucun ordre ou conseil à conduire la guerre contre luy. Car nul homme de sens ni qui eust eu auctorité avec leurs princes passés, n'estoit appelé en riens, touchant leurs affaires, mais estoit persécuté, et en danger de mort, et par espécial ils avoient en grande hayne les Bourguignons, pour la grande auctorité qu'ils avoient eue au temps passé. Et d'avantage
le roy connoissoit bien (lequel en telles choses voyoit aussi clair que nul homme de son royaume) ce que lesdits Gantois faisoient à leur seigneur de tout temps, et qu'ils désiroient le voir appetissé, pourvu qu'ils n'en sentissent riens en leur pays. Et pour ce il advint que, s'ils estoient encommençoient à soy diviser, qu'il les y mettroit encore plus avant: car ceux à qui il avoit affaire, n'estoient que bestes, et gens de ville la plus part, et par espécial en ces choses subtiles dont
ledit seigneur se sçavoit bien ayder; et faisoit ce qu'il devoit, pour vaincre et mener à fin son entreprise.
Le roy s'arresta sur la parole que ces ambassadeurs avoient dite (qui estoit que
leur princesse ne feroit riens sans la desliberation et conseil des trois estats de son pays), en leur disant, qu'ils estoient mal informés du vouloir d'elle, et d'aucuns particuliers; car il estoit sûr qu'elle entendoit conduire ses affaires par gens particuliers, qui ne desiroient point la paix; et qu'eux se trouveroient désavoués. Dont lesdits ambassadeurs se trouvèrent fort troublés. Et comme gens mal accoustumés de
besongner en si grandes matières, respondirent chaudement qu'ils estoient bien sûrs de ce qu'ils disoient, et qu'ils monstreroient leurs instructions, quand besoin seroit. On leur respondit qu'on leur monstreroit lettres, quand il plairoit au
roy, escrites de telle main qu'ils le croiroient, qui disoient que
ladite damoiselle ne vouloit conduire ses affaires que par quatre personnes. Ils repliquèrent encore qu'ils estoient bien sûrs du contraire. Et lors
le roy leur fit monstrer la lettre, que
le chancelier de Bourgongne et
le seigneur d'Humbercourt avoient apportée, à l'autre fois qu'ils avoient esté à
Péronne, lesquelles estoient escrites, partie de la main de
ladite damoiselle, partie de la main de
la duchesse de Bourgongne douairière, femme du
duc Charles, et sœur du
roy Edouard d'Angleterre, et partie de la main du
seigneur de Ravestain, frère du
duc de Clèves, et prochain parent de
ladite damoiselle. Ainsi estoit cette lettre escrite de trois mains. Toutefois elle ne parloit qu'au nom de
ladite damoiselle; mais il estoit fait, pour y adjouster plus grande foy. Le contenu de ladite lettre estoit créance sur lesdits
chancelier et
Humbercourt. Et davantage
ladite damoiselle déclaroit que son intention estoit que toutes ses affaires seroient conduites par quatre personnes, qui estoient
ladite douairière sa belle mère,
ledit seigneur de Ravestain, et les dessusdits
chancelier et
Humbercourt; et supplioit au
roy que ce qu'il luy plairoit faire conduire envers elle, passast par leurs mains, et qu'il luy plust s'adresser à eux, et à nuls autres n'en avoir communication.
Quand ces Gantois et autres députés eurent vu cette lettre, ils en furent fort marris; et ceux qui communiquoient avec eux les y aydoient bien. Finalement ladite lettre leur fut
baillée; et n'eurent autre dépesche, qui fust de grande substance. Il ne leur en
chaloit guères; car ils ne pensoient qu'à leurs divisions, et à faire un monde neuf, et ne
regardoient point à plus loin, combien que la perte d'Arras leur devoit bien plus toucher au cœur; mais c'estoient gens qui n'avoient point esté
nourris en grandes matières, et gens de ville la plus part, comme
j'ay dit. Ils se mirent en chemin droit à
Gand, où ils trouvèrent
ladite damoiselle, avec laquelle estoit
le duc de Clèves son prochain parent, et de sa maison de par
sa mère, lequel étoit fort ancien. Il avoit esté
nourry en cette maison de Bourgongne, et de tout temps en avoit eu six mil florins de Rhin de pension: parquoy, outre le parentage, il y venoit
aucunes fois comme serviteur.
L'évesque de Liége et plusieurs autres grands personnages, y estoient pour accompagner
ladite damoiselle, et pour leurs affaires particulières; car
l'évesque dessusdit estoit venu pour faire quitter à son païs trente mil florins ou environ qu'ils payoient au
duc Charles, par appointement fait entre luy et eux, après les guerres qu'ils avoient eues ensembles, dont
j'ay parlé cy-devant: toutes lesquelles guerres avoient esté pour la querelle et affaire dudit
évesque, et pource il n'avoit point grand besoin de faire cette poursuite, et les devoit désirer estre pauvres; car il ne prenoit riens en son païs qu'un petit
domaine, au
regard de la grandeur et richesse dudit païs, et de son spirituel.
Ledit évesque, estoit frère de ces deux ducs de Bourbon,
Jean et
Pierre qui de présent règne, homme de bonne chère et de plaisir, peu connoissant ce qui luy estoit bon ou contraire; si retira à luy
messire Guillaume de la Marck, un beau chevalier et vaillant, très cruel et mal conditionné, qui tousjours avoit esté son ennemy, et de la maison de Bourgongne aussi, en faveur des Liégeois.
Ladite damoiselle de Bourgongne luy donna quinze mil florins de Rhin, en faveur dudit
évesque de Liége et de luy, pour le réduire; mais tost après, il se tourna contre elle et contre
son maistre ledit évesque, à qui il estoit, ayant entrepris de faire
son fils évesque par la force, et par la faveur du
roy; et depuis il desconfit
ledit évesque en bataille, et le tua de sa main, et le fit jeter en la rivière, lequel y demoura trois jours.
Ledit duc de Clèves y estoit, espérant faire le mariage de
son fils aisné avec
ladite damoiselle, qui luy sembloit chose sortable pour beacoup de raisons. Et croy qu'il se fust fait, si le personnage eust esté conditionné au gré d'elle et de ses serviteurs; car il estoit de cette propre maison, et en
tenoit sa duché, et avoit esté
nourry
léans; et par adventure que la vue et connoissance qu'on avoit de luy, luy fit ce dommage.