Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Cinquième


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Chapitre XV

Des ambassadeurs que la damoiselle de Bourgongne, fille du duc Charles, envoya au roy; et comment par le moyen de monseigneur des Cordes, la cité d'Arras, et les villes de Hesdin et Boulongne, et la ville d'Arras mesme, furent mises en l'obéyssance du roy.

A

près que ledit seigneur eut reçu Péronne (qui luy fut baillée par messire Guillaume Bische, homme de fort petit estat, natif de Moulins-Engilbert en Nivernois, qui avoit esté enrichy et élevé en auctorité par ledit duc Charles de Bourgongne, lequel luy avoit baillé cette place entre les mains, pource que sa maison, appelée Clary, estoit auprès delà, laquelle ledit messire Guillaume Bische avoit acquise, et y avoit fait un fort chasteau et beau), ledit seigneur reçut audit lieu aucuns ambassadeurs de la partie de ladite damoiselle de Bourgongne, où estoient tous les plus grands et principaux personnages dont elle se pouvoit ayder; qui n'estoit point trop sagement fait, de venir tant ensemble; mais leur désolation estoit si grande, et leur peur, qu'ils ne sçavoient ni que dire, ni que faire. Les dessusdits estoient: leur chancelier, appelé messire Guillaume Hugonet, très notable personnage, et sage, et avoit reçu grand crédit avec le duc Charles, et en avoit eu grands biens; le seigneur d'Humbercourt y estoit aussi; dont a esté assez parlé en ces Mémoires; et n'ay point souvenance d'avoir vu un plus sage gentil-homme ni mieux adrxtre pour conduire grandes matières. Il y avoit le seigneur de la Vere, grand seigneur en Zelande, et le seigneur de la Gruthuse, et plusieurs autres, tant nobles que gens d'église, et des bonnes villes. Nostre roy, avant les avoir ouys, tant en général que chacun à part, mit grand peine à gagner chacun d'eux; et en eut humbles paroles et révérentes, comme de gens estans en crainte. Toutesfois ceux qui avoient leurs terres en lieu où ils s'attendoient que le roy n'allast point, ne se voulurent en riens obliger au roy, sinon en faisant le mariage de monseigneur le dauphin son fils à ladite damoiselle. Ledit chancelier et le seigneur d'Humbercourt, qui avoient esté nourris en très grande et longue auctorité, et qui désiroient y continuer, et avoient leurs biens aux limites du roy (l'un en la duché de Bourgongne, l'autre en Picardie, comme vers Amiens), prestoient l'oreille au roy et à ses offres; et donnèrent quelque consentement de le servir, en faisant ce mariage, et de tous poincts se retirer soubs luy, ledit mariage accompli. Et combien que ce chemin fust le meilleur pour le roy, toutesfois il ne luy estoit point le plus agréable; et se mescontentoit d'eux, parce que dès lors ils ne demoureroient en son service; mais il ne leur en fit point de semblant, car il s'en vouloit ayder en ce qu'il pourroit. Jà avoit ledit seigneur bonne intelligence avec monseigneur des Cordes; et conseillé et advisé de luy, qui estoit chef et maistre dedans Arras, requit auxdits ambassadeurs, qu'ils luy fissent faire ouverture, par ledit des Cordes, de la cité d'Arras; car lors y avoit murailles et fossés entre la ville et la cité, et portes fermans contre ladite cité; et maintenant est à l'opposite, car la cité ferme contre la ville. Après plusieurs remonstrances faites auxdits ambassadeurs, et que ce seroit pour le mieux, et que plus aisément on en viendroit à la paix en faisant cette obéyssance, ils s'y consentirent, et principalement lesdits chancelier et seigneur d'Humbercourt; et baillèrent lettres de descharge audit seigneur des Cordes, et le consentement de bailler ladite cité d'Arras, ce qu'il fit volontiers. Et incontinent que le roy fut dedans, il fit faire des boulevers de terre contre la porte, et autres endroits près de la ville; et par cet appointement monseigneur des Cordes se tira hors de la ville, et en fit saillir les gens de guerre estans avec luy, et s'en alla chacun à son plaisir, en prenant tel party qu'il luy plaisoit.
   Ledit seigneur des Cordes, soy tenant pour deschargé du service de sa maistresse, par ce consentement qu'avoient baillé lesdits ambassadeurs, qu'il mist le roy dedans ladite cité d'Arras, se deslibéra de faire le serment au roy de devenir son serviteur, considérant que son nom et ses armes estoient deçà la rivière de Somme, près de Beauvais; car il avoit nom Messie Philippe de Crèvecœur; et aussi ces terres que la maison de Bourgongne avoit occupées sur ladite rivière de Somme (dont assez ay parlé) vivans les ducs Philippe et Charles, revenoient sans difficulté au roy, par les conditions du traicté d'Arras par lequel furent baillées au duc Philippe pour luy et ses hoirs masles seulement, et le duc Charles ne laissa que cette fille dont j'ay parlé; et par ainsi ledit messire Philippe de Crèvecœur devenoit homme du roy, sans difficulté, parquoy n'eust sçu mesprendre à se mettre au service du roy, sinon qu'il eust fait serment de nouveau à ladite damoiselle, et en luy rendant ce qu'il tenoit du sien. Il s'en est parlé, et parlera en diverses façons, parquoy m'en rapporte à ce qui est. Bien sçay qu'il avoit esté nourry et accru, et mis en grand estat par le duc Charles, et que sa mère avoit nourry en partie ladite damoiselle de Bourgongne, et qu'il estoit gouverneur de Picardie, séneschal de Ponthieu, capitaine du Crotoy, gouverneur de Péronne, Mondidier et Roye, capitaine de Boulongne et de Hesdin, de par le duc Charles, quand il mourut; et encore de présent il les tient de par le roy, en la forme et manière que le roy, nostre maistre, les luy bailla.
   Après que le roy eut fait en la cité d'Arras, comme dit est, il se partit de là, et alla mettre le siège devant Hesdin, où il mena le seigneur des Cordes, lequel avoit tenu la place, comme dit est, il n'y avoit que trois jours; et encore y estoient ses gens, qui monstrèrent la vouloir tenir pour ladite damoiselle, disans luy avoir fait le serment. Et tira l'artillerie quelques jours. Ils ouyrent parler leur maistre; et à la vérité ceux de dehors et dedans s'entendoient bien. Et ainsi ladite place fut rendue au roy, lequel s'en alla devant Boulongne où il en fut fait tout ainsi. Ils tindrent par adventure un jour davantage.
   Toutesfois cette habileté estoit dangereuse, s'il y eust eu gens au païs (et le roy, qui depuis le me conta, l'entendoit bien); car il y avoit gens dedans Boulongne, qui connoissoient bien ce cas, et travailloient d'y mettre des gens, s'ils en eussent pu finer à temps, et la deffendre à bon escient. Cependant que le roy séjournoit devant Boulongne (qui fut peu d'espace, comme de cinq ou six jours), ceux d'Arras se tindrent pour deçus de se voir ainsi enclos d'un costé et d'autre, où il y avoit largement gens d'armes, et grand nombre d'artillerie, et travailloient de trouver gens, pour garnir leur ville; et en escrivirent aux villes voisines, comme à Lisle et à Douay.
   Audit lieu de Douay y avoit quelque peu de gens de cheval; et entre les autres y estoit le seigneur de Vergy, et autres dont il ne me souvient; et estoient de ceux qui estoient revenus de cette bataille de Nancy, lesquels se deslibérèrent de soy venir mettre en cette ville d'Arras. Et firent amas de ce qu'ils purent, comme de deux ou trois cens chevaux, que bons que mauvais, et cinq ou six cens hommes de pied. Ceux de Douay, qui en ce temps-là estoient encore un petit orgueilleux, les pressèrent de partir en plein midy, voulsissent ou non, qui fut une grande folie pour eux; et aussi mal leur en prit. Car le païs delà Arras est plain comme la main, et y a environ cinq lieues; et s'ils eussent attendu la nuict, ils eussent exécuté leur entreprise, comme ils entendoient faire. Comme ils furent en chemin, ceux qui estoient demourés en la cité, comme le seigneur du Lude, Jean du Fou, les gens du mareschal de Loheac, furent advertis de leur venue; et deslibérèrent de lus tost leur en aller au devant, et mettre tout à l'adventure, que de les laisser entrer en la ville; car il leur sembloit qu'ils ne sçauroient deffendre la cité, s'ils y entroient. L'entreprise de ceux que je dis estoit bien périlleuse; mais ils l'exécutèrent hardiment, et bien; et destroussèrent cette bende, qui estoit partie de Douay; et furent quasi tous morts ou pris; et entre les autres fut pris le seigneur de Vergy.
   Le roy y arriva le lendemain, qui eut grande joye de cette desconfiture; et fit mettre tous les prisonniers en sa main; et plusieurs fit mourir de ces gens de pied, espérant d'espouvanter si petit de gens de guerre qu'il y avoit en ce quartié. Et fit le roy long-temps garder monseigneur de Vergy, lequel ne voulut faire le serment au roy, pour chose du monde, si estoit-il en estroite garde et bien enferré. A la fin fut conseillé de sa mère; et après qu'il eut esté un an en prison, ou plus, il fit le bon plaisir du roy, dont il ne fit que sage: le roy luy restitua toutes ses terres, et toutes celles qu'il quéreloit, et le fit possesseur de plus de dix mil livres de rentes, et d'autres beaux estats. Ceux qui eschapèrent de cette destrousse, qui estoient peu, entrèrent en la ville; le roy fit approcher son artillerie, et tirer, laquelle estoit puissante, et en grand nombre. Les fossés et murailles ne valoient guères: la batterie fut grande; et furent tous espouvantés, car ils n'avoient comme point de gens de guerre dedans. Monseigneur des Cordes y avoit bonne intelligence; et aussi incontinent que la cité fut rendue au roy, la ville ne luy pouvoit eschaper; parquoy ils firent une composition, en rendant la ville. Laquelle composition fut assez mal tenue; dont ledit seigneur du Lude eut partie de la coulpe. Et l'on fit mourir plusieurs bourgeois et autres, et beaucoup de gens de bien, présent ledit seigneur du Lude et maistre Guillaume de Cerisay, qui y eurent grand profit, car ledit seigneur du Lude m'a dit que par ce temps il y avoit gagné vingt mil escus, et deux pannes de martres. Et firent ceux de la ville un prest au roy de soixante mil escus, qui estoit beaucoup trop pour eux: toutesfois je crois que depuis ils furent rendus; car ceux de Cambray en prestèrent quarante mil, qui depuis pour certain leur furent rendus; parquoy je crois qu'aussi furent les autres.


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