près que
ledit seigneur eut reçu
Péronne (qui luy fut
baillée par
messire Guillaume Bische, homme de fort petit estat, natif de
Moulins-Engilbert en Nivernois, qui avoit esté enrichy et élevé en auctorité par
ledit duc Charles de Bourgongne, lequel luy avoit
baillé
cette place entre les mains, pource que sa maison, appelée
Clary, estoit auprès delà,
laquelle
ledit messire Guillaume Bische avoit acquise, et y avoit fait un fort chasteau et beau),
ledit seigneur reçut audit
lieu
aucuns ambassadeurs de la partie de
ladite damoiselle de Bourgongne, où estoient tous les plus grands et principaux personnages dont elle se pouvoit ayder; qui n'estoit point trop sagement fait, de venir tant ensemble; mais leur désolation estoit si grande, et leur peur, qu'ils ne sçavoient ni que dire, ni que faire. Les dessusdits estoient: leur chancelier, appelé
messire Guillaume Hugonet, très notable personnage, et sage, et avoit reçu grand crédit avec
le duc Charles, et en avoit eu grands biens;
le seigneur d'Humbercourt y estoit aussi; dont a esté assez parlé en ces Mémoires; et n'ay point souvenance d'avoir vu un plus sage gentil-homme ni mieux adrxtre pour conduire grandes matières. Il y avoit
le seigneur de la Vere, grand seigneur en Zelande, et
le seigneur de la Gruthuse, et plusieurs autres, tant nobles que gens d'église, et des bonnes villes.
Nostre roy, avant les avoir ouys, tant en général que chacun à part, mit grand peine à gagner chacun d'eux; et en eut humbles paroles et révérentes, comme de gens estans en crainte. Toutesfois ceux qui avoient leurs terres en lieu où ils s'attendoient que
le roy n'allast point, ne se voulurent en riens obliger au
roy, sinon en faisant le mariage de
monseigneur le dauphin son fils à
ladite damoiselle.
Ledit chancelier et
le seigneur d'Humbercourt, qui avoient esté
nourris en très grande et longue auctorité, et qui désiroient y continuer, et avoient leurs biens aux limites du
roy (l'un en la duché de Bourgongne, l'autre en Picardie, comme vers
Amiens), prestoient l'oreille au
roy et à ses offres; et donnèrent quelque consentement de le servir, en faisant ce mariage, et de tous poincts se retirer soubs luy, ledit mariage accompli. Et combien que ce chemin fust le meilleur pour
le roy, toutesfois il ne luy estoit point le plus agréable; et se mescontentoit d'eux, parce que dès lors ils ne demoureroient en son service; mais il ne leur en fit point de semblant, car il s'en vouloit ayder en ce qu'il pourroit. Jà avoit
ledit seigneur bonne intelligence avec
monseigneur des Cordes; et conseillé et advisé de luy, qui estoit chef et maistre dedans
Arras, requit auxdits ambassadeurs, qu'ils luy fissent faire ouverture, par
ledit des Cordes, de
la cité d'Arras; car lors y avoit murailles et fossés entre
la ville et
la cité, et portes fermans contre
ladite cité; et maintenant est à l'opposite, car
la cité ferme contre
la ville. Après plusieurs remonstrances faites auxdits ambassadeurs, et que ce seroit pour le mieux, et que plus aisément on en viendroit à la paix en faisant cette obéyssance, ils s'y consentirent, et principalement lesdits
chancelier et
seigneur d'Humbercourt; et
baillèrent lettres de descharge audit
seigneur des Cordes, et le consentement de
bailler
ladite cité d'Arras, ce qu'il fit volontiers. Et incontinent que
le roy fut dedans, il fit faire des boulevers de terre contre la porte, et autres endroits près de
la ville; et par cet appointement
monseigneur des Cordes se tira hors de
la ville, et en fit saillir les gens de guerre estans avec luy, et s'en alla chacun à son plaisir, en prenant tel party qu'il luy plaisoit.
Ledit seigneur des Cordes, soy tenant pour deschargé du service de
sa maistresse, par ce consentement qu'avoient
baillé lesdits ambassadeurs, qu'il mist
le roy dedans
ladite cité d'Arras, se deslibéra de faire le serment au
roy de devenir son serviteur, considérant que son nom et ses armes estoient deçà la rivière de Somme, près de
Beauvais; car il avoit nom Messie Philippe de
Crèvecœur; et aussi ces terres que la maison de Bourgongne avoit occupées sur ladite rivière de Somme (dont assez ay parlé) vivans les ducs
Philippe et
Charles, revenoient sans difficulté au
roy, par les conditions du
traicté d'Arras par lequel furent
baillées au
duc Philippe pour luy et ses
hoirs masles seulement, et
le duc Charles ne laissa que
cette fille dont
j'ay parlé; et par ainsi
ledit messire Philippe de Crèvecœur devenoit homme du
roy, sans difficulté, parquoy n'eust sçu mesprendre à se mettre au service du
roy, sinon qu'il eust fait serment de nouveau à
ladite damoiselle, et en luy rendant ce qu'il
tenoit du sien. Il s'en est parlé, et parlera en diverses façons, parquoy m'en rapporte à ce qui est. Bien sçay qu'il avoit esté
nourry et accru, et mis en grand estat par
le duc Charles, et que
sa mère avoit
nourry en partie
ladite damoiselle de Bourgongne, et qu'il estoit gouverneur de Picardie, séneschal de Ponthieu, capitaine du
Crotoy, gouverneur de
Péronne,
Mondidier et
Roye, capitaine de
Boulongne et de
Hesdin, de par
le duc Charles, quand il mourut; et encore de présent il les
tient de par
le roy, en la forme et manière que
le roy, nostre maistre, les luy
bailla.
Après que
le roy eut fait en
la cité d'Arras, comme dit est, il se partit de là, et alla mettre le siège devant
Hesdin, où il mena
le seigneur des Cordes, lequel avoit
tenu
la place, comme dit est, il n'y avoit que trois jours; et encore y estoient ses gens, qui monstrèrent la vouloir
tenir pour
ladite damoiselle, disans luy avoir fait le serment. Et tira l'artillerie quelques jours. Ils ouyrent parler
leur maistre; et à la vérité ceux de dehors et dedans s'entendoient bien. Et ainsi
ladite place fut rendue au
roy, lequel s'en alla devant
Boulongne où il en fut fait tout ainsi. Ils tindrent par adventure un jour davantage.
Toutesfois cette habileté estoit dangereuse, s'il y eust eu gens au païs (et
le roy, qui depuis le
me conta, l'entendoit bien); car il y avoit gens dedans
Boulongne, qui connoissoient bien ce cas, et travailloient d'y mettre des gens, s'ils en eussent pu
finer à temps, et la deffendre à bon escient. Cependant que
le roy séjournoit devant
Boulongne (qui fut peu d'espace, comme de cinq ou six jours), ceux d'Arras se tindrent pour
deçus de se voir ainsi enclos d'un costé et d'autre, où il y avoit largement gens d'armes, et grand nombre d'artillerie, et travailloient de trouver gens, pour garnir
leur ville; et en escrivirent aux villes voisines, comme à
Lisle et à
Douay.
Audit lieu de
Douay y avoit quelque peu de gens de cheval; et entre les autres y estoit
le seigneur de Vergy, et autres dont il ne
me souvient; et estoient de ceux qui estoient revenus de
cette bataille de Nancy, lesquels se deslibérèrent de soy venir mettre en
cette ville d'Arras. Et firent
amas de ce qu'ils purent, comme de deux ou trois cens chevaux, que bons que mauvais, et cinq ou six cens hommes de pied. Ceux de
Douay, qui en ce temps-là estoient encore un petit orgueilleux, les pressèrent de partir en plein midy,
voulsissent ou non, qui fut une grande folie pour eux; et aussi mal leur en prit. Car le païs delà
Arras est plain comme la main, et y a environ cinq lieues; et s'ils eussent attendu la nuict, ils eussent exécuté leur entreprise, comme ils entendoient faire. Comme ils furent en chemin, ceux qui estoient demourés en
la cité, comme
le seigneur du Lude,
Jean du Fou, les gens du
mareschal de Loheac, furent advertis de leur venue; et deslibérèrent de lus tost leur en aller au devant, et mettre tout à l'adventure, que de les laisser entrer en
la ville; car il leur sembloit qu'ils ne sçauroient deffendre
la cité, s'ils y entroient. L'entreprise de ceux que
je dis estoit bien périlleuse; mais ils l'exécutèrent hardiment, et bien; et destroussèrent cette bende, qui estoit partie de
Douay; et furent quasi tous morts ou pris; et entre les autres fut pris
le seigneur de Vergy.
Le roy y arriva le lendemain, qui eut grande joye de cette desconfiture; et fit mettre tous les prisonniers en sa main; et plusieurs fit mourir de ces gens de pied, espérant d'espouvanter si petit de gens de guerre qu'il y avoit en ce quartié. Et fit
le roy long-temps garder
monseigneur de Vergy, lequel ne voulut faire le serment au
roy, pour chose du monde, si estoit-il en estroite garde et bien enferré. A la fin fut conseillé de
sa mère; et après qu'il eut esté un an en
prison, ou plus, il fit le bon plaisir du
roy, dont il ne fit que sage:
le roy luy restitua toutes ses terres, et toutes celles qu'il quéreloit, et le fit possesseur de plus de dix mil livres de rentes, et d'autres beaux estats. Ceux qui eschapèrent de cette destrousse, qui estoient peu, entrèrent en
la ville;
le roy fit approcher son artillerie, et tirer, laquelle estoit puissante, et en grand nombre. Les fossés et murailles ne valoient guères: la batterie fut grande; et furent tous espouvantés, car ils n'avoient comme point de gens de guerre dedans.
Monseigneur des Cordes y avoit bonne intelligence; et aussi incontinent que
la cité fut rendue au
roy,
la ville ne luy pouvoit eschaper; parquoy ils firent une composition, en rendant
la ville. Laquelle composition fut assez mal tenue; dont
ledit seigneur du Lude eut partie de la
coulpe. Et l'on fit mourir plusieurs bourgeois et autres, et beaucoup de gens de bien, présent
ledit seigneur du Lude et
maistre Guillaume de Cerisay, qui y eurent grand profit, car
ledit seigneur du Lude
m'a dit que par ce temps il y avoit gagné vingt mil escus, et deux pannes de martres. Et firent ceux de
la ville un prest au
roy de soixante mil escus, qui estoit beaucoup trop pour eux: toutesfois
je crois que depuis ils furent rendus; car ceux de
Cambray en prestèrent quarante mil, qui depuis pour certain leur furent rendus; parquoy
je crois qu'aussi furent les autres.