aistre Olivier, comme avez ouÿ, estoit allé à
Gand; lequel portoit lettres de créance à
madamoiselle de Bourgongne, fille du
duc Charles; et avoit commission de luy faire
aucunes remonstrances à part, afin qu'elle se
voulsist mettre entre les mains du
roy. Cela n'estoit point sa principale charge; car il doutoit bien qu'à grand peine il pourroit parler seul à elle, et que s'il y parloit, si ne la sçauroit-il guider à ce qu'il désiroit; mais il avoit intention qu'il feroit faire à
cette ville de Gand quelque grande mutation, connoissant que de tout temps elle y estoit encline, et que sous les ducs
Philippe et
Charles, elle avoit esté tenue en grande crainte; et leur avoient esté ostés
aucuns privilèges, par la guerre qu'ils eurent avec
le duc Philippe, en faisant leur paix; et aussi par
le duc Charles leur en fust osté un, touchant la création de leur loy, pour une offense qu'ils luy firent, luy estant en
ladite ville, le premier jour qu'il y entra comme duc;
j'en ai parlé cy-devant, parquoy
je m'en tais. Toutes ces raisons donnèrent
hardement audit
maistre Olivier, barbier du
roy (comme
j'ay dit), de poursuivre son œuvre. Et parla à
aucuns qu'il pensoit qu'ils dussent prester l'oreille à faire ce qu'il désiroit; et offroit leur faire rendre leurs privilèges (qu'ils avoient perdus) par
le roy, et autres choses; mais il ne fut point en leur hostel de ville pour en parler en public, car il vouloit premièrement voir ce qu'il pourroit faire avec
cette jeune princesse; toutesfois il en sçut quelque chose.
Le dessusdit maistre Olivier, quand il eut esté quelque peu de jours à
Gand, on luy manda qu'il vint dire sa charge; lequel y vint en la présence de
ladite princesse. Et estoit
ledit Olivier vestu trop mieux qu'il ne luy appartenoit. Il
bailla ses lettres de créance.
Ladite damoiselle estoit en sa chaire, et
le duc de Clèves à costé d'elle, et
l'évesque de Liége, et plusieurs autres grands personnages, et grand nombre de gens. Elle lut sa lettre de créance; et fut ordonné audit
maistre Olivier de dire sa créance; lequel respondit qu'il n'avoit charge, sinon de parler à elle à part. On luy dit que ce n'estoit pas la coustume, et par espécial à
cette jeune damoiselle, qui estoit à marier. Il continua de dire qu'il ne diroit autre chose, sinon à elle. On luy dit lors qu'on luy feroit bien dire, et eut peur; et crois qu'à l'heure qu'il vint à présenter sadite lettre de créance, il n'avoit point encore pensé à ce qu'il devoit dire; car aussi ce n'estoit point sa charge principale, comme vous avez ouÿ. Ainsi se
despartit pour cette fois
ledit Olivier, sans dire autre chose.
Aucuns de ce conseil le prindrent à dérision, tant à cause de son petit estat, que des termes qu'il tenoit, et par espécial ceux de
Gand (car il estoit natif d'un petit village, auprès de
ladite ville); et luy furent faits
aucuns tours de moquerie; et puis soudainement s'enfuit de
ladite ville, car il fut adverty que s'il ne l'eust fait, il estoit en péril d'estre jeté en la rivière, et le crois ainsi.
Ledit maistre Olivier se faisoit appeler comte de
Meulan, qui est une petite ville près
Paris, dont il estoit capitaine. Il s'enfuit à
Tournay, à son partement de
Gand; laquelle ville est neutre en ce quartier-là, et fort affectionnée au
roy; car elle est
aucunement sienne, et luy paye six mil livres parisis l'an. Et au demourant elle vit en toute liberté, et y sont reçus toutes gens; et est belle ville et très forte, comme chacun en ce quartier le sçait bien. Les gens d'église et bourgeois de la ville ont tout leur vaillant et revenu en Hénaut et en Flandres; car elle touche à tous les deux païs dessusdits, et pour cette cause avoient tousjours accoustumé de donner, par les anciennes guerres du
roy Charles septiesme et du
duc Philippe de Bourgongne, dix mil livres l'an audit
duc; et autant leur en ay vu donner au
duc Charles de Bourgongne, mais pour cette heure qu'y entra
maistre Olivier, elle ne payoit riens, et estoit en grande aise et repos.
Combien que la charge qu'avoit
ledit maistre Olivier fust trop grande pour luy, si n'en fut-il point tant à blasmer que ceux qui la luy
baillèrent. L'exploict en fut tel qu'il devoit; mais encore monstra-t-il vertu et sens en ce qu'il fit; car luy connoissant que
ladite ville de Tournay estoit si prochaine des deux païs dont
j'ay parlé, que plus ne pouvoit, et bien aisée pour y faire grand dommage, pourvu qu'il y put mettre des gens d'armes, que
le roy avoit près de là (à quoy pour riens ceux de
la ville ne se fussent consentis, car jamais ils ne se monstrèrent d'un party ni d'autre, mais neutres entre les deux princes), pour les raisons dessusdites,
ledit maistre Olivier manda secrettement à
monseigneur de Moüy (dont
le fils estoit
bailly de
ladite ville, mais il ne s'y tenoit point) qu'il amenast sa compagnie, qu'il avoit à
Saint-Quentin, et quelques autres gens d'armes, qui estoient en ce quartier-là.
Lequel vint à l'heure nommée à
la porte, où il trouva
ledit maistre Olivier accompagné de trente ou quarante hommes; lequel eut bien le
hardement de faire ouvrir la barrière, demi par amour, demi par force; et mit les gens d'armes dedans; dont le peuple fut assez content; mais les gouverneurs de
la ville non, desquels il envoya sept ou huit à
Paris, qui n'en sont partis tant que
le roy a vescu. Après ces gens d'armes y en entra d'autres, qui firent merveilleux dommage ès deux païs dessusdits depuis, comme d'avoir pillé et bruslé maints beaux villages, et maintes belles censes, plus au dommage des habitans de
Tournay que d'autres, pour les raisons que
j'ay dites. Et tant en firent que les Flamands vindrent devant, et tirèrent
le duc de Gueldres hors de
prison (que
le duc Charles y avoit mis) pour en faire leur chef; et vindrent devant
ladite ville de Tournay où ils firent peu de séjour, car ils s'en retournèrent en grand désordre et fuite, et y perdirent beaucoup de gens. Et entre les autres y mourut
le duc de Gueldres, qui se mit à la queue, pour vouloir ayder à soustenir le faix; mais il fut mal suivi, et y mourut, comme
nous dirons plus amplement cy-après. Et partant procéda cet honneur au
roy par
ledit maistre Olivier, et reçurent les ennemis du
roy grand dommage. Un bien plus sage, et plus grand personnage que luy eust bien failly à conduire cet œuvre.
J'ay assez parlé de la charge qui fut donnée par
le roy à
ce petit personnage, inutile à la conduite de si grande matière. Et semble bien que Dieu avoit troublé le sens de
nostre roy en cet endroit; car, comme
j'ay dit, sil n'eust
cuidé son œuvre estre trop aisée à mettre à fin, et il eust un petit laissé de la passion et vengeance qu'il avoit contre cette maison de Bourgongne, sans point de faute il
tiendroit aujourd'hui toute cette seigneurie dans son arbitrage.