Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Cinquième


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Chapitre XIII

Comment Han, Bohain, Saint-Quentin et Péronne furent livrés au roy; et comment il envoya maistre Olivier, son barbier, pour cuider pratiquer ceux de Gand.

C

omme le roy se trouva en chemin, tirant après nous, luy vindrent nouvelles plaisantes de tous costés. Le chasteau de Han luy fut baillé et Bohain. Ceux de Saint-Quentin se prirent eux-mesmes, et mirent dedans monseigneur de Moüy, qui estoit leur voisin. Le roy estoit bien acertené de la ville de Péronne, que tenoit messire Guillaume Bische; et avoit espérance par nous et par autres, que monseigneur des Cordes seroit des siens. Il avoit envoyé à Gand son barbier, appelé maistre Olivier, natif d'un village auprès de ladite ville de Gand; et en avoit envoyé plusieurs autres en plusieurs lieux, dont de tout avoit grande espérance; mais plusieurs le servoient plus de paroles que de faict. Quand le roy fut après de Péronne, je me vins trouver au devant de luy; et là vint apporter messire Guillaume Bische, et aucuns autres, l'obéyssance de la ville de Péronne, dont il fut fort joyeux. Ledit seigneur y séjourna ce jour, je disnay avec luy, comme j'avois accoustumé; car son plaisir estoit que toujours mangeoient sept ou huit personnes à sa table, pour le moins, et aucunes fois beaucoup plus largement. Après qu'il eut disné, se retira à part; et ne fut pas content du petit exploict que ledit monseigneur l'admiral et moy avions fait, disant qu'il avoit envoyé maistre Olivier son barbier à Gand, qui luy mettroit cette ville en son obéyssance, et Robinet d'Odenfort à Saint-Omer, lequel y avoit des amis; et qu'ils estoient gens pour prendre les clefs de la ville, et mettre ses gens dedans; et d'autres qu'il nommoit, en grandes villes. Et me faisoit combattre de ce propos par monseigneur du Lude, et par d'autres. Il ne m'appartenoit pas d'arguer, ni de largement parler contre son plaisir; mais je luy dis que je doutois que maistre Olivier et les autres, qu'il m'avoit nommés, ne cheviroient point si aisément de ces grandes villes comme ils pensoient.
   Ce qui faisoit à nostre roy me dire ces mots, estoit pour ce qu'il estoit changé de volonté, et que cette bonne fortune qu'il avoit eu au commencement, luy donnoit espérance que tout se rendroit à luy de tous costés; et se trouvoit conseillé par aucuns (et y estoit aussi enclin de soy-mesme) à deffaire et destruire cette maison de tous poincts, et en départir les seigneuries en plusieurs mains. Et nommoit ceux à qui il entendoit donner des comtés, comme Namur et Hénaut, qui sont situées près de luy. Des autres grandes pièces, comme Brabant, Holande, il s'en vouloit ayder à avoir aucuns seigneurs d'Alemagne, qui seroient ess amis, et qui luy ayderoient à exécuter son vouloir. Son plaisir estoit bien de me dire toutes ces choses, pource qu'autrefois luy avois parlé et conseillé l'autre chemin icy dessus escript; et vouloit que j'entendisse ses raisons pourquoy il ne m'oyoit; et que cette voye estoit plus utile pour son royaume, qui beaucoup avoit souffert à cause de la grandeur de cette maison de Bourgongne, et des grandes seigneuries qu'elle possédoit. Quant au monde, il y avoit grande apparence en ce que ledit seigneur disoit; mais quant à la conscience me sembloit le contraire. Toutesfois le sens de nostre roy estoit si grand, que moy ni autre qui fust en la compagnie, n'eussions sçu voir si clair en ses affaires comme luy-mesme faisoit; car sans nul doute, il estoit un des plus sages hommes, et des plus subtils, qui ait régné en son temps. Mais en ces grandes matières, Dieu dispose les cœurs des rois et des grands princes (lesquels il tient en sa main) à prendre les voyes selon les œuvres qu'il veut conduire après; car sans nulle difficulté, si son plaisir eust esté que nostre roy eust continué le propos qu'il avoit de luy-mesme advisé, devant la mort du duc de Bourgongne, les guerres qui ont esté depuis, et qui sont, ne fussent point advenues; mais nous n'estions encore envers luy, tant d'un costé que d'autre, dignes de recevoir cette paix, qui nous estoit appareillée. Et de là procède l'erreur que fit nostre roy, et non point de la faute de son sens; car il estoit bien grand, comme j'ay dit. Je dis ces choses au long, pour monstrer qu'au commencement, quand on veut entreprendre une si grande chose, on la doit bien consulter et débattre, afin de pouvoir choisir le meilleur party; et par espécial soy recommander à Dieu, et luy prier qu'il luy plaise adresser le meilleur chemin; car de là vient tout; et se voit tout cela par escript, et par expérience. Je n'entends point blasmer nostre roy, pour dire qu'il eut failly en cette matière; car par adventure, autres qui sçavoient et qui connoissoient plus que moy seroient et estoient lors de l'advis qu'il estoit, combien que riens n'y fut débatu, ni là ni ailleurs, touchant ladite matière. Les chroniqueurs n'escrivent communément les choses qu'à la louange de ceux de qui ils parlent; et laissent plusieurs choses, ou ne les sçavent pas aucunesfois à la vérité; mais quant à moy, je me deslibère de ne parler de chose qui ne soit vraye, et que je n'aye vu ou sçu de si grands personnages qu'ils soient dignes de croire, sans avoir égard aux louanges; car il est bien à penser qu'il n'est nul prince si sage, qu'il ne faille bien aucunesfois, et bien souvent s'il a longue vie; et ainsi se trouveroit de leurs faicts, s'il en estoit tousjours dit la vérité. Les plus grands sénats et consuls, qui ayent jamais esté, ni qui sont, ont bien erré, et errent bien, comme il a esté vu et se voit chacun jour.
   Après le séjour qu'eut fait le roy en un village près Péronne, il se deslibéra le lendemain d'y aller faire son entrée; car elle luy estoit baillée, comme j'ay dit. Ledit seigneur me tira à part, comme il voulut partir, et m'envoya en Poitou, et sur les frontières de Bretagne; et me dist en l'oreille que si l'entreprise de maistre Olivier failloit, et que monseigneur des Cordes ne se tournast des siens, il feroit brusler le païs d'Artois, en un endroit du long de la rivière du Lis (qui s'appeloit l'Alloeue), et puis qu'incontinent s'en retourneroit en Touraine. Je luy recommanday aucuns, lesquels s'estoient tournés de son party, par mon moyen, pour quoy je leur avois promis pensions et bienfaits de luy. Il en prit de moy les noms par escript, et leur tint ce que je leur avoir promis; et ainsi partis de luy pour ce coup. Comme je voulus monter à cheval, se trouva près de moy monseigneur du Lude, qui estoit fort agréable au roy en aucunes choses, et qui fort aimoit son profit particulier, et ne craignoit jamais à abuser ni à tromper personne; aussi très légèrement croyoit, et estoit trompé bien souvent. Il avoit esté nourry avec le roy en sa jeunesse. Il luy sçavoit fort bien complaire, et estoit homme très plaisant; et me vint dire ces mots, comme par moquerie sagement dite: «Or vous en allez-vous, à l'heure que vous deviez faire vos besongnes, ou jamais, vu les grandes choses qui tombent entre les mains du roy, dont il peut agrandir ceux qu'il aime; et au regard de moy, je m'attends d'estre gouverneur de Flandres et m'y faire tout d'or.» Et rioit fort en ce disant; mais je n'eus aucune envie de rire, pource que je doutois qu'il ne procédast du roy. Et luy respondis que j'en serois bien joyeux, s'il advenoit ainsi, et que j'avois espérance que le roy ne m'oublieroit point; et ainsi partis.
   Un chevalier de Hénaut estoit arrivé là devers moy, n'y avoit pas demie heure; et m'apportoit des nouvelles de plusieurs autres, à qui j'avois escrit, en les priant de soy vouloir réduire au service du roy. Ledit chevalier et moy sommes parens, et vit encore; par quoy ne le veux nommer, ni ceux de qui il m'apportoit nouvelles. Il m'avoit en deux mots fait ouverture de bailler les principales villes et places du païs de Hénaut; et au partir que je fis du roy, je luy en dis deux mots. Ei incontinent l'envoya quérir; et me dit de luy, et des autres que je luy nommois, qu'ils n'estoient tels gens qu'il luy faloit; l'un luy desplaisoit d'un cas, l'autre de l'autre; et luy sembloit que leur offre estoit nulle, et qu'il auroit bien tout sans eux. Et ainsi me partis de luy; et fit parler ledit chevalier à monseigneur du Lude, dont il se trouva esbahy; et se despartit bien tost, sans entrer en grande marchandise; car ledit seigneur du Lude et luy ne se fussent jamais accordés, ni entendus; car il estoit venu pour s'ayder et faire son profit et s'enrichir; et ledit seigneur du Lude luy demanda d'entrée quelle chose les villes luy donneroient en conduisant leur affaire. Encore estimé-je ce refus et mespris, que le roy fit de ces chevaliers, estre venu de Dieu: car je l'ay vu depuis, qu'il les eut bien estimés, s'il les eust pu finer; mais par adventure que Nostre Seigneur ne luy voulut point de tous poincts accomplir son désir, pour aucunes raisons que j'ay dites, ou qu'il ne vouloit point qu'il usurpast sur ce païs de Hénaut, qui est tenu de l'Empire, tant pource qu'il n'y avoit aucun titre, qu'aussi pour les anciennes alliances et sermens, qui sont entre les empereurs et les roys de France. Et monstra bien depuis ledit seigneur en avoir connoissance; car il tenoit Cambray, le Quesnoy, et Bouchain en Hénaut; il rendit ce Bouchain en Hénaut, et remit Cambray en neutralité, laquelle est ville impériale. Et combien que je ne demeuray sur le lieu, si fus-je informé comme les affaires se passoient; et le pouvois bien aisément entendre, pour la connoissance et nourriture que j'avois eu de l'un costé et de l'autre; et depuis l'ay sçu de bouche, par ceux qui les conduisoient, tant d'un costé que d'autre.


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