Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Cinquième


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Chapitre XII

Discours, aucunement hors du propos principal, sur la joye du roy, se voyant délivré de plusieurs ennemis; et de la faute qu'il fit en la réduction des pays du duc de Bourgongne.

L

a joye fut très grande au roy de se voir au-dessus de tous ceux qu'il hayoit, et ses principaux ennemis. Des uns s'estoit vengé, comme du connestable de France, du duc de Nemours et de plusieurs autres. Le duc de Guyenne, son frère, estoit mort, dont il avoit la succession. Toute la maison d'Anjou estoit morte, comme le roy René de Cécile, les ducs Jean et Nicolas de Calabre, et puis leur cousin, le comte du Maine, depuis comte de Provence. Le comte d'Armagnac avoit esté tué à Lestore; et de tous ceux-cy avoit ledit seigneur recueilli les successions et les meubles. Mais de tant que cette maison de Bourgongne estoit plus grande et plus puissante que les autres, et qui avoit eu jà piéçà grosse guerre avec le roy Charles septiesme son père, trente-deux ans, sans trève, avec l'aide des Anglois, et qu'ils avoient leurs seigneuries assises ès lieux confins et les subjets disposés pour faire la guerre à luy et à son royaume, de tant luy fut le plaisir plus grand, et plus profitable que tous les autres ensemble. Et luy sembloit bien qu'en sa vie ne trouveroit aucun contredit en son royaume ni ès environs près de luy. Il estoit en paix avec les Anglois, comme avez entendu, et désiroit travailler de toute sa puissance que ladite paix s'entretint. Mais nonobstant qu'il fust ainsi hors de toute crainte, Dieu ne luy permit pas prendre cette matière, qui estoit si grande, par le bout qu'il la devoit prendre. Et combien que Dieu monstrast alors, et ait bien monstré depuis, que rigoureusement il vouloit persécuter cette maison de Bourgongne, tant en la personne du seigneur, que des subjets et en leurs biens; toutesfois semble que pour ce le roy nostre maistre ne prit les choses par le bout qu'il les devoit prendre, pour en venir au-dessus, et pour joindre à sa couronne toutes ces grandes seigneuries, où il ne pouvoit prétendre nul bon droict; ce qu'il devoit faire par quelque traicté de mariage, ou les attraire à soy par vraye et bonne amitié, comme aisément il le pouvoit faire, vu le grand desconfort, pauvreté et debilitation en quoy ces seigneuries estoient. Quoy faisant, il les eust tirés hors de grandes peines; et par mesme moyen eust bien enforcy son royaume, et enrichy par longue paix, en quoy il l'eust pu maintenir; et l'eust pu soulager en plusieurs façons, et par espécial du passage des gens d'armes, qui incessamment, et le temps passé et le temps présent, chevauchent d'un des bouts du royaume à l'autre, et bien souvent sans grand besoin qu'il en soit. Quand le duc de Bourgongne estoit encore vivant, plusieurs fois me parla le roy de ce qu'il feroit si ledit duc venoit à mourir; et parloit en grande raison pour lors, disant qu'il tascheroit à faire le mariage de son fils (qui est nostre roy à présent) et de la fille du duc (qui depuis a esté duchesse d'Austriche); et, si elle n'y vouloit entendre, pource que monseigneur le dauphin estoit beaucoup plus jeune qu'elle, il essayeroit à lui faire espouser quelque jeune seigneur de ce royaume, pour tenir elle et ses subjets en amitié, et recouvrer sans débat ce qu'il prétendoit estre sien. Et encore estoit ledit seigneur en ce propos, huit jours devant qu'il sçut la mort dudit duc. Ce sage propos, dont je vous parle, luy commença jà un peu à changer le jour qu'il sçut la mort dudit duc de Bourgongne, et à l'heure qu'il nous dépescha monseigneur l'admiral et moy; toutesfois il en parla peu; mais à aucuns fit aucunes promesses de terres et seigneuries.


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