Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Cinquième


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Chapitre XI

Comment le roy, après la mort du duc de Bourgongne, se saisit d'Abbeville, et de la response que luy firent ceux d'Arras.

C

omme nous eusme sçu toutes lesdites choses, nous tirasmes jusques aux fauxbourgs d'Abbeville; et fusmes les premiers par qui, en ce quartier-là, ceux du party du duc de Bourgongne en furent advertis. Nous trouvasmes que le peuple de la ville estoit desjà en traicté avec monseigneur de Torcy, lequel de long-temps ils aimoient très fort. Les gens de guerre et ceux qui avoient esté officiers dudit duc, traictoient avec nous, par un messager qu'avions envoyé devant; et, sur notre espérance, firent partir quatre cens Flamands qu'ils avoient. Mais incontinent que le peuple vit ceux-là dehors, ils ouvrirent les portes à monseigneur de Torcy, qui fut le grand dommage des capitaines et autres officiers de ladite ville; car ils estoient sept ou huit, à qui nous avions promis des escus et aucunes pensions (car nous avions ce pouvoir du roy), dont ils n'eurent riens, pource que les places ne furent point rendues par eux. La ville d'Abbeville estoit des terres baillées par le roy Charles septiesme, à la paix d'Arras, lesquelles terres devoient retourner, en deffaut d'hoir masle; par quoi n'est de merveille si légèrement elle nous ouvroit.
   De là nous tirasmes à Dourlans, et envoïasmes sommer Arras, chef d'Artois, ancien patrimoine des comtes de Flandres, et qui de tout temps avoit accoustumé aller à fille comme à fils. Monseigneur de Ravestain et monseigneur des Cordes qui estoient en ladite ville d'Arras, entreprirent de venir parler à nous au Mont-Saint-Eloy, une abbaye près dudit Arras, et avec eux ceux de la ville. Il fut avisé que j'irois, et aucuns avec moi; car on doutoit bien qu'ils ne feroient point tout ce que nous voudrions; et pour ce n'y alla point ledit admiral. Après que je fus venu audit lieu, y arrivèrent tantost après les dessusdits seigneurs de Ravestain et des Cordes, et plusieurs autres gens de bien avec eux, et aussi aucuns de ladite ville d'Arras. Et entre les autres estoit pour ladite ville leur pensionnaire, et qui parloit pour eux, maistre Jean de la Vaquerie, depuis premier président en parlement à Paris. Pour cette heure là leur requisme l'ouverture pour le roy, et qu'ils nous reçussent en la ville, disans que le roy la prétendoit sienne, par le moyen de confiscation, et le païs; et que s'ils faisoient le contraire, ils estoient en danger d'être pris par force, vue la deffaite de leur seigneur, et que tout le païs estoit dépourvu de gens de deffense, à cause de ces trois batailles perdues. Les seigneurs dessusdits nous firent dire par ledit maistre Jean de la Vaquerie: que cette comté d'Artois appartenoit à madamoiselle de Bourgongne, fille du duc Charles, et lui venoit de vraye ligne, à cause de la comtesse Marguerite de Flandres, qui estoit comtesse de Flandres, d'Artois, de Bourgongne, de Nevers et de Retel, laquelle comtesse fut mariée au duc Philippe de Bourgongne, le premier, lequel fut fils du roy Jean et frère maisné du roy Charles-le-Quint; et supplioient au roy qu'il lui plût entretenir la trève qui estoit entre luy et le feu duc Charles. Nos paroles ne furent point trop longues; car nous attendions bien d'avoir cette réponse. Mais la principale occasion de mon allée auxdits lieux, estoit pour parler à aucuns particuliers de ceux qui estoient là, pour les convertir pour le roy. J'en parlay à aucuns, qui tost après furent bons serviteurs du roy. Nous trouvasmes ce païs bien espouvanté, et non sans cause, car je crois qu'en huit jours ils n'eussent sçu finer huit hommes d'armes, ni d'autres gens de guerre n'en y avoit, en tout ce païs-là, qu'environ mil et cinq cens hommes, tant de pied que de cheval, qui estoient vers Namur et en Hénaut, et estoient échappés de ladite bataille, où estoit mort le duc de Bourgongne. Leurs anciens termes et façons de parler estoient bien changés, car ils parloient bien bas et en grande humilité; non pas que je les veuille charger que le temps passé eussent plus arrogamment parlé qu'ils ne dussent; mais vray est que du temps que j'y estois, ils se sentoient si forts qu'ils ne parloient point au roy, ni du roy, en telle révérence qu'ils ont fait depuis. Et si les gens estoient bien sages, ils seroient si modérés en leurs paroles, durant le temps de prospérité, qu'ils ne devroient point avoir cause de changer leur langage en temps d'adversité.
   Je retournay vers monseigneur l'admiral faire mon rapport; et là je trouvay nouvelles que le roy venoit, lequel s'estoit mis en chemin tost après nous; et avoit fait escrire plusieurs lettres, tant en son nom que de ses serviteurs, pour faire venir gens devers luy, par le moyen desquels il espéroit réduire ces seigneuries, dont j'ai parlé, en son obéyssance.


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