Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Cinquième


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Chapitre X

Comment le roy fut adverty de la dernière deffaite du duc de Bourgongne, et comme il conduisit ses affaires, après la mort d'iceluy.

P

our tousjours continuer ma matière, le roy, qui avoit jà ordonné postes en ce royaume, et paravant n'y en avoit point eu jamais, fut bien tost adverty de cette desconfiture du duc de Bourgongne; et à chacune heure en attendoit des nouvelles, à cause des advertissements qu'il avoit eus paravant de l'arrivée des Alemans, et de toutes autres choses qui en dépendoient. Et y avoit beaucoup de gens qui avoient les oreilles bien ouvertes à qui premier les oïroit, pour les luy aller dire; car il donnoit volontiers quelque chose à celuy qui premier luy apportoit quelques grandes nouvelles, sans oublier le messager; et si prenoit plaisir à en parler avant qu'elles fussent venues, disant: «Je donneray tant à celuy qui premier m'apportera des nouvelles.» Monseigneur du Bouchage et moy, eusmes (estans ensemble) le premier message de la bataille de Morat, et ensemble le dismes au roy; lequel nous donna à chacun deux cens marcs d'argent. Monseigneur de Lude, qui couchoit hors du Plessis, sçut le premier l'arrivée du chevaucheur, qui apporta les lettres de cette bataille de Nancy, dont j'ay parlé: il demanda au chevaucheur ses lettres, qui ne les luy osa refuser, pour ce qu'il estoit en grande auctorité avec le roy. Ledit seigneur de Lude vint fort matin (et estoit à grand-peine jour) heurter à l'huis plus prochain du roy. On luy ouvrit; et bailla lesdites lettres, qu'escrivoit monseigneur de Craon, et autres; mais nul n'acertenoit, par les premières lettres, de la mort; mais aucuns disoient qu'on l'avoit vu fuir, et qu'il s'estoit sauvé. Le roy de prime-face fut tant surpris de la joye qu'il eut de cette nouvelle, qu'à grand-peine sçut-il quelle contenance tenir. D'un costé doutoit, s'il estoit pris des Alemans, qu'ils ne s'accordassent à luy, pour grande somme d'argent, qu'aisément ledit duc leur pourroit donner. D'autre costé estoit en soucy, s'il estoit eschappé, ainsi desconfit la tierce fois, s'il prendroit ses seigneuries de Bourgongne ou non; et luy sembloit qu'aisément il les pourroit prendre, vu que tous les gens de bien du pays estoient presque tous morts en ces trois batailles. Et sur ce point estoit sa résolution (ce que peu de gens, comme je croy, ont sçu, excepté moy) que si ledit duc estoit sain de sa personne, il feroit entrer son armée qui estoit en Champagne et Barrois, incontinent en Bourgongne, et saisir le païs, à l'heure de ce grand espouvantement. Et dès ce qu'il seroit dedans, advertiroit ledit duc qu'il le faisoit à l'intention de luy sauver, et garder que les Alemans ne le destruisissent, pource que ladite duché estoit tenue en souveraineté de luy, laquelle il n'eut voulu pour riens tomber ès mains desdits Alemans: et que ce qu'il en auroit pris, luy seroit par luy rendu. Et sans difficulté ainsi l'eust-il fait: ce que beaucoup de gens ne croyroient point aisément. Aussi ne sçavent-ils la raison qui l'eust mu; mais ce propos luy mua, quand il sçut la mort dudit duc.
   Dès que le roy eut reçu ces lettres, dont j'ay parlé (lesquelles, comme j'ay dit, ne disoient riens de la mort) il envoya en la ville de Tours, quérir tous les capitaines, et plusieurs autres grands personnages; et leur monstra les lettres. Tous en firent signe de grande joye; et sembloit à ceux qui regardoient les choses de bien près, qu'il y an avoit assez qui s'y efforçoient; et nonobstant leurs gestes, ils eussent mieux aimé que le faict dudit duc fust allé autrement. La cause en pourroit estre, parce que paravant le roy estoit fort craintif, et ils se doutoient que, s'il se trouvoit tant délivré d'ennemis, qu'il ne voulsist muer plusieurs choses, et par espécial estats et offices; car il y en avoit beaucoup en la compagnie, lesquels en la question du bien public, et autres du duc de Guyenne son frère, s'estoient trouvés contre luy. Après avoir un peu parlé aux dessusdits, il ouït la messe; et puis fit mettre la table en sa chambre, et les fit tous disner avec luy; et y estoit son chancelier, et aucunes gens de conseil; et en disnant parla tousjours de ces matières. Et sçais bien que moy, et autres, prismes garde comme disneroient, et de quel appétit, ceux qui estoient en cette table; mais à la vérité (je ne sçay si c'étoit de joye, ou de tristesse) un seul par semblant ne mangea la moitié de son saoul; et si n'estoient-ils point honteux de manger avec le roy, car il n'y avoit celuy d'entre eux, qui bien souvent n'y eut mangé.
   Au lever de table le roy se tira à part, et donna à aucuns des terres qu'avoit possédées le duc de Bourgongne, si ainsi estoit qu'il fust mort; et despescha le bastard de Bourbon, admiral de France, et moy; et nous bailla pouvoirs nécessaires pour mettre en son obéyssance tous ceux qui s'y voudroient mettre. Et nous commanda partir incontinent, et quie nous ouvrissions toutes lettres de postes et messagers, que nous rencontrerions en allant, afin que fussions advertis si ledit duc estoit mort ou vif. Nous partismes et fismes grande diligence, nonobstant qu'il faisoit le plus grand froid que j'aye vu faire de mon temps. Nous n'eûmes point fait une demie journée, que nous rencontrasmes un messager, à qui nous fismes bailler ses lettres, qui contenoient que ledit duc avoit esté trouvé entre les morts, et espécialement par un page italien, et par son médecin, appelé maistre Loupe, natif de Portugal, lequel certifioit à monseigneur de Craon, que c'estoit le duc son maistre; lequel incontinent en advertit le roy.


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