ay depuis vu un signet à
Milan, que maintesfois
j'avois vu pendre à son pourpoint, qui estoit un agneau, et y avoit un fusil entaillé en un camayeu, où estoient ses armes; lequel fut vendu pour deux ducats audit lieu de
Milan. Celuy qui luy osta, luy fut mauvais valet-de-chambre.
Je l'ay vu maintesfois habiller et deshabiller en grande révérence, et par grands personnages, et à cette dernière heure luy estoient passés ses honneurs; et périt luy et sa maison, comme
j'ay dit, au
lieu où il avoit consenty par avarice de
bailler
le connestable, et peu de temps après. Dieu luy veuille pardonner ses péchés!
Je l'ay vu grand et honorable prince, et autant estimé et requis de ses voisins, un temps a esté, que nul prince qui fust en chrestienté, ou par adventure plus.
Je n'ay vu nulle occasion pourquoy plus tost il dust avoir encouru l'ire de Dieu, que de ce que toutes les graces et honneurs, qu'il avoit reçus en ce monde, il les estimoit tous estre procédés de son sens et de sa vertu, sans les attribuer à Dieu, comme il devoit. Et à la vérité, il avoit de bonnes parties en luy. Nul prince ne le passa jamais de désirer
nourrir grandes gens, et les tenir bien réglés. Ses bienfaits n'estoient point fort grands, pource qu'il vouloit que chacun s'en sentist. Jamais nul plus libéralement ne donna audience à ses serviteurs et subjets. Pour le temps que
je l'ay conny, il n'estoit point cruel; mais le devint peu avant sa mort (qui estoit mauvais signe de longue durée). Il estoit fort pompeux en habillemens, et en toutes autres choses, et un peu trop. Il portoit fort grand honneur aux ambassadeurs, et gens estrangers. Ils estoient fort bien festoyés et
recueillis chez luy. Il désiroit grande gloire, qui estoit ce qui plus le mettoit en ses guerres que nulle autre chose; et eut bien voulu ressembler à ces anciens princes, dont il a esté tant parlé après leur mort; et estoit autant hardy comme homme qui ait régné de son temps.
Or sont finies toutes ces pensées; et le tout a tourné à son préjudice et honte; car ceux qui gagnent ont tousjours l'honneur.
Je ne sçaurois dire vers qui Nostre Seigneur s'est monstré plus courroucé, ou vers luy, qui mourut soudainement, et en ce champ sans guères languir, ou vers ses subjets qui
oncques puis n'eurent bien ni repos, mais continuelle guerre; contre laquelle ils n'estoient suffisans de résister, ou troublés les uns contre les autres, et en guerre cruelle et mortelle. Et ce qui leur a esté plus fort à porter, a esté que ceux qui les deffendoient, estoient gens estrangers, qui naguères avoient esté leurs ennemis: c'estoient les Alemans. Et en effect depuis ladite mort n'y eut jamais homme qui bien leur
voulsist, de quelques gens qu'ils se soient aydés. Et a semblé, à voir leurs œuvres, qu'ils eussent les sens aussi troublés, comme
leur prince, un peu avant sa mort; car tous conseils bons ils ont déjeté, et cherché toutes voyes qui leur estoient nuisibles, et sont en chemin que ce trouble ne leur faudra de grande pièce, ou au moins la crainte d'y recheoir.
Je serois assez de l'opinion de quelque autre que
j'ay vu, c'est que Dieu donne le prince, selon qu'il veut punir ou chastier les subjets; et aux princes les subjets, ou leurs courages disposez envers luy, selon qu'il les veut élever ou abaisser. Et ainsi sur cette maison de Bourgongne a fait tout égal; car après leur longue félicité et grandes richesses, et trois grands princes bons et sages, précédens
cestuy-cy, qui avoient duré six vingt ans et plus en bon sens et vertu, il leur donna
ce duc Charles, qui continuellement les tint en grande guerre, travail et despense, et presque autant en temps d'hyver que d'esté, tant que beaucoup de gens, riches et aisés, furent morts et destruits par
prisons en ces guerres. Les grandes pertes commencèrent devant
Nuz, qui continuèrent par trois batailles, jusques à l'heure de sa mort; et tellement qu'à
cette dernière bataille estoit consommée toute la force de son pays, et morts ou destruits ou pris tous ses gens, c'est à sçavoir ceux qui eussent sçu ou voulu deffendre l'estat et l'honneur de sa maison. Et ainsi comme
j'ay dit, semble que cette perte ait esté égale au temps qu'ils ont esté en félicité; car, comme
je dis l'avoir vu grand, riche, et honoré, encore puis-je dire avoir vu tout cela en ses subjets; car
je
cuide avoir vu et connu la meilleure part de l'Europe; toutesfois n'ay-je connu nulle seigneurie, ni pays, tant pour tant, ni de beaucoup plus grande estendue encore, qui fut tant abondant en richesses, en meubles, et en édifices, et aussi en toutes prodigalités, despenses, festoyemens, chères, comme
je les ay vus, pour le temps que
j'y estois. Et s'il semble à quelqu'un, qui n'y ait point esté pour le temps que
je dis, que
j'en dis trop, d'autres qui y estoient comme
moy, par adventure diront que
j'en dis peu. Or a Nostre Seigneur tout-à-coup fait cheoir si grand et somptueux édifice, cette puissante maison qui a tant sustenu de gens de bien et
nourry, et a tant esté honorée et près et loin, et par tant de victoires et de gloires, que nul autre à l'environ n'en reçut autant en son temps. Et luy a duré cette bonne fortune et grace de Dieu l'espace de six vingt ans, que tous les voisins ont souffert, comme France, Angleterre, Espagne. Et tous à quelquefois le sont venus requérir, comme l'avez vu par expérience du
roy nostre maistre, qui en sa jeunesse, et vivant
le roy Charles septiesme son père, s'y vint retirer six ans, au temps du
bon duc Philippe, qui aimablement le reçut; d'Angleterre y ay vu les deux frères du
roy Edouard, c'est à sçavoir
le duc de Clarence, et
le duc de Glocestre, qui depuis s'est fait appeler le roy Richard: et de l'autre party du
roy Henry, qui estoit de la maison de Lancastre, y ay vu toute cette lignée, ou peu s'en faloit. De tous costés ay vu cette maison honorée, et puis tout en un coup, choir sens dessus dessous, et la plus désolée et deffaite maison, tant en prince qu'en subjets, que nul voisin qu'ils eussent. Et telles et semblables œuvres a fait Nostre Seigneur, mesme avant que fussions nés, et fera encore après que nous serons morts; car il faut tenir pour sûr, que la grande prospérité des princes, ou leurs grandes adversités, procèdent de sa divine ordonnance.