Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Cinquième


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Chapitre VIII

Comment le duc de Bourgongne, n'ayant voulu suivre le bon conseil de plusieurs de ses gens, fut desconfit, et tué en la bataille que luy livra le duc de Lorraine, près Nancy.

J

e me fusse bien passé de ce propos, si ce n'eust esté pour monstrer, que bien tard un prince se doit mettre sous la main d'un autre, ni aller chercher son secours en personne; et ainsi, pour retourner à ma principale matière, le roy de Portugal n'eut point fait une journée au départir qu'il fit d'avec le duc de Bourgongne, que le duc de Lorraine, et les Alemans qui estoient en sa compagnie, ne deslogeassent de Saint-Nicolas, pour aller combattre ledit duc de Bourgongne. Et ce propre jour vint au devant d'eux le comte de Campobache, achever son entreprise, et se rendit des leurs, avec environ huit vingt hommes d'armes; et luy desplaisoit bien que pis n'avoit pu faire à son maistre. Ceux de dedans Nancy estoient bien advertis des traictés dudit comte, qui leur aydoit bien à donner cœur de tenir. Avec cela entra un homme, qui se jeta aux fossés, qui les assura de secours; car autrement estoient sur le point de se rendre, et si n'eust esté les dissimulations dudit comte, ils n'eussent point tenu jusques lors; mais Dieu voulut achever ce mystère.
   Le duc de Bourgongne, adverty de cette venue, tint quelque peu de conseil (combien qu'il ne l'avoit point fort accoustumé, mais usoit communément de son propre sens); et fut l'opinion de plusieurs, qu'il se retirast au Pont-à-Mousson, près de là, et laissast ses gens ès places qu'il tenoit environ Nancy, disant que si tost que les Alemans auroient avitaillé Nancy, ils s'en iroient, et seroit l'argent failly au duc de Lorraine, qui de longtemps ne rassembleroit tant de gens, et que l'avitaillement ne sçauroit estre si grand, qu'avant que la moitié de l'yver fust passé, ils ne fussent aussi à destroict, comme ils estoient lors, et que cependant ledit duc rassembleroit gens; car j'ay entendu, par ceux qui le pensoient sçavoir, qu'ils n'avoient point en l'ost quatre mil hommes, dont il n'y en avoit que douze cens en estat pour combattre. D'argent avoit assez ledit duc; car il avoit au chasteau de Luxembourg, qui estoit près de là, bien quatre cens cinquante mil escus; et de gens eust-il assez recouvré; mais Dieu ne luy voulut faire cette grace que de recevoir ce sage conseil, ni connoistre tant d'ennemys logés de tous costés environ de luy; et choisit le pire party, et avec des paroles d'homme insensé, deslibéra d'attendre la fortune, nonobstant toutes les remonstrances qu'on luy avoit faites du grand nombre des Alemans, qui estoit avec ledit duc de Lorraine, et aussi de l'armée du roy, logée près de luy; et conclut la bataille, avec ce petit nombre de gens espouvantés.
   A l'arrivée du comte de Campobache vers le duc de Lorraine, les Alemans luy firent dire qu'il se retirast, et qu'ils ne vouloient nuls traistres avec eux; et ainsi se retira à Condé, un chasteau et passage près de là, qu'il rempara de charrettes et d'autres choses le mieux qu'il pust, espérant que fuyant le duc de Bourgongne, et ses gens, il en tomberoit en sa part, comme il fit assez. Ce n'estoit pas le principal traicté qu'eust ledit comte de Campobache, que celuy du duc de Lorraine; mais peu devant son partement, parla à d'autres, et avec ceux-là conclut, pource qu'il ne voyoit point qu'il pust mettre la main sur le duc de Bourgongne, qu'il se tourneroit de l'autre part, quand viendroit l'heure de la bataille; car plustost ne vouloit partir ledit comte, afin de donner plus grand espouvantement à tout l'ost dudit duc; mais il assuroit bien que, si le duc de Bourgongne fuyoit, qu'il n'en eschapperoit jamais vif; et qu'il laisseroit treize ou quatorze personnes, qui luy seroient sûrs, les uns pour commencer la fuite, dès ce qu'ils verroient marcher les Alemans, et les autres qui auroient l'œil sur ledit duc, s'il fuyoit, pour le tuer en fuyant. Et en cela n'y avoit point de faute, car j'en ai connu deux ou trois de ceux qui demourèrent pour tuer ledit duc. Après que ces grandes trahisons furent conclues, il se retira dans l'ost; et puis se retourna contre son maistre, quand il vit arriver lesdits Alemans, comme j'ay dit; et puis quand il vit que lesdits Alemans ne le vouloient en leur compagnie, alla, comme dit est, en ce lieu de Condé.
   Lesdits Alemans marchèrent; et avec eux estoit grand nombre de gens de cheval de deçà qu'on y laissa aller. Beaucoup d'autres se mirent aux embusches près du lieu, pour voir si le duc seroit desconfit; pour happer quelque prisonnier ou autre butin. Et ainsi pouvez voir en quel estat s'estoit mis ce pauvre duc de Bourgongne, par faute de croire conseil. Après que les deux armées furent assemblées, la sienne, qui jà avoit esté desconfite par deux fois, et qui estoit de peu de gens et mal en poinct, fut incontinent tournée en desconfiture, et tous morts ou en fuite. Largement se sauvèrent; le demourant y fut mort ou pris. Et entre autres, y mourut sur le champ ledit duc de Bourgongne. Et ne veux point parler de la manière, pource que je n'y estoie point; mais m'a esté conté de la mort dudit duc par ceux qui le virent porter par terre, et ne le purent secourir, parce qu'ils estoient prisonniers; mais à leur vue ne fut point tué, mais par une grande flotte de gens, qui y survindrent, qui le tuèrent, et le dépouillèrent en la grande trouble sans le connoistre. Et fut ladite bataille le cinquiesme jour de janvier, en l'an mil quatre cens septante six, veille des rois.


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