Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Cinquième


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Chapitre VII

Comment le duc de Lorraine, accompagné de bon nombre d'Alemans, vint loger à Saint-Nicolas pendant le siège de Nancy; et comment le roy de Portugal, qui estoit en France, alla voir le duc de Bourgongne, durant ce siège.

O

r, faut retourner à nostre matière principale, et à ce siège que ledit duc tenoit devant Nancy, qui estoit au cœur d'hyver, avec peu de gens, mal armés, mal payés, et beaucoup de malades, et des plus grands qui pratiquoient contre luy (comme vous oyez); et tous en général murmuroient, et mesprisoient tous ses œuvres, comme est bien de coustume en temps d'adversité, comme j'ay bien dit au long icy devant; mais nul ne pratiquoit contre sa personne ni contre son estat, que le comte de Campobache, et en ses subjets ne trouva nulle desloyauté. Estant en ce pauvre appareil, le duc de Lorraine traicta vers ces vieilles et nouvelles alliances, que j'ai nommées cy-devant, d'avoir gens, pour combattre le duc de Bourgongne, qui estoit devant Nancy. Toutes ces villes y furent très enclines; ne restoit qu'à trouver argent. Le roy le reconfortoit fort d'ambassadeurs qu'il avoit envoyés vers les Suisses; et aussi luy fournit quarante mil francs, pour ayder à payer ses Alemans; et si avoit monseigneur de Craon, qui estoit son lieutenant en Champagne, logé en Barrois, avec sept ou huit cens lances, et des francs archiers bien accompagnés de bons chefs de guerre. Tant fit le duc de Lorraine avec la faveur et argent du roy, qu'il tira grand nombre d'Alemans, tant de pied que de cheval; car outre ce qu'il paya, ils en fournirent à leurs despens. Aussi avoit avec luy largement gentils-hommes de ce royaume; et puis cette armée du roy estoit logée en Barrois, comme j'ay dit; laquelle ne faisoit nulle guerre, mais voyoit qui auroit du meilleur. Et vint ledit duc de Lorraine loger à Saint-Nicolas près Nancy, avec ces Alemans dessusdits.
   Le roy de Portugal estoit en ce royaume, neuf mois avoit ou environ; auquel le roy s'estoit allié contre le roy d'Espagne, qui est aujourd'huy. Lequel roy de Portugal estoit venu, cuidant que le roy luy baillast grande armée, pour faire la guerre en Castille, par le costé de Biscaye ou de Navarre; car il tenoit largement places en Castille, à la frontière de Portugal, et en tenoit encore d'aucunes voisines de nous, comme le chasteau de Bourgues, et plusieurs autres. Et croy bien que si le roy luy eust aydé, comme quelquesfois il en eut le vouloir, le roy de Portugal fust venu au-dessus de son entreprise; mais ce vouloir passa au roy; et fut longuement le roy de Portugal entretenu en espérance, comme d'un an ou plus.
   Durant ce temps, s'empiroient les besongnes dudit roy de Portugal en Castille; car à l'heure qu'il vint, presque tous les seigneurs du royaume de Castille tenoient son party; mais le voyans tant demourer, peu à peu murent ce propos, et s'appointèrent avec le roy Ferdinand, et la royne Isabel, qui règnent aujourd'huy. Le roy s'excusoit de cet ayde, qu'il avoit accordé, sur cette guerre qui estoit en Lorraine, monstrant avoir crainte, que si le duc de Bourgongne se ressourdoit, qu'après ne lui vinst courre sus. Ce pauvre roy de Portugal, qui estoit très bon et juste, mit en son imagination qu'il iroit devers le duc de Bourgongne qui estoit son cousin germain, et qu'il pacifieroit tout ce différend du roy et de luy, afin que le roy luy pust ayder; car il avoit honte de retourner en Castille, ni en Portugal, avec cette deffaute, et de n'avoir rien fait par deçà, car légèrement il avoit esté mu d'y venir, et outre l'opinion de plusieurs de con conseil. Ainsi se mit à chemin le roy de Portugal, en fin cœur d'hyver; et alla trouver le duc de Bourgongne, son cousin, devant Nancy, et luy commença à remonstrer ce que le roy luy avoit dit, pour venir à cette union. Il trouva que ce seroient choses bien malaisées que de les accorder, et qu'en tout estoient différends: ainsi n'y arresta que deux jours, qu'il ne prit congé dudit duc de Bourgongne son cousin, pour s'en retourner à Paris, dont il estoit party. Ledit duc de Bourgongne luy pria attendre encore, et qu'il voulsist aller au Pont-à-Mousson (qui est assez près Nancy) pour garder ce passage; car jà sçavoit ledit duc l'arrivée des Alemans, qui estoient logés à Saint-Nicolas. Le roy de Portugal s'excusa, disant n'estre point en armes, ni accompagné pour tel exploict; et ainsi s'en retourna à Paris, là où il fit long séjour. La fin dudit roy de Portugal fut, qu'il entra en suspicion que le roy le vouloit faire prendre, et le bailler à son ennemy le roy de Castille; et pource se déguisa luy troisiesme, et deslibéra s'en aller à Rome; et se mettre en une religion auprès. Et en allant en cet habit dissimulé, il fut pris, par un appelé Robinet le Beuf, qui estoit de Normandie. Le roy nostre maistre fut marry, et eut quelque honte de ce cas; par quoy fit armer plusieurs navires de cette coste de Normandie, dont messire George Le Grec eut la charge qu'il le meneroit en Portugal, ce qu'il entreprit de faire.
   L'occasion de sa guerre contre le roy de Castille estoit pour sa nièce, fille de sa sœur, laquelle estoit femme du roy Don Henry de Castille, dernier mort; laquelle avoit une très belle fille, et est encore aujourd'hui demourant en Portugal, sans estre mariée; laquelle fille la royne Isabel, sœur dudit roy Henry, deboutoit de la succession de Castille, disant que sa mère l'avoit conçue en adultère. Assez de gens ont esté de cette opinion, disans que ledit roy Henry n'eust sçu engendrer, pour aucune raison que je laisse. Comment qu'il s'en soit allé, nonobstant que ladite fille fust née soubs le manteau de mariage, toutesfois est demourée la couronne de Castille à la royne Isabel, et à son mari le roy d'Aragon et de Cécile, régnant aujourd'huy. Et taschoit le roy de Portugal, dont j'ay parlé, de faire le mariage de ladite fille, sa niepce, et de nostre roy Charles, de présent huitiesme de ce nom; qui fut l'occasion de sa venue de par deçà laquelle luy fut à très grand préjudice et desplaisir; car tost après son retour en Portugal, il mourut. Et pour ce (comme j'ay dit environ le commencement de ces Mémoires) un prince doit bien regarder quels ambassadeurs il envoye par païs; car si ceux-cy qui vindrent faire l'alliance dudit roy de Portugal de par deçà (à laquelle me trouvay présent, comme l'un des députés pour le roy), eussent esté bien sages, ils se fussent mieux informés des choses de deçà, avant que conseiller à leur maistre cette venue, qui tant luy porta de dommage.


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