r, faut retourner à nostre matière principale, et à ce siège que
ledit duc tenoit devant
Nancy, qui estoit au cœur d'hyver, avec peu de gens, mal armés, mal payés, et beaucoup de malades, et des plus grands qui pratiquoient contre luy (comme vous oyez); et tous en général murmuroient, et mesprisoient tous ses œuvres, comme est bien de coustume en temps d'adversité, comme
j'ay bien dit au long icy devant; mais nul ne pratiquoit contre sa personne ni contre son estat, que
le comte de Campobache, et en ses subjets ne trouva nulle desloyauté. Estant en ce pauvre appareil,
le duc de Lorraine traicta vers ces vieilles et nouvelles alliances, que
j'ai nommées cy-devant, d'avoir gens, pour combattre
le duc de Bourgongne, qui estoit devant
Nancy. Toutes ces villes y furent très enclines; ne restoit qu'à trouver argent.
Le roy le reconfortoit fort d'ambassadeurs qu'il avoit envoyés vers les Suisses; et aussi luy fournit quarante mil francs, pour ayder à payer ses Alemans; et si avoit
monseigneur de Craon, qui estoit son lieutenant en Champagne, logé en Barrois, avec sept ou huit cens
lances, et des francs archiers bien accompagnés de bons chefs de guerre. Tant fit
le duc de Lorraine avec la faveur et argent du
roy, qu'il tira grand nombre d'Alemans, tant de pied que de cheval; car outre ce qu'il paya, ils en fournirent à leurs despens. Aussi avoit avec luy largement gentils-hommes de ce royaume; et puis cette armée du
roy estoit logée en Barrois, comme
j'ay dit; laquelle ne faisoit nulle guerre, mais voyoit qui auroit du meilleur. Et vint
ledit duc de Lorraine loger à
Saint-Nicolas près
Nancy, avec ces Alemans dessusdits.
Le roy de Portugal estoit en ce royaume, neuf mois avoit ou environ; auquel
le roy s'estoit allié contre
le roy d'Espagne, qui est aujourd'huy.
Lequel roy de Portugal estoit venu,
cuidant que
le roy luy
baillast grande armée, pour faire la guerre en Castille, par le costé de Biscaye ou de Navarre; car il
tenoit largement places en Castille, à la frontière de Portugal, et en
tenoit encore d'aucunes voisines de nous, comme
le chasteau de Bourgues, et plusieurs autres. Et croy bien que si
le roy luy eust aydé, comme quelquesfois il en eut le vouloir,
le roy de Portugal fust venu au-dessus de son entreprise; mais ce vouloir passa au
roy; et fut longuement
le roy de Portugal entretenu en espérance, comme d'un an ou plus.
Durant ce temps, s'empiroient les
besongnes dudit
roy de Portugal en Castille; car à l'heure qu'il vint, presque tous les seigneurs du royaume de Castille tenoient son party; mais le voyans tant demourer, peu à peu murent ce propos, et s'appointèrent avec
le roy Ferdinand, et
la royne Isabel, qui règnent aujourd'huy.
Le roy s'excusoit de cet ayde, qu'il avoit
accordé, sur cette guerre qui estoit en Lorraine, monstrant avoir crainte, que si
le duc de Bourgongne se ressourdoit, qu'après ne lui vinst courre sus.
Ce pauvre roy de Portugal, qui estoit très bon et juste, mit en son imagination qu'il iroit devers
le duc de Bourgongne qui estoit son cousin germain, et qu'il pacifieroit tout ce différend du
roy et de luy, afin que
le roy luy pust ayder; car il avoit honte de retourner en Castille, ni en Portugal, avec cette
deffaute, et de n'avoir rien fait par deçà, car légèrement il avoit esté mu d'y venir, et outre l'opinion de plusieurs de con conseil. Ainsi se mit à chemin
le roy de Portugal, en fin cœur d'hyver; et alla trouver
le duc de Bourgongne, son cousin, devant
Nancy, et luy commença à remonstrer ce que
le roy luy avoit dit, pour venir à cette union. Il trouva que ce seroient choses bien malaisées que de les
accorder, et qu'en tout estoient différends: ainsi n'y arresta que deux jours, qu'il ne prit congé dudit
duc de Bourgongne son cousin, pour s'en retourner à
Paris, dont il estoit party.
Ledit duc de Bourgongne luy pria attendre encore, et qu'il
voulsist aller au
Pont-à-Mousson (qui est assez près
Nancy) pour garder ce passage; car jà sçavoit
ledit duc l'arrivée des Alemans, qui estoient logés à
Saint-Nicolas.
Le roy de Portugal s'excusa, disant n'estre point en armes, ni accompagné pour tel exploict; et ainsi s'en retourna à
Paris, là où il fit long séjour. La fin dudit
roy de Portugal fut, qu'il entra en suspicion que
le roy le vouloit faire prendre, et le
bailler à
son ennemy le roy de Castille; et pource se déguisa luy troisiesme, et deslibéra s'en aller à
Rome; et se mettre en une religion auprès. Et en allant en cet habit dissimulé, il fut pris, par un appelé
Robinet le Beuf, qui estoit de Normandie.
Le roy nostre maistre fut marry, et eut quelque honte de ce cas; par quoy fit armer plusieurs navires de cette coste de Normandie, dont
messire George Le Grec eut la charge qu'il le meneroit en Portugal, ce qu'il entreprit de faire.
L'occasion de sa guerre contre
le roy de Castille estoit pour
sa nièce, fille de
sa sœur, laquelle estoit femme du
roy Don Henry de Castille, dernier mort; laquelle avoit
une très belle fille, et est encore aujourd'hui demourant en Portugal, sans estre mariée;
laquelle fille
la royne Isabel, sœur dudit
roy Henry, deboutoit de la succession de Castille, disant que
sa mère l'avoit conçue en adultère. Assez de gens ont esté de cette opinion, disans que
ledit roy Henry n'eust sçu engendrer, pour
aucune raison que
je laisse. Comment qu'il s'en soit allé, nonobstant que
ladite fille fust née soubs le manteau de mariage, toutesfois est demourée la couronne de Castille à
la royne Isabel, et à
son mari le roy d'Aragon et de Cécile, régnant aujourd'huy. Et taschoit
le roy de Portugal, dont
j'ay parlé, de faire le mariage de
ladite fille, sa niepce, et de
nostre roy Charles, de présent huitiesme de ce nom; qui fut l'occasion de sa venue de par deçà laquelle luy fut à très grand préjudice et desplaisir; car tost après son retour en Portugal, il mourut. Et pour ce (comme
j'ay dit environ le commencement de ces Mémoires) un prince doit bien
regarder quels ambassadeurs il envoye par païs; car si ceux-cy qui vindrent faire l'alliance dudit
roy de Portugal de par deçà (à laquelle me trouvay présent, comme l'un des députés pour
le roy), eussent esté bien sages, ils se fussent mieux informés des choses de deçà, avant que conseiller à
leur maistre cette venue, qui tant luy porta de dommage.