ependant qu'il tenoit ce siège, malheureux pour luy et pour tous ses subjets, et pour assez d'autres à qui la querelle ne touchoit en riens, commencèrent plusieurs des siens à pratiquer. Et jà (comme
j'ay dit) luy estoient sours ennemys de tous costés, et entre les autres,
le comte Nicole de Campobache, du royaume de
Naples, dont il estoit chassé pour la maison d'Anjou; et l'avoit retiré
le duc après le trespas du
duc Nicolas de Calabre, à qui il estoit serviteur, et plusieurs autres des serviteurs dudit
duc.
Ce comte estoit très pauvre (comme
j'ay dit ailleurs) et de meubles et d'héritage.
Le duc de Bourgongne luy
bailla d'entrée quarante mil ducats d'imprestance, pour aller faire sa charge en Italie, qui estoit de quatre cens
lances qu'il payoit par sa main; et dès lors commença à machiner la mort de
son maistre (comme
j'ay desjà dit), et continua jusques à celle heure dont
je parle; et de nouveau, voyant
son maistre en adversité, commença à pratiquer, tant envers
monseigneur de Lorraine qu'avec
aucuns capitaines et serviteurs que
le roy avoit en Champagne, près de l'armée dudit
duc. Audit
duc de Lorraine promettoit tenir la main que
ce siège ne s'avanceroit point, et qu'il feroit trouver des deffauts ès choses les plus nécessaires pour le siège et pour la batterie; et il le pouvoit bien faire, car il en avoit la principale charge, et toute auctorité avec
ledit duc de Bourgongne. Aux nostres pratiquoit plus au vif, car tousjours présentoit de tuer ou prendre
son maistre; et demandoit le payement de ces quatre cens
lances, vingt mil escus comptant, et une bonne comté.
Durant qu'il conduisoit ces marchés, vindrent
aucuns gentils-hommes du
duc de Lorraine, pour entrer en
la place.
Aucuns y entrèrent, autres furent pris, dont l'un fut un gentilhomme de Provence, appelé
Cifron, lequel conduisoit tous les marchés dudit
comte avec
ledit duc de Lorraine.
Le duc de Bourgongne commanda que
ledit Cifron fust incontinent pendu, disant que, depuis qu'un prince a posé son siège et fait tirer son artillerie devant une place, si
aucuns viennent pour y entrer, et la reconforter contre luy, ils sont dignes de mort, par les droits de la guerre; toutesfois il ne s'en use point en nos guerres, qui sont assez plus cruelles que la guerre d'Italie et d'Espagne, là où on use de cette coustume. Quoy qu'il y eust,
ledit duc voulut que
ce gentilhomme mourust.
Lequel, quand il vit qu'en son faict n'y avoit nul remède, et qu'on le vouloit mener mourir, manda audit
duc de Bourgongne, qu'il luy plust l'ouyr, et qu'il luy diroit chose qui touchoit
sa personne.
Aucuns gentils-hommes, à qui il dit ces paroles, le vindrent dire au
duc. Et d'aventure
le comte de Campobache, dont
j'ay parlé, se trouva devant, quand iceux vindrent parler au
duc, ou bien sçachant la prise dudit
Cifron, s'y voulut bien trouver, doutant qu'il ne dist de luy ce qu'il sçavoit; car il sçavoit tout le démené dudit
comte, tant d'un costé que d'autre, et luy avoit tout esté communiqué, et estoit ce qu'il vouloit dire.
Ledit duc respondit à ceux qui vindrent luy faire ce rapport, qu'il ne le faisoit que pour sauver sa vie, et qu'il leur dist que c'estoit.
Ledit comte conforta cette parole. Et n'y avoit avec
ledit duc, que
ce comte et quelque secrétaire qui escrivoit; car
ledit comte avoit toute la charge de l'armée.
Le prisonnier dit qu'il ne le diroit qu'au
duc de Bourgongne mesme. Derechef commanda
ledit duc qu'on le menast pendre, ce qui fut fait; et en le menant,
ledit Cifron requit à plusieurs qu'ils priassent à
leur maistre pour luy, et qu'il luy diroit chose qu'il ne voudroit pour une duché qu'il ne le sçust. Plusieurs qui le connoissoient, en avoient pitié; et vindrent parler à
leur maistre pour faire cette requeste qu'il luy plust de l'ouyr; mais
ce mauvais comte estoit à l'huis de la chambre de bois, en quoy logeoit
ledit duc et gardoit que nul n'entrast, et refusa l'huis à ceux-là, disant: «Monseigneur veut qu'on s'avance de le pendre»; et par messagers hastoit le prevost. Et finalement
ledit Cifron fut pendu, qui fut grand préjudice dudit
duc de Bourgongne et luy eust mieux valu n'avoir esté si cruel, et humainement ouyr
ce gentilhomme; et par avanture que s'il l'eust fait, il fust encore en vie, et sa maison entière beaucoup accrue, vu les choses survenues en ce royaume depuis; mais il est à croire que Dieu en avoit autrement disposé. Depuis ce desloyal tour, que
ledit duc avoit fait peu de temps auparavant au
comte de Saint-Pol, connestable de France, ainsi qu'avez entendu ailleurs en ces Mémoires, comment il l'avoit pris sur sa sûreté, et
baillé au
roy pour le faire mourir, et d'avantage
baillé tous les scellés et lettres qu'il avoit dudit
connestable pour servir à son procès; et combien que
ledit duc eust trouvé juste cause de haïr
ledit connestable jusques à la mort, et de la luy procurer, pour beaucoup de bonnes raisons, qui seroient longues à escrire, moyennant qu'il l'eust pu faire, sans luy donner la foy; toutesfois toutes les raisons que
je sçaurois alléguer en cette matière ne sçauroient couvrir la faute de foy et d'honneur que
le duc commit, en
baillant bon et loyal sauf-conduit audit
connestable, et néanmoins le prendre et vendre par avarice, non point seulement pour
la ville de Saint-Quentin et des places, héritages et meubles dudit
connestable, mais aussi pour le doute de faillir à prendre
la ville de Nancy, quand il l'avoit assiégée la première fois. Et fut à l'heure qu'après plusieurs dissimulations, il
bailla
ledit connestable, se doutant que l'armée du
roy, qui estoit en Champagne, ne luy empeschast son entreprise; car
le roy l'en menaçoit par ses ambassadeurs, pour ce que, par leur appointement, le premier des deux qui tiendroit
le connestable, le devoit rendre, dedans huit jours après, à son compagnon, ou le faire mourir. Or avoit
ledit duc passé ce terme de beaucoup de jours, et cette seule crainte et ambition de
Nancy, luy fit
bailler
ledit connestable, ainsi qu'avez ouÿ. Tout ainsi comme en
ce propre lieu de Nancy, il avoit commis ce crime injustement, après qu'il eut remis le second siège, et fait mourir
ledit Cifron (lequel il ne voulut ouyr parler, comme homme qui avoit jà l'ouïe bouchée, et l'entendement troublé), fut à
cette propre place
déçu et trahy par
celuy auquel plus se fioit, et par adventure, justement payé de sa
desserte, pour le cas qu'il avoit commis dudit
connestable, et par avarice de
ladite ville de Nancy. Mais ce jugement appartient à Dieu; et ne le dis que pour esclaircir mon propos, et donner à entendre combien un bon prince doit fuyr à consentir un tel vilain tour et desloyauté, quelque conseil encore qu'on luy en sache donner. Et assez de fois advient que ceux qui leur conseillent, le font pour leur complaire, ou pour ne les oser contredire, à qui il en déplaist bien, quand le cas est advenu, connoissans la punition qui leur en peut advenir, tant de Dieu que du monde. Toutesfois tels conseillers vaudroient bien mieux loin d'un prince, que près.
Vous avez ouÿ comme Dieu en ce monde establit
ce comte de Campobache commissaire à faire la vengeance de ce cas du
connestable, ainsi commis par
le duc de Bourgongne, au
propre lieu et en la propre manière, et encore plus cruellement. Car tout ainsi que par dessus le sauf-conduit et féableté qu'avoit en luy
ledit connestable, il le livra, pour estre mis à mort, tout ainsi par le plus féable de son armée (c'est-à-dire par
celuy en qui plus se fioit), fust-il trahi, par celuy, dis-je, qu'il avoit
recueilli vieil et pauvre, et sans nul party et qu'il avoit soudoyé à cent mil ducats l'an, dont il payoit ses gens d'armes par sa main, et d'autres grands avantages qu'il avoit. Et quand il commença cette marchandise, il s'en alloit en Italie, à tout quarante mil ducats comptant, qu'il avoit reçus pour
imprestance (comme dit est), qui vaut à dire pour mettre sus ses gens d'armes. Et pour conduire cette trahison s'en adressa en deux lieux: le premier à un médecin demourant à
Lyon, appelé
maistre Simon de Pavie, et à
un autre en Savoye, dont
j'ay parlé. Et à son retour furent logés ses gens d'armes en certaines petites places de la comté de
Marle, qui est en Lannois. Et là reprit sa pratique, offrant
bailler toutes les places qu'il
tenoit; ou si
le roy se trouvoit en bataille contre
son maistre, qu'il y auroit certain signe entre
le roy et luy, qu'en le luy faisant, il se tourneroit contre
son maistre, et du party du
roy, avec toute sa bende. Ce second party ne plut point fort au
roy. Il offroit encore que, la première fois que
son maistre logeroit en champ, il le prendroit, ou tueroit en allant visiter son
ost. Et à la vérité dire, il n'eust point failli à cette tierce ouverture; car
ledit duc avoit une coustume, qu'incontinent qu'il estoit descendu de cheval au lieu où il estoit pour loger, il ostoit le menu harnois, et retenoit le corps de sa cuirasse, et montoit sur un petit cheval, huit ou dix archiers à pied avec luy seulement;
aucunesfois le suivoient deux ou trois gentils-hommes de sa chambre; et alloit tout à l'entour de son
ost, par le dehors, voir s'il estoit bien clos; et ainsi
ledit comte eust fait cette exécution avec dix chevaux, sans nulle difficulté. Après que
le roy eust vu la continuelle poursuite que faisoit
cet homme, pour trahir
son maistre, et que cette dernière fust à l'heure d'une trève, et qu'il ne sçavoit point de tous poincts à quelle fin il faisoit ces ouvertures, il délibéra monstrer une grande franchise au
duc de Bourgongne; et luy manda par
le seigneur de Contay (qui plusieurs fois a esté nommé en ces Mémoires) tout au long le demené de
ce comte. Et y estoie présent, et suis bien sûr que
ledit seigneur de Contay s'en
acquitta loyaument envers
son maistre; lequel le prit tout au rebours, disant que s'il eust esté vray,
le roy ne luy eust point fait sçavoir. Et fut cecy long-temps avant qu'il vint à
Nancy; et croy bien que
ledit duc n'en dit riens audit
comte, car il ne changea jamais de propos.