Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Cinquième


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Chapitre VI

Des grandes trahisons du comte de Campobache; et comment il empescha le duc de Bourgongne d'ouyr un gentil-homme qui les luy vouloit révéler, devant qu'estre pendu; et ne tint compte aussi de l'advertissement que luy en donna le roy.

C

ependant qu'il tenoit ce siège, malheureux pour luy et pour tous ses subjets, et pour assez d'autres à qui la querelle ne touchoit en riens, commencèrent plusieurs des siens à pratiquer. Et jà (comme j'ay dit) luy estoient sours ennemys de tous costés, et entre les autres, le comte Nicole de Campobache, du royaume de Naples, dont il estoit chassé pour la maison d'Anjou; et l'avoit retiré le duc après le trespas du duc Nicolas de Calabre, à qui il estoit serviteur, et plusieurs autres des serviteurs dudit duc. Ce comte estoit très pauvre (comme j'ay dit ailleurs) et de meubles et d'héritage. Le duc de Bourgongne luy bailla d'entrée quarante mil ducats d'imprestance, pour aller faire sa charge en Italie, qui estoit de quatre cens lances qu'il payoit par sa main; et dès lors commença à machiner la mort de son maistre (comme j'ay desjà dit), et continua jusques à celle heure dont je parle; et de nouveau, voyant son maistre en adversité, commença à pratiquer, tant envers monseigneur de Lorraine qu'avec aucuns capitaines et serviteurs que le roy avoit en Champagne, près de l'armée dudit duc. Audit duc de Lorraine promettoit tenir la main que ce siège ne s'avanceroit point, et qu'il feroit trouver des deffauts ès choses les plus nécessaires pour le siège et pour la batterie; et il le pouvoit bien faire, car il en avoit la principale charge, et toute auctorité avec ledit duc de Bourgongne. Aux nostres pratiquoit plus au vif, car tousjours présentoit de tuer ou prendre son maistre; et demandoit le payement de ces quatre cens lances, vingt mil escus comptant, et une bonne comté.
   Durant qu'il conduisoit ces marchés, vindrent aucuns gentils-hommes du duc de Lorraine, pour entrer en la place. Aucuns y entrèrent, autres furent pris, dont l'un fut un gentilhomme de Provence, appelé Cifron, lequel conduisoit tous les marchés dudit comte avec ledit duc de Lorraine. Le duc de Bourgongne commanda que ledit Cifron fust incontinent pendu, disant que, depuis qu'un prince a posé son siège et fait tirer son artillerie devant une place, si aucuns viennent pour y entrer, et la reconforter contre luy, ils sont dignes de mort, par les droits de la guerre; toutesfois il ne s'en use point en nos guerres, qui sont assez plus cruelles que la guerre d'Italie et d'Espagne, là où on use de cette coustume. Quoy qu'il y eust, ledit duc voulut que ce gentilhomme mourust. Lequel, quand il vit qu'en son faict n'y avoit nul remède, et qu'on le vouloit mener mourir, manda audit duc de Bourgongne, qu'il luy plust l'ouyr, et qu'il luy diroit chose qui touchoit sa personne. Aucuns gentils-hommes, à qui il dit ces paroles, le vindrent dire au duc. Et d'aventure le comte de Campobache, dont j'ay parlé, se trouva devant, quand iceux vindrent parler au duc, ou bien sçachant la prise dudit Cifron, s'y voulut bien trouver, doutant qu'il ne dist de luy ce qu'il sçavoit; car il sçavoit tout le démené dudit comte, tant d'un costé que d'autre, et luy avoit tout esté communiqué, et estoit ce qu'il vouloit dire. Ledit duc respondit à ceux qui vindrent luy faire ce rapport, qu'il ne le faisoit que pour sauver sa vie, et qu'il leur dist que c'estoit. Ledit comte conforta cette parole. Et n'y avoit avec ledit duc, que ce comte et quelque secrétaire qui escrivoit; car ledit comte avoit toute la charge de l'armée. Le prisonnier dit qu'il ne le diroit qu'au duc de Bourgongne mesme. Derechef commanda ledit duc qu'on le menast pendre, ce qui fut fait; et en le menant, ledit Cifron requit à plusieurs qu'ils priassent à leur maistre pour luy, et qu'il luy diroit chose qu'il ne voudroit pour une duché qu'il ne le sçust. Plusieurs qui le connoissoient, en avoient pitié; et vindrent parler à leur maistre pour faire cette requeste qu'il luy plust de l'ouyr; mais ce mauvais comte estoit à l'huis de la chambre de bois, en quoy logeoit ledit duc et gardoit que nul n'entrast, et refusa l'huis à ceux-là, disant: «Monseigneur veut qu'on s'avance de le pendre»; et par messagers hastoit le prevost. Et finalement ledit Cifron fut pendu, qui fut grand préjudice dudit duc de Bourgongne et luy eust mieux valu n'avoir esté si cruel, et humainement ouyr ce gentilhomme; et par avanture que s'il l'eust fait, il fust encore en vie, et sa maison entière beaucoup accrue, vu les choses survenues en ce royaume depuis; mais il est à croire que Dieu en avoit autrement disposé. Depuis ce desloyal tour, que ledit duc avoit fait peu de temps auparavant au comte de Saint-Pol, connestable de France, ainsi qu'avez entendu ailleurs en ces Mémoires, comment il l'avoit pris sur sa sûreté, et baillé au roy pour le faire mourir, et d'avantage baillé tous les scellés et lettres qu'il avoit dudit connestable pour servir à son procès; et combien que ledit duc eust trouvé juste cause de haïr ledit connestable jusques à la mort, et de la luy procurer, pour beaucoup de bonnes raisons, qui seroient longues à escrire, moyennant qu'il l'eust pu faire, sans luy donner la foy; toutesfois toutes les raisons que je sçaurois alléguer en cette matière ne sçauroient couvrir la faute de foy et d'honneur que le duc commit, en baillant bon et loyal sauf-conduit audit connestable, et néanmoins le prendre et vendre par avarice, non point seulement pour la ville de Saint-Quentin et des places, héritages et meubles dudit connestable, mais aussi pour le doute de faillir à prendre la ville de Nancy, quand il l'avoit assiégée la première fois. Et fut à l'heure qu'après plusieurs dissimulations, il bailla ledit connestable, se doutant que l'armée du roy, qui estoit en Champagne, ne luy empeschast son entreprise; car le roy l'en menaçoit par ses ambassadeurs, pour ce que, par leur appointement, le premier des deux qui tiendroit le connestable, le devoit rendre, dedans huit jours après, à son compagnon, ou le faire mourir. Or avoit ledit duc passé ce terme de beaucoup de jours, et cette seule crainte et ambition de Nancy, luy fit bailler ledit connestable, ainsi qu'avez ouÿ. Tout ainsi comme en ce propre lieu de Nancy, il avoit commis ce crime injustement, après qu'il eut remis le second siège, et fait mourir ledit Cifron (lequel il ne voulut ouyr parler, comme homme qui avoit jà l'ouïe bouchée, et l'entendement troublé), fut à cette propre place déçu et trahy par celuy auquel plus se fioit, et par adventure, justement payé de sa desserte, pour le cas qu'il avoit commis dudit connestable, et par avarice de ladite ville de Nancy. Mais ce jugement appartient à Dieu; et ne le dis que pour esclaircir mon propos, et donner à entendre combien un bon prince doit fuyr à consentir un tel vilain tour et desloyauté, quelque conseil encore qu'on luy en sache donner. Et assez de fois advient que ceux qui leur conseillent, le font pour leur complaire, ou pour ne les oser contredire, à qui il en déplaist bien, quand le cas est advenu, connoissans la punition qui leur en peut advenir, tant de Dieu que du monde. Toutesfois tels conseillers vaudroient bien mieux loin d'un prince, que près.
   Vous avez ouÿ comme Dieu en ce monde establit ce comte de Campobache commissaire à faire la vengeance de ce cas du connestable, ainsi commis par le duc de Bourgongne, au propre lieu et en la propre manière, et encore plus cruellement. Car tout ainsi que par dessus le sauf-conduit et féableté qu'avoit en luy ledit connestable, il le livra, pour estre mis à mort, tout ainsi par le plus féable de son armée (c'est-à-dire par celuy en qui plus se fioit), fust-il trahi, par celuy, dis-je, qu'il avoit recueilli vieil et pauvre, et sans nul party et qu'il avoit soudoyé à cent mil ducats l'an, dont il payoit ses gens d'armes par sa main, et d'autres grands avantages qu'il avoit. Et quand il commença cette marchandise, il s'en alloit en Italie, à tout quarante mil ducats comptant, qu'il avoit reçus pour imprestance (comme dit est), qui vaut à dire pour mettre sus ses gens d'armes. Et pour conduire cette trahison s'en adressa en deux lieux: le premier à un médecin demourant à Lyon, appelé maistre Simon de Pavie, et à un autre en Savoye, dont j'ay parlé. Et à son retour furent logés ses gens d'armes en certaines petites places de la comté de Marle, qui est en Lannois. Et là reprit sa pratique, offrant bailler toutes les places qu'il tenoit; ou si le roy se trouvoit en bataille contre son maistre, qu'il y auroit certain signe entre le roy et luy, qu'en le luy faisant, il se tourneroit contre son maistre, et du party du roy, avec toute sa bende. Ce second party ne plut point fort au roy. Il offroit encore que, la première fois que son maistre logeroit en champ, il le prendroit, ou tueroit en allant visiter son ost. Et à la vérité dire, il n'eust point failli à cette tierce ouverture; car ledit duc avoit une coustume, qu'incontinent qu'il estoit descendu de cheval au lieu où il estoit pour loger, il ostoit le menu harnois, et retenoit le corps de sa cuirasse, et montoit sur un petit cheval, huit ou dix archiers à pied avec luy seulement; aucunesfois le suivoient deux ou trois gentils-hommes de sa chambre; et alloit tout à l'entour de son ost, par le dehors, voir s'il estoit bien clos; et ainsi ledit comte eust fait cette exécution avec dix chevaux, sans nulle difficulté. Après que le roy eust vu la continuelle poursuite que faisoit cet homme, pour trahir son maistre, et que cette dernière fust à l'heure d'une trève, et qu'il ne sçavoit point de tous poincts à quelle fin il faisoit ces ouvertures, il délibéra monstrer une grande franchise au duc de Bourgongne; et luy manda par le seigneur de Contay (qui plusieurs fois a esté nommé en ces Mémoires) tout au long le demené de ce comte. Et y estoie présent, et suis bien sûr que ledit seigneur de Contay s'en acquitta loyaument envers son maistre; lequel le prit tout au rebours, disant que s'il eust esté vray, le roy ne luy eust point fait sçavoir. Et fut cecy long-temps avant qu'il vint à Nancy; et croy bien que ledit duc n'en dit riens audit comte, car il ne changea jamais de propos.


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