Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Cinquième


Précédent Table des matières Suivant

Chapitre V

Comment le duc de Bourgongne se tint quelques semaines comme solitaire; et comment cependant le duc de Lorraine recouvra sa ville de Nancy.

P

our continuer mon propos, faut parler du duc de Bourgongne, lequel après la fuite de cette bataille de Morat (qui fut en l'an mil quatre cent septante six) s'estoit retiré à l'entrée de Bourgongne, et en un lieu appelé la Rivière, auquel il séjourna plus de six semaines, ayant encore cœur de rassembler gens. Toutesfois il y besongnoit peu, et se tenoit comme solitaire; et sembloit plus qu'il fist par obstination ce qu'il faisoit, qu'autrement, comme vous entendrez; car la douleur qu'il eut de la première bataille de Granson fut si grande, et luy troubla tant les esprits, qu'il en tomba en grande maladie; et fut telle, que sa colère et chaleur naturelle estoient si grandes qu'il ne buvoit point de vin, mais le matin buvoit ordinairement de la tisanne, et mangeoit de la conserve de roses pour se rafraîchir. Ladite tristesse mua tant sa complexion, qu'il luy faloit boire le vin bien fort sans eau; et pour luy faire retirer le sang au cœur, mettoient des estoupes ardentes dedans des ventouses, et les luy passoient en cette chaleur à l'endroit du cœur. Et de ce propos, vous, Monseigneur de Vienne, en sçavez mieux que moy, comme celuy qui luy aidastes à panser en cette maladie, et luy fistes rere la barbe, qu'il laissoit croistre; et, à mon advis, oncques puis ladite maladie, ne fut si sage qu'auparavant, mais beaucoup diminué de son sens. Et telles sont les passoions de ceux qui jamais n'eurent adversité, et qui, après semblables infortunes, ne cherchent les vrais remèdes, et par espécial les princes, qui sont orgueilleux; car en ce cas et en semblables, le premier refuge est retourner à Dieu, et penser si en riens on l'a offensé, et s'humilier devant lui et connoistre ses mesfaits; car c'est luy qui détermine de tels procès, sans qu'on luy puisse proposer nulle erreur. Après cela, fait grand bien de parler à quelque amy de ses privés, et hardiment devant luy plaindre ses douleurs, et n'avoir point de honte de montrer sa douleur devant l'espécial amy; car cela allége le cœur, et le réconforte; et les esprits reviennent en leur vertu, pour parler ainsi à conseil, ou pour prendre autre remède, par quelque exercice et labeur (car il est force, puisque nous sommes hommes, que telles douleurs passent avec passion grande, ou en public ou en particulier) et non point prendre le chemin que prit ledit duc de se cacher, ou de se tenir solitaire. Et pource qu'il estoit terrible à ses gens, nul ne s'osoit avancer de luy donner nul confort ou conseil, mais le laissoient faire à son plaisir, craignant que si aucune chose luy eussent remonstré, qu'il ne leur en fut mal pris.
   Pendant ces six semaines, ou environ, qu'il séjourna avec bien peu de gens (qui n'estoit point de merveilles, après avoir perdu deux si grosses batailles, comme vous avez ouÿ) et que plusieurs nouveaux ennemis se furent déclarés, et les amis refroidis, et les subjets rompus et défaits, qui commençoient à entrer en murmure, et avoir leur maistre en mépris, comme est bien de coustume (comme j'ay dit), après telles adversités, plusieurs petites places, furent prises sur luy en cette Lorraine: comme Vaudemont, et puis Espinal, et autres après; et de tous costés se commencèrent à esveiller gens pour luy courre sus; et les plus meschans estoient les plus hardis. Et sur ce bruit, le duc de Lorraine assembla quelque peu de gens et de peuple, et se vint loger devant Nancy. Des petites villes d'environ, il en tenoit la pluspart; toutesfois le duc de Bourgongne tenoit encore le Pont-à-Mousson, à quatre lieues près dudit Nancy, ou environ. Ceux qui estoient dedans assiégés, estoient un de la maison de Croy, appelé monseigneur de Bevres, bon chevalier et honneste. Il avoit gens de pièces; et entre les autres aussi un Anglois, appelé Colpin, très vaillant homme, de petite lignée; et l'amenay avec autres de la garnison de Guynes au service dudit duc. Ledit Colpin avoit environ trois cens Anglois soubs luy en ladite place; et combien qu'ils ne fussent point pressés de batterie, ni d'approches, si leur ennuyoit-il de ce que ledit duc de Bourgongne mettoit tant à les secourir; et à la vérité il avoit grand tort qu'il ne s'approchoit, car là où il estoit, c'estoit loin du pays de Lorraine; et n'y pouvoit plus de riens servir; car il avoit mieux besoin de deffendre ce qu'il possédoit, que de courre sus aux Suisses pour se cuider venger de son dommage. Mais son obstination luy porta grand dommage, de ce qu'il ne prenoit conseil que de luy; car quelque diligence qu'on fist de le solliciter de secourir cette place, il séjourna, sans nul besoin, audit lieu de la Rivière, six semaines ou environ. Et s'il eust fait autrement, il eust aisément secouru ladite place, car ledit duc de Lorraine n'avoit comme point de gens devant, et en gardant le pays de Lorraine, il avoit tousjours son passage pour venir de ses autres seigneuries passer par Luxembourg et par Lorraine pour aller en Bourgongne. Parquoy, si la raison eust esté en luy telle qu'elle avoit esté autrefois, il y devoit faire diligence.
   Pendant que ceux qui estoient dedans Nancy attendoient leur secours, ledit Colpin, dont j'ay parlé, qui estoit chef de cette bende d'Anglois qui estoient dedans, fut tué d'un canon, qui fut grand dommage audit duc de Bourgongne; car la personne d'un seul homme est aucunes fois cause de préserver son maistre d'un grand inconvénient, encore qu'il ne soit né de maison, ni de lignée grande, mais que seulement le sens et la vertu y soient. Et en cet article ay connu au roy nostre maistre un grand sens; car jamais prince n'eut plus grande crainte de perdre ses gens que luy. Dès que ledit Colpin fut mort, les Anglois qui estoient soubs luy commencèrent à murmurer et à se désespérer du secours; et ne connoissoient point bien la petite force du duc de Lorraine, et les grands moyens qu'avoit le duc de Bourgongne de recouvrer gens; mais par le long temps qu'il y avoit que les Anglois n'avoient eu guerres hors de leur royaume, ils n'entendoient point bien le faict des sièges. Et, en effet, se mirent à vouloir parlementer; et dirent audit seigneur de Bevres, qui estoit chef de la ville, que s'il n'appointoit, ils appointeroient sans luy. Combien qu'il fût bon chevalier, si avoit-il peu de vertu, et usa de grandes prières et de grandes remonstrances. Et croy que si plus audacieusement il eust parlé, il luy en fust mieux pris, sinon que Dieu en eust ainsi ordonné, et cela croirois-je mieux; car il ne faloit que tenir encore trois jours, qu'ils n'eussent eu du secours. Mais pour abréger, il complut et se consentit aux dessusdits Anglois, et rendit la place au duc de Lorraine, saufs leurs personnes et biens.
   Le lendemain, ou, pour le plus tard, deux jours après ladite place rendue, le duc de Bourgongne arriva auprès, bien accompagné, selon le cas; car il luy estoient venus quelques gens du quartier de Luxembourg, qui venoient de ses autres seigneuries. Et se trouvèrent le duc de Lorraine et luy; toutesfois il n'y eut rien d'importance, parce que ledit duc de Lorraine n'estoit assez fort. Ledit duc de Bourgongne se mit encore après son esteuf à remettre le siège devant Nancy; et luy eust mieux valu n'avoir jà esté si obstiné en sa demoure; mais Dieu prépare tels vouloirs extraordinaires aux princes, quand il luy plaist muer leur fortune. Si ledit seigneur eust voulu user de conseil, et bien garnir les petites places d'entour, il eust en peu de temps recouvré la place; car elle estoit très mal pourvue de vivres, et y avoit assez et trop de gens, pour la tenir bien à destroict; et eust pu rafraîchir son armée, et la refaire; mais il le prit par autre bout.


Précédent Table des matières Suivant