Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Cinquième


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Chapitre IV

Comment après la bataille de Morat, le duc de Bourgongne se saisit de la personne de madame de Savoye; et comment elle en fut délivrée, et renvoyée en son pays par le moyen du roy.

C

ette aventure désespéra fort ledit duc; et luy sembla bien que tous ses amis l'abandonneroient, aux enseignes qu'il avoit vues desjà à sa première perte de Granson; dont il n'y avoit que trois semaines jusques à celle dont je parle. Et pour ces doutes, par le conseil d'aucuns, il fit amener par force la duchesse de Savoye en Bourgongne, et un de ses enfans, qui aujourd'huy est duc de Savoye. L'aisné fut sauvé par aucuns, serviteurs de cette maison de Savoye; car ceux qui firent cette force, la firent en crainte, et furent contraints de se haster. Ce qui fit faire cet exploit audit duc, fut de peur qu'elle ne se retirast devers le roy son frère, disant que, pour secourir la maison de Savoye, luy estoit advenu tout ce mal. Ledit duc la fit mener au chasteau du Rouvre près Dijon; et y avoit quelque peu de garde. Toutesfois il l'alloit voir qui vouloit; et entre les autres y alloit monseigneur de Chasteau-Guyon et le marquis de Rotelin, qui sont aujourd'hui; desquels deux ledit duc avoit traicté le mariage avec deux filles de ladite duchesse, combien que lors lesdits mariages ne fussent point accomplis, mais ils l'ont esté depuis. Son fils aisné, appelé Philibert, lors duc de Savoye, fut mené à Chambéry, par ceux qui le sauvèrent; auquel lieu se trouva l'évesque de Genève, fils de la maison de Savoye, qui estoit homme très volontaire, et gouverné par un commandeur de Ranvers. Le roy fit traicter avec ledit évesque et son gouverneur, commandeur de Ranvers, en manière qu'ils mirent entre les mains dudit seigneur, le duc de Savoye, et un petit frère appelé le protonotaire, avec le chasteau de Chambéry et celuy de Mont-Mélian, et lui garda un autre chasteau, où estoient toutes les bagues de ladite dame de Savoye.
   Au plustost que ladite duchesse se trouva à Rouvre (comme j'ay dit), accompagnée de toutes ses femmes, et largement serviteurs, et qu'elle vit le duc bien empesché à rassembler gens, et que ceux qui la gardoient n'avoient pas la crainte de leur maistre qu'ils avoient accoustumé d'avoir, elle se deslibéra d'envoyer vers le roy son frère, pour traicter appointement, et pour supplier qu'il la retirast. Toutesfois elle estoit en grande doute de tomber sous sa main, n'eust esté le lieu où elle se voyoit; car la hayne avoit esté moult grande et longue entre ledit seigneur et elle. Il vint de par ladite dame un gentilhomme de Piémont, appelé Riverol, son maistre d'hostel, lequel par quelqu'un fut adressé à moy.
   Après l'avoir ouÿ, et dit au roy ce qu'il m'avoit dit, ledit seigneur l'ouït; et après l'avoir ouÿ, luy dit qu'à tel besoin ne voudroit faillir à sa sœur, nonobstant leurs différends passés; et si elle se vouloit allier de luy, qu'il la feroit quérir par le gouverneur de Champagne, pour lors messire d'Amboise, seigneur de Chaumont.
    Ledit Riverol prit congé du roy, et alla vers sa maistresse en très grande haste. Elle fut joyeuse de cette nouvelle; toutesfois elle renvoya encore un homme incontinent qu'elle eust ouÿ le premier, suppliant au roy qu'il luy donnast sûreté qu'il la laisseroit aller en Savoye, et qu'il luy rendroit le duc son fils, et l'autre petit, et aussi les places, et qu'il l'ayderoit à maintenir son auctorité en Savoye; et de sa part, qu'elle estoit contente de renoncer à toutes alliances, et prendre la sienne. Ledit seigneur luy bailla tout ce qu'elle demandoit. Incontinent envoya un homme exprès vers ledit seigneur de Chaumont, pour faire l'entreprise; laquelle fut bien faite et bien exécutée, et alla ledit seigneur de Chaumont, avec bon nombre de gens, jusques à Rouvre, sans porter dommage au païs; et amena madame de Savoye, et tout son train, en la plus prochaine place en l'obéyssance du roy.
   Quand ledit seigneur despescha le dernier messager de ladite dame, il estoit jà parti de Lyon, où il s'estoit tenu par l'espace de six mois, pour sagement démesler les entreprises du duc de Bourgongne, sans rompre la trève. Mais à bien connoistre la condition dudit duc, le roy luy faisoit beaucoup plus de guerre en le laissant faire, et luy sollicitant ennemis en secret, que s'il se fust déclaré contre luy; car après que ledit duc eust vu la déclaration, il se fust retiré de son entreprise; parquoy tout ce qui luy advint, ne luy fust point advenu.
    Le roy, en continuant son chemin, au partir de Lyon, se mit sur la rivière de Loire à Rouanne, et vint à Tours. Dès ce qu'il y fut, il sçut la délivrance de sa sœur, dont il fut très joyeux; et manda diligemment qu'elle vint devers luy, et ordonna de sa despense en chemin. Quand elle arriva, il envoya largement gens au devant d'elle, et luy-mesme l'alla recueillir à la porte de Plessis-du-Parc, et luy fit très bon visage, en luy disant: «Madame la Bourguignonne, vous soyez la très bien venue.» Elle connut bien à son visage qu'il ne se faisoit que jouer; et répondit bien sagement qu'elle estoit bonne Françoise, et preste d'obéyr au roy, en ce qu'il luy plairoit luy commander. Ledit seigneur l'amena en sa chambre, et la fit bien traicter. Vray est qu'il avoit très grande envie d'en estre despesché. Elle estoit très sage, et s'entreconnoissoient bien tous deux, et desiroit encore plus son partement. J'eus la charge du roy de ce qui estoit à faire en cette matière. Premier de trouver argent pour son deffray, et pour s'en retourner, et des draps de soye; et de faire mettre par escript leur alliance, et forme de vivre pour le temps advenir. Le roy la voulut desmouvoir du mariage (dont j'ay parlé) de ses deux filles; mais elle s'en excusoit sur les filles, lesquelles y estoient obstinées; et à la vérité, elles n'y estoient point mal. Quand ledit seigneur connut leur vouloir, il s'y consentit; et après que ladite dame eut esté audit lieu du Plessis, sept ou huit jours, le roy et elle firent serment ensemble d'estre bons amis pour le temps advenir, et en furent baillées lettres d'un costé et d'autre; et prit congé ladite dame du roy, qui la fit bien conduire jusques chez elle, et luy fit rendre ses enfans, et toutes ses places et bagues, et tout ce qui luy appartenoit. Tous deux furent bien joyeux de despartir l'un de l'autre; et sont demourés depuis comme bon frère et bonne sœur jusques à la mort.


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