ette aventure désespéra fort
ledit duc; et luy sembla bien que tous ses amis l'abandonneroient, aux enseignes qu'il avoit vues desjà à
sa première perte de Granson; dont il n'y avoit que trois semaines jusques à
celle dont
je parle. Et pour ces doutes, par le conseil d'aucuns, il fit amener par force
la duchesse de Savoye en Bourgongne, et
un de ses enfans, qui aujourd'huy est duc de Savoye.
L'aisné fut sauvé par
aucuns, serviteurs de cette maison de Savoye; car ceux qui firent cette force, la firent en crainte, et furent contraints de se haster. Ce qui fit faire cet exploit audit
duc, fut de peur qu'elle ne se retirast devers
le roy son frère, disant que, pour secourir la maison de Savoye, luy estoit advenu tout ce mal.
Ledit duc la fit mener au
chasteau du Rouvre près
Dijon; et y avoit quelque peu de garde. Toutesfois il l'alloit voir qui vouloit; et entre les autres y alloit
monseigneur de Chasteau-Guyon et
le marquis de Rotelin, qui sont aujourd'hui; desquels deux
ledit duc avoit traicté le mariage avec deux filles de
ladite duchesse, combien que lors lesdits mariages ne fussent point accomplis, mais ils l'ont esté depuis.
Son fils aisné, appelé Philibert, lors duc de Savoye, fut mené à
Chambéry, par ceux qui le sauvèrent; auquel lieu se trouva
l'évesque de Genève, fils de la maison de Savoye, qui estoit homme très volontaire, et gouverné par
un commandeur de Ranvers.
Le roy fit traicter avec
ledit évesque et
son gouverneur, commandeur de Ranvers, en manière qu'ils mirent entre les mains dudit
seigneur,
le duc de Savoye, et un petit frère appelé le protonotaire, avec
le chasteau de Chambéry et
celuy de Mont-Mélian, et lui garda un autre chasteau, où estoient toutes les
bagues de
ladite dame de Savoye.
Au plustost que
ladite duchesse se trouva à
Rouvre (comme
j'ay dit), accompagnée de toutes ses femmes, et largement serviteurs, et qu'elle vit
le duc bien empesché à rassembler gens, et que ceux qui la gardoient n'avoient pas la crainte de
leur maistre qu'ils avoient accoustumé d'avoir, elle se deslibéra d'envoyer vers
le roy son frère, pour traicter appointement, et pour supplier qu'il la retirast. Toutesfois elle estoit en grande doute de tomber sous sa main, n'eust esté le lieu où elle se voyoit; car la hayne avoit esté moult grande et longue entre
ledit seigneur et elle. Il vint de par
ladite dame un gentilhomme de Piémont, appelé
Riverol, son maistre d'hostel, lequel par quelqu'un fut adressé à
moy.
Après l'avoir ouÿ, et dit au
roy ce qu'il
m'avoit dit,
ledit seigneur l'ouït; et après l'avoir ouÿ, luy dit qu'à tel besoin ne voudroit faillir à
sa sœur, nonobstant leurs différends passés; et si elle se vouloit allier de luy, qu'il la feroit
quérir par
le gouverneur de Champagne, pour lors messire d'Amboise, seigneur de
Chaumont.
Ledit Riverol prit congé du
roy, et alla vers
sa maistresse en très grande haste. Elle fut joyeuse de cette nouvelle; toutesfois elle renvoya encore un homme incontinent qu'elle eust ouÿ le premier, suppliant au
roy qu'il luy donnast sûreté qu'il la laisseroit aller en Savoye, et qu'il luy rendroit
le duc son fils, et l'autre petit, et aussi les places, et qu'il l'ayderoit à maintenir son auctorité en Savoye; et de sa part, qu'elle estoit contente de renoncer à toutes alliances, et prendre la sienne.
Ledit seigneur luy
bailla tout ce qu'elle demandoit. Incontinent envoya un homme exprès vers
ledit seigneur de Chaumont, pour faire l'entreprise; laquelle fut bien faite et bien exécutée, et alla
ledit seigneur de Chaumont, avec bon nombre de gens, jusques à
Rouvre, sans porter dommage au païs; et amena
madame de Savoye, et tout son train, en la plus prochaine place en l'obéyssance du
roy.
Quand
ledit seigneur despescha le dernier messager de
ladite dame, il estoit jà parti de
Lyon, où il s'estoit tenu par l'espace de six mois, pour sagement démesler les entreprises du
duc de Bourgongne, sans rompre la trève. Mais à bien connoistre la condition dudit
duc,
le roy luy faisoit beaucoup plus de guerre en le laissant faire, et luy sollicitant ennemis en secret, que s'il se fust déclaré contre luy; car après que
ledit duc eust vu la déclaration, il se fust retiré de son entreprise; parquoy tout ce qui luy advint, ne luy fust point advenu.
Le roy, en continuant son chemin, au partir de
Lyon, se mit sur la rivière de Loire à
Rouanne, et vint à
Tours. Dès ce qu'il y fut, il sçut la délivrance de
sa sœur, dont il fut très joyeux; et manda diligemment qu'elle vint devers luy, et ordonna de sa despense en chemin. Quand elle arriva, il envoya largement gens au devant d'elle, et
luy-mesme l'alla
recueillir à la porte de
Plessis-du-Parc, et luy fit très bon visage, en luy disant: «Madame la Bourguignonne,
vous soyez la très bien venue.» Elle connut bien à son visage qu'il ne se faisoit que jouer; et répondit bien sagement qu'elle estoit bonne Françoise, et preste d'obéyr au
roy, en ce qu'il luy plairoit luy commander.
Ledit seigneur l'amena en sa chambre, et la fit bien traicter. Vray est qu'il avoit très grande envie d'en estre despesché. Elle estoit très sage, et s'entreconnoissoient bien tous deux, et desiroit encore plus son partement.
J'eus la charge du
roy de ce qui estoit à faire en cette matière. Premier de trouver argent pour son deffray, et pour s'en retourner, et des draps de soye; et de faire mettre par escript leur alliance, et forme de vivre pour le temps advenir.
Le roy la voulut desmouvoir du mariage (dont
j'ay parlé) de ses deux filles; mais elle s'en excusoit sur les filles, lesquelles y estoient obstinées; et à la vérité, elles n'y estoient point mal. Quand
ledit seigneur connut leur vouloir, il s'y consentit; et après que
ladite dame eut esté audit lieu du
Plessis, sept ou huit jours,
le roy et elle firent serment ensemble d'estre bons amis pour le temps advenir, et en furent
baillées lettres d'un costé et d'autre; et prit congé
ladite dame du
roy, qui la fit bien conduire jusques chez elle, et luy fit rendre ses enfans, et toutes ses places et
bagues, et tout ce qui luy appartenoit. Tous deux furent bien joyeux de
despartir l'un de l'autre; et sont demourés depuis comme bon frère et bonne sœur jusques à la mort.