our revenir au
duc de Bourgongne, il ramassoit gens de tous costés; et en trois semaines s'en trouva sus grand nombre, qui le jour de
la bataille s'estoient escartés. Il séjourna à
Losanne en Savoye; où
vous, Monseigneur de Vienne, le servistes de bon conseil, en une grande maladie qu'il eut, de douleur et de tristesse, de cette honte qu'il avoit reçue. Et à bien dire la vérité,
je croy que jamais depuis il n'eut l'entendement si bon qu'il avoit eu auparavant
cette bataille. De cette grande assemblée et nouvelle armée qu'il avoit faite,
j'en parle par le rapport de
monseigneur le prince de Tarente, qui le conta au
roy en ma présence.
Ledit prince, environ un an avant, estoit venu vers
ledit duc, très bien accompagné, espérant d'avoir
sa fille et seule héritière, et sembloit bien fils de roy, tant de sa personne que de son accoustrement et de sa compagnie; et le roy de
Naples,
son père, monstroit bien n'y avoir riens espargné. Toutesfois
ledit duc avoit dissimulé cette matière; et entretenoit pour lors
madame de Savoye pour
son fils, et autres; parquoy ledit prince de
Tarente, appelé
don Frédéric d'Arragon, et aussi ceux de son conseil, mal contens des délais, envoyèrent devers
le roy un officier d'armes bien entendu; lequel vint supplier au
roy donner sauf-conduit audit
prince, pour passer par le royaume, et retourner vers
le roy son père, lequel l'avoit mandé.
Le roy l'octroya très volontiers; et luy sembloit bien que c'estoit à la diminution du crédit et renommée du
duc de Bourgongne. Toutesfois, avant que les messager fust de retour, estoient jà assemblées toutes les ligues d'Alemagne, et logées auprès dudit
duc de Bourgongne.
Ledit prince prit congé dudit
duc, le soir de devant
la bataille, en obéyssant au mandement du
roy son père, car à
la première bataille s'estoit trouvé comme homme de bien. Aussi disent
aucuns qu'il usa de vostre conseil,
monseigneur de Vienne; car
je luy ay ouÿ dire et tesmoigner, quand il fut devers
le roy arrivé, et au
duc d'Astoly, appelé le comte Julio, et à plusieurs autres, que de la
première et
seconde bataille en aviez escrit en Italie, et dit ce qui en advint, plusieurs jours avant qu'elles fussent faites.
Comme
j'ay dit, au partement dudit
prince, estoient logées toutes ces alliances assez près dudit
duc; et venoient pour le combattre allans lever le siège qu'il avoit devant
Morat, petite ville près de
Berne, qui appartenoit à
monseigneur de Romont. Lesdits alliés, comme il
me fut dit par ceux qui y estoient, pouvoient bien estre trente mil hommes de pied, bien choisis et bien armés, onze mil piques, dix mil hallebardes, dix mil coulevriniers, et quatre mil hommes à cheval. Lesdites alliances n'estoient point encore toutes assemblées; et ne se trouva à
la bataille que ceux dont
j'ay parlé, et suffisoit bien.
Monseigneur de Lorraine y arriva à peu de gens, dont fort bien luy en prit depuis; car
ledit duc de Bourgongne
tenoit lors toute sa terre.
Audit
duc de Lorraine prit bien de ce qu'on s'ennuyoit de luy en nostre cour; et crois bien qu'il ne sçut jamais la vérité; mais quand un grand homme a tout perdu le sien, il ennuye le plus souvent à ceux qui le soutiennent.
Le roy luy avoit donné un petit d'argent, et le fit conduire avec bon nombre de gens d'armes au travers du païs de Lorraine; lesquels le mirent en Alemagne, et puis retournèrent.
Ledit seigneur de Lorraine n'avoit pas seulement perdu son païs de Lorraine, mais la comté de
Vaudemont, et la pluspart du Barrois; car le demourant
le roy le tenoit. Ainsi ne luy estoit rien demouré; et qui pis estoit, tous ses subjets avoient fait serment audit
duc de Bourgongne, et sans contrainte, et jusques aux serviteurs de sa maison; parquoy sembloit qu'il y eut peu de ressource à son faict; toutesfois Dieu demoure tousjours le juge, pour déterminer de telles causes, quand il luy plaist.
Après que
le duc de Lorraine fut passé, comme
j'ay dit, et quand il eut chevauché
aucuns jours, il arriva vers lesdites alliances, peu d'heures avant la bataille, et avec peu de gens; et lui porta ce voyage grand honneur, et grand profit; car si autrement en fust allé, il eust trouvé peu de
recueil. Sur l'heure qu'il fut arrivé, marchoient les batailles d'un costé et d'autre; car lesdites alliances avoient jà esté logées trois jours ou plus, auprès du
duc de Bourgongne, en lieu fort. A peu de deffence fut desconfit
ledit duc, et mis en fuite; et ne lui prit point, comme de
la bataille précédente, où il n'avoit perdu que sept hommes d'armes. Et cela advint pource que lesdits Suisses n'avoient point de gens de cheval; mais à cette heure-cy, dont
je parle, qui fut près
Morat, y avoit, de la part desdites alliances quatre mil hommes de cheval bien montés, qui chassèrent très loin les gens dudit
duc de Bourgongne; et si joignirent leur bataille à pied avec les gens de pied dudit
duc, qui en avoit largement; car sans ses subjets et
aucuns Anglois qu'il avoit en grand nombre, il lui estoit venu de nouveau beaucoup de gens du païs de Piémont, et autres des subjets du
duc de Milan, comme
j'ay dit. Et
me dit
ledit prince de Tarente, quand il fut arrivé devers
le roy, que jamais n'avoit vu si belle armée; et qu'il avoit compté et fait compter l'armée en passant sur un pont; et y avoit bien trouvé vingt et trois mil hommes de soulde, sans le reste qui suivoit l'armée, et qui estoit pour le faict de l'artillerie. A
moy
me semble ce nombre très grand, combien que beaucoup de gens parlent de milliers, et font les armées plus grosses qu'elles ne sont, et en parlent légèrement.
Le seigneur de Contay, qui arriva vers
le roy, tost après la bataille, confessa au
roy,
moy présent, qu'en
ladite bataille estoient morts huit mil hommes du parti dudit
duc, prenans gages de luy, et d'autres menues gens assez. Et crois, à ce que
j'en ay pu entendre, qu'il y avoit bien dix-huit mil personnes en tout; et estoit aisé à croire, tant pour le grand nombre de gens de cheval, qu'il y avoit, qu'avoient plusieurs seigneurs d'Alemagne, qu'aussi pour ceux qui estoient encore au siège devant
ledit Morat.
Le duc fuit jusques en Bourgongne, bien désolé, comme raison estoit; et se tint en un lieu appelé
la Rivière, où il rassembloit des gens tant qu'il pouvoit. Les Alemans ne chassèrent que ce soir, et puis se retirèrent sans marcher après luy.