Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Cinquième


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Chapitre III

Comment les Suisses deffirent en bataille le duc de Bourgongne près la ville de Morat.

P

our revenir au duc de Bourgongne, il ramassoit gens de tous costés; et en trois semaines s'en trouva sus grand nombre, qui le jour de la bataille s'estoient escartés. Il séjourna à Losanne en Savoye;vous, Monseigneur de Vienne, le servistes de bon conseil, en une grande maladie qu'il eut, de douleur et de tristesse, de cette honte qu'il avoit reçue. Et à bien dire la vérité, je croy que jamais depuis il n'eut l'entendement si bon qu'il avoit eu auparavant cette bataille. De cette grande assemblée et nouvelle armée qu'il avoit faite, j'en parle par le rapport de monseigneur le prince de Tarente, qui le conta au roy en ma présence. Ledit prince, environ un an avant, estoit venu vers ledit duc, très bien accompagné, espérant d'avoir sa fille et seule héritière, et sembloit bien fils de roy, tant de sa personne que de son accoustrement et de sa compagnie; et le roy de Naples, son père, monstroit bien n'y avoir riens espargné. Toutesfois ledit duc avoit dissimulé cette matière; et entretenoit pour lors madame de Savoye pour son fils, et autres; parquoy ledit prince de Tarente, appelé don Frédéric d'Arragon, et aussi ceux de son conseil, mal contens des délais, envoyèrent devers le roy un officier d'armes bien entendu; lequel vint supplier au roy donner sauf-conduit audit prince, pour passer par le royaume, et retourner vers le roy son père, lequel l'avoit mandé. Le roy l'octroya très volontiers; et luy sembloit bien que c'estoit à la diminution du crédit et renommée du duc de Bourgongne. Toutesfois, avant que les messager fust de retour, estoient jà assemblées toutes les ligues d'Alemagne, et logées auprès dudit duc de Bourgongne. Ledit prince prit congé dudit duc, le soir de devant la bataille, en obéyssant au mandement du roy son père, car à la première bataille s'estoit trouvé comme homme de bien. Aussi disent aucuns qu'il usa de vostre conseil, monseigneur de Vienne; car je luy ay ouÿ dire et tesmoigner, quand il fut devers le roy arrivé, et au duc d'Astoly, appelé le comte Julio, et à plusieurs autres, que de la première et seconde bataille en aviez escrit en Italie, et dit ce qui en advint, plusieurs jours avant qu'elles fussent faites.
   Comme j'ay dit, au partement dudit prince, estoient logées toutes ces alliances assez près dudit duc; et venoient pour le combattre allans lever le siège qu'il avoit devant Morat, petite ville près de Berne, qui appartenoit à monseigneur de Romont. Lesdits alliés, comme il me fut dit par ceux qui y estoient, pouvoient bien estre trente mil hommes de pied, bien choisis et bien armés, onze mil piques, dix mil hallebardes, dix mil coulevriniers, et quatre mil hommes à cheval. Lesdites alliances n'estoient point encore toutes assemblées; et ne se trouva à la bataille que ceux dont j'ay parlé, et suffisoit bien. Monseigneur de Lorraine y arriva à peu de gens, dont fort bien luy en prit depuis; car ledit duc de Bourgongne tenoit lors toute sa terre.
   Audit duc de Lorraine prit bien de ce qu'on s'ennuyoit de luy en nostre cour; et crois bien qu'il ne sçut jamais la vérité; mais quand un grand homme a tout perdu le sien, il ennuye le plus souvent à ceux qui le soutiennent. Le roy luy avoit donné un petit d'argent, et le fit conduire avec bon nombre de gens d'armes au travers du païs de Lorraine; lesquels le mirent en Alemagne, et puis retournèrent. Ledit seigneur de Lorraine n'avoit pas seulement perdu son païs de Lorraine, mais la comté de Vaudemont, et la pluspart du Barrois; car le demourant le roy le tenoit. Ainsi ne luy estoit rien demouré; et qui pis estoit, tous ses subjets avoient fait serment audit duc de Bourgongne, et sans contrainte, et jusques aux serviteurs de sa maison; parquoy sembloit qu'il y eut peu de ressource à son faict; toutesfois Dieu demoure tousjours le juge, pour déterminer de telles causes, quand il luy plaist.
   Après que le duc de Lorraine fut passé, comme j'ay dit, et quand il eut chevauché aucuns jours, il arriva vers lesdites alliances, peu d'heures avant la bataille, et avec peu de gens; et lui porta ce voyage grand honneur, et grand profit; car si autrement en fust allé, il eust trouvé peu de recueil. Sur l'heure qu'il fut arrivé, marchoient les batailles d'un costé et d'autre; car lesdites alliances avoient jà esté logées trois jours ou plus, auprès du duc de Bourgongne, en lieu fort. A peu de deffence fut desconfit ledit duc, et mis en fuite; et ne lui prit point, comme de la bataille précédente, où il n'avoit perdu que sept hommes d'armes. Et cela advint pource que lesdits Suisses n'avoient point de gens de cheval; mais à cette heure-cy, dont je parle, qui fut près Morat, y avoit, de la part desdites alliances quatre mil hommes de cheval bien montés, qui chassèrent très loin les gens dudit duc de Bourgongne; et si joignirent leur bataille à pied avec les gens de pied dudit duc, qui en avoit largement; car sans ses subjets et aucuns Anglois qu'il avoit en grand nombre, il lui estoit venu de nouveau beaucoup de gens du païs de Piémont, et autres des subjets du duc de Milan, comme j'ay dit. Et me dit ledit prince de Tarente, quand il fut arrivé devers le roy, que jamais n'avoit vu si belle armée; et qu'il avoit compté et fait compter l'armée en passant sur un pont; et y avoit bien trouvé vingt et trois mil hommes de soulde, sans le reste qui suivoit l'armée, et qui estoit pour le faict de l'artillerie. A moy me semble ce nombre très grand, combien que beaucoup de gens parlent de milliers, et font les armées plus grosses qu'elles ne sont, et en parlent légèrement. Le seigneur de Contay, qui arriva vers le roy, tost après la bataille, confessa au roy, moy présent, qu'en ladite bataille estoient morts huit mil hommes du parti dudit duc, prenans gages de luy, et d'autres menues gens assez. Et crois, à ce que j'en ay pu entendre, qu'il y avoit bien dix-huit mil personnes en tout; et estoit aisé à croire, tant pour le grand nombre de gens de cheval, qu'il y avoit, qu'avoient plusieurs seigneurs d'Alemagne, qu'aussi pour ceux qui estoient encore au siège devant ledit Morat. Le duc fuit jusques en Bourgongne, bien désolé, comme raison estoit; et se tint en un lieu appelé la Rivière, où il rassembloit des gens tant qu'il pouvoit. Les Alemans ne chassèrent que ce soir, et puis se retirèrent sans marcher après luy.


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