r faut voir maintenant comme changea le monde après
cette bataille, et comme les courages du
duc de Bourgongne et de ses ammiés furent mués; et comment
nostre roy conduisit tout sagement; et sera bel exemple pour ces seigneurs jeunes, qui follement entreprennent sans connoistre ce qui leur en peut advenir, et qui aussi ne l'ont point vu par expérience, et mesprisent le conseil de ceux qu'ils dussent appeler. Premièrement
ledit duc propre envoya
le seigneur de Contay au
roy, avec humbles et gracieuses paroles, qui estoit contre sa coustume et nature.
Regardez donc comme une heure de temps le mua. Il prioit au
roy vouloir loyaument tenir sa trève; il s'excusoit de n'avoir esté à la vue, qui se devoit faire auprès d'Auxerre; et assuroit de s'y trouver de brief, là ou ailleurs, au bon plaisir du
roy.
Le roy luy fit très bonne chère, l'assurant de ce qu'il demandoit; car encore ne luy sembloit pas temps de faire le contraire; et connoissoit bien
le roy la loyauté des subjets dudit
duc, et que tost seroit ressours; et vouloir la fin de cette adventure, sans donner occasion à nulle des deux parties de s'accorder. Mais quelque bonne chère que
le roy fist audit
seigneur de Contay, si ouyt-il maintes moqueries par
la ville; car les chansons se disoient publiquement, à la louange des vainqueurs, et à la
foule du vaincu.
Dès que ce duc de
Milan
Galéas (qui pour lors vivoit) sçut cette adventure, il en eut grande joye, nonobstant qu'il fust allié dudit
duc; car il avoir fait alliance pour crainte de ce qu'il voyoit audit
duc de Bourgongne avoir si grande faveur en Italie.
Ledit duc de Milan envoya a grand haste vers
le roy, un homme de peu d'apparence, bourgeois de
Milan; et par un médiateur fut adressé à
moy, et m'apporta lettres dudit
duc.
Je dis au
roy sa venue, qui
me commanda l'ouyr, car il n'estoit point content dudit
duc de Milan, qui avoit laissé son alliance pour prendre celle du
duc de Bourgongne; et vu encore que
sa femme estoit sœur de
la royne. La créance dudit ambassadeur estoit comme
son maistre le duc de Milan estoit adverty que
le roy et
le duc de Bourgongne se devoient entrevoir et faire une très grande paix et alliance ensemble, ce qui seroit au très grand desplaisir du
duc son maistre; et donnoit les raisons pourquoy
le roy ne le devoit faire, auxquelles il y avoit peu d'apparence; mais il disoit, à la fin de son propos, que si
le roy se vouloit obliger de ne faire paix ni trève avec
ledit duc de Bourgongne, que
le duc de Milan donnoit au
roy cent mil ducats comptant. Quand
le roy eut ouÿ la substance de la charge de cet ambassadeur, il le fit venir en sa présence (où il n'y avoit que
moy), et luy dit en brief: «Voicy
monsieur d'Argenton, qui
m'a dit telle chose. Dites à
vostre maistre que
je ne veux point de son argent, et que
j'en lève une fois l'an trois fois plus que luy; et de la paix et de la guerre,
j'en feray à mon vouloir; mais s'il se repent d'avoir laissé mon alliance pour prendre celle du
duc de Bourgongne,
je suis content de retourner comme cous estions.» Ledit ambassadeur remercia
le roy très humblement; et luy sembla bien qu'il n'estoit point roy avaricieux; et supplia fort au
roy qu'il
voulsist faire crier lesdites alliances en la forme qu'elles avoient esté; et qu'il avoit pouvoir d'obliger
son maistre à les tenir.
Le roy luy
accorda; et après disner, furent criées; et incontinent despescha un ambassadeur, qui alla à
Milan, où elles furent criées à grande solemnité. Ainsi voilà desjà un des heurs de l'adversité et
un grand homme mué, qui avoit envoyé une si grande et solemnelle ambassade vers
le duc de Bourgongne pour faire son alliance, n'y avoit que trois semaines.
Le roy René de Cécile traictoit de faire
ledit duc de Bourgongne son héritier, et de luy mettre Provence entre ses mains; et pour aller prendre possession dudit païs estoit allé
monseigneur de Chasteau-Guyon, qui est de présent en Piémont, et autres, pour
le duc de Bourgongne, pour faire gens; et avoit bien vingt mil escus comptant. Dès que les nouvelles vindrent, à grand peine se purent-ils sauver qu'ils ne fussent pris; et
monseigneur de Bresse se trouva au païs, qui prit ledit argent.
La duchesse de Savoye, dès qu'elle sçut les nouvelles de
cette bataille, les fit sçavoir au
roy René, excusant la chose, et le reconfortant de cette perte. Les messagers furent pris, qui estoient Provençaux, et par là se descouvrit ce traicté du
roy de Cécile avec
le duc de Bourgongne.
Le roy envoya incontinent des gens d'armes près de Provence, et ambassadeurs vers
le roy de Cécile, pour le prier de venir, en l'assurant de fort bonne chère, ou autrement qu'il y
pourvoiroit par force. Tant fut conduit
le roy de Cécile, qu'il vint devers
le roy à
Lyon; et luy fut fait très grand honneur et bonne chère.
Je me trouvay présent à leurs premières paroles à l'arrivée; et dit
Jean Cossé, séneschal de Provence, homme de bien et de bonne maison du royaume de
Naples, au
roy: «Sire, ne vous esmerveillez pas, si
le roy mon maistre, vostre oncle, a offert au
duc de Bourgongne le faire son héritier; car il en a esté conseillé par ses serviteurs, et par espécial par
moy; vu que
vous, qui estes fils de
sa sœur et son propre neveu, luy avez faits les torts si grands que de lui avoir pris les chasteaux de
Bar et d'Angers, et si mal traicté en toutes ses autres affaires. Nous avons bien voulu mettre en avant ce marché avec
ledit duc, afin que
vous en ouyssiez les nouvelles, pour
vous donner envie de nous faire la raison, et connoistre que
le roy mon maistre est votre oncle; mais nous n'eusmes jamais envie de mener ce marché jusques au bout.»
Le roy
recueillit très bien et très sagement ces paroles, que
ledit Jean Cossé dit tout au vray, car il conduisoit bien cette matière; et à peu de jours de là furent ces différends bien
accordés; et eut
le roy de Cécile de l'argent, et tous ses serviteurs; et festoya
le roy avec les dames; et le fict festoyer et traicter en toutes choses selon sa nature, le plus près qu'il pust; et furent bons amis; et ne fut plus de nouvelles du
duc de Bourgongne; mais fut abandonné du
roy René et renoncé de toutes parts. Voilà encore un autre malheur de cette petite adversité.
Madame de Savoye, qui long-temps avoit esté estimée estre contre
le roy son frère, envoya un messager secret, appelé
le seigneur de Montaigny, lequel s'adressa à
moy, pour se reconcilier avec
le roy; et allégua les raisons pourquoy elle s'étoit séparée du
roy son frère; et disoit les doutes qu'elle avoit du
roy. Toutesfois elle estoit très sage, et vraye sœur du
roy nostre maistre; et ne joignoit point franchement à se séparer dudit
duc, ni de son amitié; et sembloit qu'elle
voulsist temporiser, et attendre, comme
le roy, ce qu'il seroit encore de l'adventure dudit
duc.
Le roy fut plus gracieux que de coustume; et luy fit faire par
moy toutes bonnes responses; et taschoit qu'elle vinst devers luy; et luy fut renvoyé
son homme. Ainsi voilà une autre des allyances dudit
duc, qui marchande à se
despartir de luy. De tous costés en Alemagne se commencèrent à déclarer gens contre
ledit duc, et toutes ces villes impériales, comme
Nuremberg,
Francfort, et plusieurs autres, qui s'allièrent avec ces vieilles et nouvelles allyances, contre
ledit duc; et sembloit qu'il y eust très grand pardon à luy mal faire.
Les despouilles de son
ost enrichirent fort ces pauvres Suisses, qui de prime-face ne connurent les biens qu'ils eurent en leurs mains, et par espécial les plus ignorans. Un des plus beaux et riches pavillons du monde fut
desparti en plusieurs pièces. Il y en eut qui vendirent grande quantité de plats et d'escuelles d'argent, pour deux grands blancs la pièce,
cuidans que ce fust estaing. Son gros diamant (qui estoit un des plus gros de la chrestienté) où pendoit une grosse perle, fut levé par un Suisse, et puis remis en son estuy, puis rejeté sous un chariot; puis le revint
quérir, et l'offrit à un prestre pour un florin. Celuy-là l'envoya à leurs seigneurs, qui luy en donnèrent trois francs. Ils gagnèrent trois
balais pareils, appelés les trois frères; un autre grand
balai appelé la hotte; un autre, appelé la balle de Flandres (qui estoient les plus grandes et les plus belles pierreries que l'on eust sçu trouver), et d'autres biens infinis, qui depuis leur ont bien donné à connoistre ce que l'argent vaut; car les victoires et estimations en quoy
le roy les mit dès lors, et les biens qu'il leur a faits, leur ont fait recouvrer infini argent. Chacun ambassadeur des leurs, qui vint vers
le roy à ce commencement, eut grands dons de luy, en argent ou en vaisselle. Et par ce moyen les contentoit de ce qu'il ne s'estoit déclaré pour eux; et les renvoyoit les bourses pleines, et revestus de drap de soye. Et se prit à leur promettre pension, qu'il paya bien depuis; mais il vit
la seconde bataille avant; et leur promit quarante mil florins de Rhins tous les ans; les vingt mil pour les villes, et les autres vingt mil pour les particuliers, qui auroient le gouvernement desdites villes. Et ne pense point mentir de dire que
je croy que, depuis
la première bataille de Granson jusques au trespas du
roy nostre dit maistre, lesdites villes et particuliers desdits Suisses ont amendé de
nostre roy d'un million de florins du Rhin. Et n'entends de villes que quatre:
Berne,
Lucerne,
Fribourg,
Zurich, et leurs cantons, qui sont leurs montagnes.
Suisse en est un, qui n'est qu'un village.
J'en ay vu l'avoué, ambassadeur, avec les autres, en bien humble habillement: si en disoit-il son opinion comme les autres.
Glaris et
Underwald s'appellent les autres cantons.