Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Cinquième


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Chapitre Premier

Comment le duc de Bourgongne, faisant la guerre aux Suisses, fut chassé par eux à l'entrée des montagnes près Granson.

O

r le duc de Bourgongne ayant conquis toute la duché de Lorraine, et reçu du roy Saint-Quentin, Han et Bohain, et le meuble du connestable, estoit en paroles avec le roy de s'appointer à Auxerre; et le roy et luy se devoient entrevoir sur une rivière et semblable pont que celuy qui fut fait à Picquigny, à la vue du roy et du roy Edouard d'Angleterre; et sur cette matière alloient et venoient gens. Et vouloit ledit duc laisser reposer son armée, qui estoit fort deffaite, tant à cause de Nuz, que par ce peu de guerre de Lorraine; et le demourant vouloit-il envoyer en garnison, en aucunes places tant du comte de Romont, comme auprès des villes de Berne et Fribourg, auxquelles il vouloit faire la guerre, tant pource qu'ils la lui avoient faite, estant devant Nuz, qu'aussi pour avoir aydé à luy oster la comté de Ferrete (comme avez ouÿ), et pource qu'ils avoient osté audit comte de Romont partie de sa terre. Le roy le sollicitoit fort de cette vue, et qu'il laissast en paix ces pauvres gens de Suisse, et qu'il reposast son armée. Lesdits Suisses, le sentans si près d'eux, luy envoyèrent leur ambassade; et offroient rendre ce qu'ils avoient pris dudit seigneur de Romont. Ledit comte de Romont le sollicitoit d'autre costé de le venir secourir en personne. Ledit duc laissa le sage conseil, et celuy qui pouvoit estre le meilleur (comme il semble à toute sorte de gens), vu la saison et l'estat en quoy estoit son armée; et deslibera d'aller contre eux. Entre le roy et luy fut appointé et baillé lettres, que pour le faict de Lorraine ils n'entreroient point en desbat.
   Le duc partit de Lorraine avec cette armée desconfite, entra en Bourgongne, où lesdits ambassadeurs de ces vieilles ligues d'Alemagne, qu'on appelle Suisses, revindrent devers luy, faisans plus grandes offres que devant; et outre la restitution, luy offroient laisser toutes les alliances, qui seroient contre son vouloir (et par espécial celle du roy) et devenir ses alliés, et le servir de six mil hommes armés, à assez petit payement, contre le roy, toutes les fois qu'il les en requereroit. A riens ne voulut ledit duc entendre; et jà le conduisoit son malheur. Ceux qu'on appelle en ce quartier là les nouvelles alliances, ce sont les villes de Basle et de Strasbourg, et autres villes impériales, qui sont au long de cette rivière du Rhin, lesquelles d'ancienneté avoient esté ennemies desdits Suisses, en faveur du duc Sigismond d'Austriche, duquel elles estoient alliées, par le temps qu'il avoit eu guerre avec lesdits Suisses; toutes ces villes s'allièrent avec iceux Suisses; et fust faite alliance pour dix ans, et paix aussi avec le duc Sigismond.
   Et se fit ladite alliance par la conduite du roy, et à son pourchas, et à ses dépens, comme avez vu ailleurs, à l'heure que la comté de Ferrete fut ostée des mains du duc de Bourgongne, et qu'à Basle firent mourir messire Pierre Archambault, gouverneur dudit pays pour ledit duc; lequel Archambault fust bien cause de cet inconvénient, qui fut bien grand pour ledit duc, car tous ses autres maux en vindrent. Un prince doit bien avoir l'œil sur les gouverneurs qu'il met en un pays nouvellement joinct à sa seigneurie; car au lieu de traicter les subjets en grande douceur et en bonne justice, cettuy-ci fit tout le contraire; car il les traicta en grande violence, et par grande rapine; et mal luy en prit, et à son maistre, et à maint homme de bien. Cette alliance que le roy conduisit, dont j'ay parlé, tourna depuis à grand profit au roy, et plus que la pluspart des gens n'entendent; et crois que ce fut une des plus sages choses qu'il fit oncques en son temps, et plus au dommage de tous ses ennemis; car le duc de Bourgongne deffait, oncques puis ne trouva le roi de France homme qui osast lever la teste contre luy, ni contredire à son vouloir: j'entends de ceux qui estoient ses subjets et en son royaume; car tous les autres ne navigeoient que soubs le vent de cettuy-là: par quoy fut grande œuvre d'allier le duc Sigismond d'Austriche; et cette nouvelle alliance avec les Suisses, dont si longtemps avoient esté ennemis, ne se fit point sans grand despense, ni sans faire maint voyage.
   Après que le duc de Bourgongne eut rompu aux Suisses l'espérance de pouvoir trouver appointement avec luy, ils retournèrent advertir leurs gens, et s'apprester pour se deffendre; et luy approcha son armée du païs de Vaux en Savoye, que lesdits Suisses avoient pris sur monseigneur de Romont, comme dit est; et prit trois ou quatre places qui estoient à monseigneur de Chasteau-Guyon, que lesdits Suisses tenoient; et les deffendirent mal; et de là alla mettre le siège devant une place appelée Granson, laquelle estoit aussi audit seigneur de Chasteau-Guyon. Et y avoit pour lesdits Suisses, sept ou huit cens hommes bien choisis, pource que c'estoit auprès d'eux; et la vouloient bien deffendre. Ledit duc avoit assez grande armée; car de Lombardie lui venoient à toute heure gens, et des subjets de cette maison de Savoye; et il aimoit mieux les estrangers que ses subjets, dont il pouvoit finer assez, de bons; mais la mort du connestable luy aydoit bien à avoir deffiance d'eux, avec d'autres imaginations. Son artillerie estoit très grande et bonne; et estoit en grande pompe en cet ost, pour se montrer à ces ambassadeurs, qui venoient d'Italie et d'Allemagne; et avoit toutes ses meilleures bagues et beaucoup de sa vaisselle, et largement autres paremens; et avoit de grandes fantaisies en sa teste, sur le faict de cette duché de Milan, où il s'attendoit d'avoir des intelligences. Quand le duc eut assiégé ladie place de Granson, et tiré par aucuns jours, se rendirent à luy ceux de dedans à sa volonté; lesquels il fit tous mourir. Les Suisses s'estoient assemblés, non point en grand nombre, comme j'ay ouÿ parler à plusieurs d'entre eux (car de leurs terres ne se tirent point les gens qu'on cuide, et encore moins lors que maintenant; car depuis ce temps-là, la pluspart ont laissé le labeur, pour se faire gens de guerre) et de leurs alliés en avoient peu avec eux; car ils estoient contraints de se haster pour secourir la place; et comme ils furent aux champs, ils sçurent la mort de leurs gens.
   Le duc de Bourgongne, contre l'opinion de ceux à qui il en demandoit, délibéra d'aller au devant d'eux, à l'entrée des montagnes où ils estoient encore, qui estoit bien son désavantage; car il estoit bien en lieu advantageux pour les attendre, et clos de son artillerie, et partie d'un lac; et n'y avoit nulle apparence qu'ils lui eussent sçu porter dommage. Il avoit envoyé cent archiers garder certain pas à l'encontre de cette montagne; et rencontrèrent ces Suisses; et luy se mit en chemin, la pluspart de son armée estant encore en plaine. Les premiers rangs de ses gens cuidoient retourner, pour se rejoindre avec les autres; mais les menues gens qui estoient tout derrière, cuidans que ceux-là fuissent, se mirent à la fuite; et peu à peu se commença à retirer cette armée vers le camp, faisans aucuns très bien leur devoir. Fin de compte, quand ils vindrent jusques à leur ost, ils n'essayèrent point de se deffendre; tous se mit à la fuite.
   Et gagnèrent les Alemans son camp et son artillerie, et toutes les tentes et pavillons de luy et de ses gens (dont il y avoit un grand nombre), et d'autres biens infinis; car riens ne se sauva que les personnes. Et furent perdues toutes les grandes bagues dudit duc; mais de gens, pour cette fois, ne perdit que sept hommes d'armes. Tout le demourant fuit, et luy aussi. Il se devoit mieux dire de luy «qu'il perdit honneur et chevance ce jour», que l'on ne fit du roy Jean de France, qui vaillamment fut pris à la bataille de Poitiers.
   Voicy la première male adventure et fortune que ce duc avoit hamais eue en toute sa vie. De toutes ses autres entreprises il en avoit eu l'honneur ou le profit. Quel dommage luy advint ce jour, pour user de teste, et mépriser conseil? Quel dommage en a reçu sa maison, et en quel estat est-elle encore, et en adventure d'être d'icy à long-temps? Quantes sortes de gens luy en devindrent ennemys, et se déclarèrent, qui le jour de devant temporisoient avec luy, et se feignoient amis? Et pour quelle querelle commença cette guerre? Ce fut pour un chariot de peaux de mouton, que monseigneur de Romont prit à un Suisse, en passant par sa terre. Si Dieu n'eust délaissé ledit duc, il n'est pas apparent qu'il se fust mis en péril, pour si peu de chose, vu les offres qui luy avioent esté faites, et contre quelles gens il avoit à faire, où il n'y pouvoit avoir nul acquest, ni nulle gloire; car pour lors les Suisses n'estoient point estimés comme ils sont our cette heure, et n'estoit riens plus pauvre; et ay ouÿ dire à un chevalier des leurs (qui avoit esté des premiers ambassadeurs, qu'ils avoient envoyés devers ledit duc), qu'il luy avoit dit, en faisant leurs remontrances, pour le desmouvoir de cette guerre, que contre eux ne pouvoit riens gagner; car leur pays estoit très stérile et pauvre; et qu'ils n'avoient nuls bons prisonniers; et qu'il ne croyoit pas que les esperons et mors des chevaux de son ost, ne vausissent plus d'argent que tous ceux de leurs territoires ne sçauroient payer de finances, s'ils estoient pris.
   Retournant à la bataille, le roy fust bientost adverty de ce qui estoit advenu; car il avoit maintes espies et messagers par païs, la pluspart despéchés par ma main, et en eut très grande joye; et ne luy desplaisoit que du petit nombre de gens qui avoient esté perdus. Et se tenoit ledit seigneur, pour ces matières, icy à Lyon, pour pouvoir plus souvent estre adverty et pour donner remède aux choses que cet homme embrassoit; car le roy, qui estoit sage, craignoit que par force ne joignit ces Suisses à luy. De la maison de Savoye, ledit duc en disposoit comme du sien. Le duc de Milan estoit son allié. Le roy René de Cécile luy vouloit mettre son païs de Provence entre les mains. Si ces choses fussent advenues, il tenoit de païs, depuis la mer de Ponant jusques à celle de Levant en son obéyssance; et n'eussent ceux de nostre royaume sçu saillir sinon par mer, si ledit duc n'eust voulu, tenant Savoye, Provence et Lorraine. Vers chacun d'eux le roy envoyoit. L'une estoit sa sœur, madame de Savoye, qui tenoit pour ledit duc; l'autre estoit son oncle, le roy René de Cécile, qui à grand peine escoutoit ses messagers, mais envoyoit tout au duc de Bourgongne. Le roy envoyoit aussi vers ces ligues d'Alemagne; mais c'estoit à grande difficulté, pour les chemins; et y falloit envoyer mendians, pélerins et semblables gens. Lesdites villes respondoient orgueilleusement, disans: «Dites au roy que, s'il ne se déclare, nous nous appointerons et nous déclarerons contre luy.» Il craignoit qu'ainsi ne le fissent. De se déclarer contre ledit duc, n'avoit nul vouloir; mais craignoit bien encore qu'il ne fust nouvelles de ses messagers, qu'il envoyoit par païs.


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