ette délivrance fut bien estrange. Et ne le dis pas pour excuser les fautes dudit
connestable, ni pour donner charge au
roy et audit
duc, car à tous deux il tenoit grand tort; mais il n'estoit nul besoin audit
duc de Bourgongne, qui estoit si grand prince, et de maison si renommée et honorable, de lui donner une sûreté, pour le prendre; et fut grande cruauté de le
bailler où il estoit certain de la mort, et pour avarice. Après cette grande honte qu'il se fit, il ne mit guères à recevoir du dommage. Et ainsi, à voir les choses que Dieu a faites de nostre temps, et fait chacun jour, semble qu'il ne veuille rien laisser impuni; et peut-on voir évidemment que ces estranges ouvrages viennent de luy; car ils sont hors des œuvres de nature, et sont ses punitions soudaines; et par espécial contre ceux qui usent de violence et de cruauté, qui communément ne peuvent estre petits personnages, mais très grands, ou de seigneurie, ou d'auctorité de prince. Longues années avoit fleuri cette maison de Bourgongne; et depuis cent ans, ou environ, qu'ont régné quatre de cette maison, avoit esté autant estimée que maison nulle de la chrestienté; car les autres plus grandes qu'elle avoient eu des afflictions ou des adversités, et cette-cy continuelle félicité et prospérité. Le premier grand de cette maison fut
Philippe-le-Hardy, frère de
Charles-le-Quint, roy de France, qui espousa
la fille de Flandres, comtesse dudit païs, d'Artois, de Bourgongne, Nevers, et Rethel. Le second fut
Jean. Le tiers fut
le bon duc Philippe, qui joignit à sa maison les duchés de Brabant,
Luxembourg, Limbourg, Hollande, Zélande, Hénaut et
Namur. Le quart a esté
ce duc Charles, qui après le trespas de
son père fut l'un des plus riches et redoutés de la chrestienté; et qui trouva en meubles de
bagues et de vaisselles, de tapisseries, livres et linges, plus que l'on n'eût sçu trouver en trois des plus grandes maisons. D'argent comptant,
j'en ai bien vu en d'autres maisons plus largement (car
ledit duc Philippe n'avoit de longtemps point levé de tailles); toutesfois il trouva plus de trois cens mil escus comptant; et trouva paix avec ses voisins, qui peu luy dura. Mais
je ne luy veux point du tout imputer l'occasion de la guerre; car d'autres assez y eurent part. Ses subjets, incontinent après la mort de
son père, luy
accordèrent une ayde de con cœur, et à peu de requeste, chacun païs à part, pour le temps de dix ans, qui se pouvoit bien monter à trois cens cinquante mil escus l'an, sans comprendre Bourgongne. A l'heure qu'il
bailla
ledit connestable, il en levoit plus de trois cens mil d'avantage; et avoit plus de trois cens mil escus comptant; et tout le meuble qu'il
recueillit dudit
connestable ne valoit point quatre-vingt mil escus; car en argent n'avoit que soixante-seize mil escus. Ainsi l'occasion fut bien petite, pour faire une si grande faute; il l'eut bonne; car Dieu luy prépara un ennemy de bien petite force, en fort jeune âge, peu expérimenté en toutes choses, et luy fit
un serviteur, dont plus se fioit pour lors, devenir faux et mauvais; et le mit en suspicion de ses subjets et bons serviteurs. Ne sont-ce pas ici des vrais préparatifs, que Dieu faisoit en l'ancien testament à ceux desquels il vouloit muer la fortune de bien en mal, ou de prospérité en adversité? Son cœur ne s'amollit jamais; mais jusques à la fin a estimé toutes ess bonnes fortunes procéder de son sens et de sa vertu; et avant que mourir, a esté plus grand que tous ses prédécesseurs, et plus estimé par le monde.
Paravant que
bailler
ledit connestable, il avoit jà pris grande deffiance de ses subjets, ou les avoit à grand mespris; car il avoit bien envoyé
quérir mil
lances d'Italiens, et y en avoit eu devant
Nuz largement avec luy.
Le comte de Campobache en avoit quatre cens armés, et plus; et estoit sans terre, car à cause des guerres que la maison d'Anjou avoit menées en ce royaume de
Naples, de laquelle il estoit serviteur, il en estoit banni, et avoit perdu sa terre, et tousjours s'estoit tenu en Provence, ou en Lorraine, avec
le roy René de Cécile, ou avec
le duc Nicolas, fils du
duc Jean de Calabre; après la mort duquel
ledit duc de Bourgongne avoit
recueilli plusieurs de ses serviteurs, et par espécial tous les Italiens: comme celuy que
j'ay nommé,
Jacques Galeot très vaillant, honorable, et loyal gentil-homme et plusieurs autres.
Cedit comte de Campobache, dès lors qu'il alla faire ses questes en Italie, reçut dudit
duc quarante mil ducats d'imprestance, pour mettre sus la compagnie. En passant par
Lyon, il s'accointa d'un médecin appelé
Simon de Pavie; par lequel il fit sçavoir au
roy, que s'il luy vouloit faire certaines choses qu'il demandoit, il offroit à son retour luy
bailler
le duc de Bourgongne entre ses mains. Autant en dit à
monseigneur de Saint-Prier, estant pour lors en Piémont ambassadeur pour
le roy. Retourné qu'il fut, et ses gens d'armes logés en la comté de Marle, offrit encore au
roy que, dès ce qu'il seroit joinct aux champs avec
son maistre, il ne faudroit point de le tuer, ou le mener prisonnier; et disoit la manière: c'estoit, que
ledit duc alloit souvent à l'entour de son
ost, sur un petit cheval, avec peu de gens (et disoit vray) et que là ne faudroit point de le tuer ou prendre. Encore faisoit-il une autre ouverture au
roy: c'estoit, que si
le roy et
ledit duc se venoient à trouver en bataille, l'un devant l'autre, qu'il se tourneroit de son party, avec ses gens d'armes, moyennant certaines choses qu'il demandoit.
Le roy eut la mauvaiseté de
cet homme en grand mespris; et voulut user audit
duc de Bourgongne de grande franchise; et luy fit sçavoir tout cecy par
le seigneur de Contay, dont a esté parlé; mais
ledit duc n'y adjousta point de foy,
ains estimoit que
le roy le faisoit à autres fins; et en aima beaucoup mieux
ledit comte. Parquoy vous voyez que Dieu luy troubla le sens en cet endroit, aux claires enseignes que
le roy luy mandoit. Autant que
celuy-cy, dont
j'ay parlé, estoit mauvais et déloyal, autant estoit bon et loyal
Jacques Galeot; et après avoir longuement vescu, est mort en grand honneur et renommée.