a trève conclue, se remit avant la pratique du
connestable. Et pour n'en faire long procès, fut repris ce qui fur fait à
Bouvines, dont
j'ay parlé cy-devant; et furent
baillés les scellés de cette matière d'un costé et d'autre. Et par ce marché, fut promis audit
duc
Saint-Quentin,
Han et
Bohain, et tout ce que
ledit connestable
tenoit sous le pouvoir dudit
duc, et tous ses meubles, quelque part qu'ils fussent; et fut advisé et conclu la forme de l'assiéger dedans
Han, où il estoit; et celuy qui premier le pourroit prendre, en feroit la justice dedans huit jours, ou le rendroit à son compagnon. Tost se commença l'on à douter de cette marchandise; et les plus gens de bien que
ledit connestable eust le commencèrent à laisser; comme
monseigneur de Genlis, et plusieurs autres de ces quatre compagnons qu'il avoit.
Ledit connestable, qui savoit bien comment
le roy d'Angleterre avoit
baillé ses lettres, et descouvert ce qu'il sçavoit de luy, et que ses ennemis avoient esté à faire la trève, commença à avoir très grand'peur; et envoya devers
ledit duc de Bourgongne, luy supplier qu'il luy plust luy envoyer une sûreté pour aller parler à luy de choses qui fort luy touchoient.
Ledit duc de prime face feignit à la
bailler; mais à la fin la
bailla. Mainte pensée avoit jà eu
ce puissant homme, où il prendroit son chemin pour fuir; car de tout estoit informé, et avoit vu le double des scellés qui avoient esté
baillés contre luy à
Bouvines. Une fois s'adressa à
aucuns serviteurs qu'il avoit, qui estoient Lorrains. Avec ceux-là deslibéra fuir en Alemagne, et y porter grande somme d'argent (car le chemin étoit sûr) et d'acheter une place sur le Rhin, et se tenir là jusqu'à ce qu'il fût appointé de l'un des deux costés. Une autre fois délibéra tenir
son beau chasteau de Han, qui tant luy avoit cousté et l'avoit fait pour se sauver en une telle nécessité; et l'avoit
pourvu de toutes choses, autant que chasteau qui fut en lieu de nostre connoissance. Encore ne trouva-t-il gens à son gré pour demourer avec luy; car tous ses serviteurs estoient nés des seigneuries de l'un prince ou de l'autre. Et par aventure que sa crainte estoit si grande, qu'il ne s'osa suffisamment decouvrir à eux; car
je crois qu'il en eust trouvé qui ne l'eussent pas abandonné, et bon nombre. Et n'estoit pas tant à craindre pour luy d'estre assiégé des deux princes que d'un seul; car c'estoit chose impossible que les deux armées se fussent
accordées. Son dernier party fut d'aller vers
le duc de Bourgongne, sur cette sûreté; et ne prit que quinze ou vingt chevaux; et tira à
Mons en Hénaut, où estoit
le seigneur d'Aimeries, grand
baillif de Hénaut, le plus espécial amy qu'il eust; et là y séjourna, attendant nouvelles du
duc de Bourgongne, qui avoit commencé la guerre contre
le duc de Lorraine, à cause que de luy avoit esté deffié, durant qu'il estoit au siège de
Nuz; et aussi reçu grand dommage en son pays de
Luxembourg.
Dès que
le roy sçut l'allée dudit
connestable, il advisa d'y aller donner remède, et
pourvoir que
ledit connestable ne pust recouvrer l'amitié du
duc de Bourgongne; et tira diligemment devers
Saint-Quentin; et fit assembler sept ou huit cens hommes d'armes; et avec eux y alla, bien informé de ce qui estoit dedans. Comme il vint près de
la ville,
aucuns luy vindrent au-devant, se présenter à luy.
Ledit seigneur
me commanda entrer dedans
la ville, et faire
départir les quartiers. Ainsi le fis; et y entrèrent les gens d'armes, et après y entra
le roy, bien reçu de ceux de
la ville;
aucuns de ceux du
connestable, se retirèrent en Hénaut. Tost fut adverti, par
le roy propre,
le duc de Bourgongne de la prise de
Saint-Quentin, afin de luy oster l'espérance de la
cuider recouvrer par les mains du
connestable. Dès ce que
ledit duc sçut ces nouvelles, il manda au
seigneur d'Aimeries, son grand
baillif de Hénaut, qu'il fit garder
la ville de Mons, en façon que
ledit connestable n'en pust saillir, et que luy fust deffendu de partir de son hostellerie.
Ledit baillif n'osa refuser, et le fit; toutefois la garde n'estoit pas estroite pour
un tel homme, s'il eust eu vouloir de fuir.
Que dirons-nous de Fortune?
Cet homme estoit situé aux confins de ces deux princes ennemis, ayant
si forte place entre ses mains, quatre cens hommes d'armes bien payés, dont il estoit commissaire, et y mettoit qui il vouloit, et les avoit jà maniés douze ans passés; il estoit très sage et vaillant chevalier, qui avoit beaucoup vu; il avoit grand argent comptant; et après tout cela, se trouver en ce danger destitué de
cœur et de tous remèdes! Il faut bien dire que cette tromperesse Fortune l'avoit
regardé de son mauvais visage; mais, pour mieux dire, il faut respondre que tels grands mystères ne viennent point de Fortune, et que Fortune n'est riens, fors seulement une fiction poëtique, et qu'il faloit que Dieu l'eust abandonné, à considérer toutes les choses dessusdites, et assez d'autres que
je n'ai pas dites. Et s'il appartenoit à homme de juger (ce que non, et par espécial à
moy)
je dirois que ce qui raisonnablement devroit avoir esté cause de sa punition, estoit que tousjours avoit travaillé de toute sa puissance que la guerre durast entre
le roy et
le duc de Bourgongne; car là estoit fondée sa grande auctorité et son grand estat; et y avoit peu à faire à les entretenir en ce différend, car naturellement leurs complexions estoient différentes. Celuy seroit bien ignorant, qui croiroit qu'il y eust fortune, ni cas semblable, qui eust sçu garder
un si sage homme à estre mal de ces deux princes, à un coup, qui en leur vie ne s'accordèrent en rien qu'à ceci; et encore plus fort
le roy d'Angleterre, qui avoit espousé
sa nièce, et qui merveilleusement aimoit tous les parens de
sa femme, et par espécial ceux de cette maison de
Saint-Pol. Il est vray-semblable et chose certaine, qu'il estoit esloigné de la grace de Dieu, de s'estre mis ennemy de ces trois princes, et n'avoir un seul amy qui l'eust osé loger une nuict; et autre fortune n'y avoit mis la main que Dieu.
Et ainsi en est advenu et adviendra à plusieurs autres, qui, après les grandes et longues prospérités, tombent en grandes adversités.
Après que
le connestable fut arresté
le roy envoya devers
ledit duc, pour en avoir la délivrance, ou qu'il accomplist le contenu de son scellé.
Ledit duc dit qu'ainsi le feroit; et fit mener
ledit connestable à
Péronne, et estroitement garder.
Ledit duc de Bourgongne avoit jà pris plusieurs places en Lorraine et Barrois; et estoit au siège devant
Nancy, laquelle se deffendoit très bien.
Le roy envoya largement gens d'armes en Champagne, qui donnoient crainte audit
duc; car il n'estoit point dit par la trève qu'il dust détruire
le duc de Lorraine, lequel s'estoit retiré devers
le roy.
Monseigneur du Bouchage et autres ambassadeurs pressoient fort
ledit duc de tenir son scellé. Tousjours disoit qu'ainsi le feroit; et passa de plus d'un mois le terme de huit jours qu'il devoit
bailler
le connestable, ou en faire justice. Se voyant ainsi pressé, et doutant que
le roy ne l'empeschast en son entreprise de Lorraine, qu'il désiroit fort amener à fin, pour avoir le passage de Luxembourg en Bourgongne, et que toutes ses seigneuries joignissent ensemble (car luy
tenant ainsi cette petite duché, il venoit de Hollande jusques auprès de
Lion, tousjours sur luy) pour ces raisons escrivit à
son chancelier, et au
seigneur de Humbercourt (dont
j'ay parlé), tous deux ennemis et malveillans dudit
connestable, qu'ils se tirassent à
Péronne, et qu'à un jour qu'il nomma, ils
baillassent
ledit connestable à ceux que
le roy y envoyeroit (car les deux dessus nommés avoient tout pouvoir pour luy en son absence); et manda audit
seigneur d'Aimeries de leur
bailler.
Cependant battoit fort
la ville de Nancy
ledit duc de Bourgongne; il y avoit de bonnes gens dedans, qui la deffendoient bien. Un capitaine dudit
duc, appelé
le comte de Campobache, natif et banni du royaume de
Naples pour la part Angevine, avoit jà pris intelligence au
duc de Lorraine; car
monseigneur de Lorraine, qui estoit parent bien prochain et héritier de la maison d'Anjou, après la mort du
roy René, son ayeul maternel, avoit trouvé moyen de le gaigner, et aussi l'affection que
ledit comte avoit à ladite maison d'Anjou, dont il tenoit le party au royaume de
Naples, et en estoit pour cette cause fugitif, luy faisoit tromper
son maistre en faveur dudit
duc de Lorraine; et promettoit faire durer ce siège, et qu'il se trouveroit des défauts aux choses nécessaires pour la prise de
la ville. Il le pouvoit bien faire, car il estoit pour lors le plus grand de l'armée, et homme très mauvais pour
son maistre, comme
je dirai ci-après; et ceci estoit comme un apprest des maux qui depuis advinrent audit
duc de Bourgongne.
Je crois que
ledit duc s'attendoit d'avoir pris
la ville, avant que le jour fust venu de
bailler
ledit connestable, et puis ne le
bailler point. Et peut-estre, d'autre costé, que si
le roy l'eust eu, il eust fait plus de faveur au
duc de Lorraine qu'il ne le faisoit pas; car il estoit informé de la pratique qu'avoit
le comte de Campobache; mais il ne s'en mesloit point, et si n'estoit point
tenu de laisser faire
ledit duc en Lorraine, s'il n'eust voulu, pour plusieurs raisons; et avoit largement de gens près ledit païs de Lorraine.
Ledit duc de Bourgongne ne sçut prendre
Nancy, avant le jour qu'il avoit
baillé à ses gens, pour délivrer
ledit connestable. Pour ce, après le jour passé, qui leur avoit esté ordonné, ils exécutèrent le commandement de
leur maistre volontiers, pour la grande hayne qu'ils avoient audit
connestable; et le
baillèrent, à la porte de
Péronne, entre les mains du
bastard de Bourbon, admiral de France, et de
monseigneur de Saint-Pierre, qui le menèrent à
Paris.
Aucuns
m'ont dit que, trois heures après, vindrent messagers à diligence, de par
ledit duc, pour commander à ses gens ne le
bailler point, qu'il n'eust fait à
Nancy; mais il estoit trop tard. A
Paris, fut commencé le procès dudit
connestable, et
bailla
ledit duc tous les scellés, qu'il avoit dudit
connestable, et tout ce qui pouvoit servir à son procès.
Ledit roy pressoit fort la cour; et y avoit gens pour la conduite du procès; et fut vu ce que
le roy d'Angleterre avoit
baillé contre luy, comme avez ouÿ ci-dessus, et finalement
ledit connestable condamné à mourir et tous ses biens confisqués.