Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Quatrième


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Chapitre XII

Comment la mort du connestable fut de tous poincts jurée entre le roy et le duc de Bourgongne; et comment, s'estant retiré au pays du duc, fut, par le commandement d'iceluy, livré au roy, qui le fit mourir par justice.

L

a trève conclue, se remit avant la pratique du connestable. Et pour n'en faire long procès, fut repris ce qui fur fait à Bouvines, dont j'ay parlé cy-devant; et furent baillés les scellés de cette matière d'un costé et d'autre. Et par ce marché, fut promis audit duc Saint-Quentin, Han et Bohain, et tout ce que ledit connestable tenoit sous le pouvoir dudit duc, et tous ses meubles, quelque part qu'ils fussent; et fut advisé et conclu la forme de l'assiéger dedans Han, où il estoit; et celuy qui premier le pourroit prendre, en feroit la justice dedans huit jours, ou le rendroit à son compagnon. Tost se commença l'on à douter de cette marchandise; et les plus gens de bien que ledit connestable eust le commencèrent à laisser; comme monseigneur de Genlis, et plusieurs autres de ces quatre compagnons qu'il avoit. Ledit connestable, qui savoit bien comment le roy d'Angleterre avoit baillé ses lettres, et descouvert ce qu'il sçavoit de luy, et que ses ennemis avoient esté à faire la trève, commença à avoir très grand'peur; et envoya devers ledit duc de Bourgongne, luy supplier qu'il luy plust luy envoyer une sûreté pour aller parler à luy de choses qui fort luy touchoient. Ledit duc de prime face feignit à la bailler; mais à la fin la bailla. Mainte pensée avoit jà eu ce puissant homme, où il prendroit son chemin pour fuir; car de tout estoit informé, et avoit vu le double des scellés qui avoient esté baillés contre luy à Bouvines. Une fois s'adressa à aucuns serviteurs qu'il avoit, qui estoient Lorrains. Avec ceux-là deslibéra fuir en Alemagne, et y porter grande somme d'argent (car le chemin étoit sûr) et d'acheter une place sur le Rhin, et se tenir là jusqu'à ce qu'il fût appointé de l'un des deux costés. Une autre fois délibéra tenir son beau chasteau de Han, qui tant luy avoit cousté et l'avoit fait pour se sauver en une telle nécessité; et l'avoit pourvu de toutes choses, autant que chasteau qui fut en lieu de nostre connoissance. Encore ne trouva-t-il gens à son gré pour demourer avec luy; car tous ses serviteurs estoient nés des seigneuries de l'un prince ou de l'autre. Et par aventure que sa crainte estoit si grande, qu'il ne s'osa suffisamment decouvrir à eux; car je crois qu'il en eust trouvé qui ne l'eussent pas abandonné, et bon nombre. Et n'estoit pas tant à craindre pour luy d'estre assiégé des deux princes que d'un seul; car c'estoit chose impossible que les deux armées se fussent accordées. Son dernier party fut d'aller vers le duc de Bourgongne, sur cette sûreté; et ne prit que quinze ou vingt chevaux; et tira à Mons en Hénaut, où estoit le seigneur d'Aimeries, grand baillif de Hénaut, le plus espécial amy qu'il eust; et là y séjourna, attendant nouvelles du duc de Bourgongne, qui avoit commencé la guerre contre le duc de Lorraine, à cause que de luy avoit esté deffié, durant qu'il estoit au siège de Nuz; et aussi reçu grand dommage en son pays de Luxembourg.
   Dès que le roy sçut l'allée dudit connestable, il advisa d'y aller donner remède, et pourvoir que ledit connestable ne pust recouvrer l'amitié du duc de Bourgongne; et tira diligemment devers Saint-Quentin; et fit assembler sept ou huit cens hommes d'armes; et avec eux y alla, bien informé de ce qui estoit dedans. Comme il vint près de la ville, aucuns luy vindrent au-devant, se présenter à luy. Ledit seigneur me commanda entrer dedans la ville, et faire départir les quartiers. Ainsi le fis; et y entrèrent les gens d'armes, et après y entra le roy, bien reçu de ceux de la ville; aucuns de ceux du connestable, se retirèrent en Hénaut. Tost fut adverti, par le roy propre, le duc de Bourgongne de la prise de Saint-Quentin, afin de luy oster l'espérance de la cuider recouvrer par les mains du connestable. Dès ce que ledit duc sçut ces nouvelles, il manda au seigneur d'Aimeries, son grand baillif de Hénaut, qu'il fit garder la ville de Mons, en façon que ledit connestable n'en pust saillir, et que luy fust deffendu de partir de son hostellerie. Ledit baillif n'osa refuser, et le fit; toutefois la garde n'estoit pas estroite pour un tel homme, s'il eust eu vouloir de fuir.
   Que dirons-nous de Fortune? Cet homme estoit situé aux confins de ces deux princes ennemis, ayant si forte place entre ses mains, quatre cens hommes d'armes bien payés, dont il estoit commissaire, et y mettoit qui il vouloit, et les avoit jà maniés douze ans passés; il estoit très sage et vaillant chevalier, qui avoit beaucoup vu; il avoit grand argent comptant; et après tout cela, se trouver en ce danger destitué de cœur et de tous remèdes! Il faut bien dire que cette tromperesse Fortune l'avoit regardé de son mauvais visage; mais, pour mieux dire, il faut respondre que tels grands mystères ne viennent point de Fortune, et que Fortune n'est riens, fors seulement une fiction poëtique, et qu'il faloit que Dieu l'eust abandonné, à considérer toutes les choses dessusdites, et assez d'autres que je n'ai pas dites. Et s'il appartenoit à homme de juger (ce que non, et par espécial à moy) je dirois que ce qui raisonnablement devroit avoir esté cause de sa punition, estoit que tousjours avoit travaillé de toute sa puissance que la guerre durast entre le roy et le duc de Bourgongne; car là estoit fondée sa grande auctorité et son grand estat; et y avoit peu à faire à les entretenir en ce différend, car naturellement leurs complexions estoient différentes. Celuy seroit bien ignorant, qui croiroit qu'il y eust fortune, ni cas semblable, qui eust sçu garder un si sage homme à estre mal de ces deux princes, à un coup, qui en leur vie ne s'accordèrent en rien qu'à ceci; et encore plus fort le roy d'Angleterre, qui avoit espousé sa nièce, et qui merveilleusement aimoit tous les parens de sa femme, et par espécial ceux de cette maison de Saint-Pol. Il est vray-semblable et chose certaine, qu'il estoit esloigné de la grace de Dieu, de s'estre mis ennemy de ces trois princes, et n'avoir un seul amy qui l'eust osé loger une nuict; et autre fortune n'y avoit mis la main que Dieu.
   Et ainsi en est advenu et adviendra à plusieurs autres, qui, après les grandes et longues prospérités, tombent en grandes adversités.
   Après que le connestable fut arresté le roy envoya devers ledit duc, pour en avoir la délivrance, ou qu'il accomplist le contenu de son scellé. Ledit duc dit qu'ainsi le feroit; et fit mener ledit connestable à Péronne, et estroitement garder. Ledit duc de Bourgongne avoit jà pris plusieurs places en Lorraine et Barrois; et estoit au siège devant Nancy, laquelle se deffendoit très bien. Le roy envoya largement gens d'armes en Champagne, qui donnoient crainte audit duc; car il n'estoit point dit par la trève qu'il dust détruire le duc de Lorraine, lequel s'estoit retiré devers le roy. Monseigneur du Bouchage et autres ambassadeurs pressoient fort ledit duc de tenir son scellé. Tousjours disoit qu'ainsi le feroit; et passa de plus d'un mois le terme de huit jours qu'il devoit bailler le connestable, ou en faire justice. Se voyant ainsi pressé, et doutant que le roy ne l'empeschast en son entreprise de Lorraine, qu'il désiroit fort amener à fin, pour avoir le passage de Luxembourg en Bourgongne, et que toutes ses seigneuries joignissent ensemble (car luy tenant ainsi cette petite duché, il venoit de Hollande jusques auprès de Lion, tousjours sur luy) pour ces raisons escrivit à son chancelier, et au seigneur de Humbercourt (dont j'ay parlé), tous deux ennemis et malveillans dudit connestable, qu'ils se tirassent à Péronne, et qu'à un jour qu'il nomma, ils baillassent ledit connestable à ceux que le roy y envoyeroit (car les deux dessus nommés avoient tout pouvoir pour luy en son absence); et manda audit seigneur d'Aimeries de leur bailler.
   Cependant battoit fort la ville de Nancy ledit duc de Bourgongne; il y avoit de bonnes gens dedans, qui la deffendoient bien. Un capitaine dudit duc, appelé le comte de Campobache, natif et banni du royaume de Naples pour la part Angevine, avoit jà pris intelligence au duc de Lorraine; car monseigneur de Lorraine, qui estoit parent bien prochain et héritier de la maison d'Anjou, après la mort du roy René, son ayeul maternel, avoit trouvé moyen de le gaigner, et aussi l'affection que ledit comte avoit à ladite maison d'Anjou, dont il tenoit le party au royaume de Naples, et en estoit pour cette cause fugitif, luy faisoit tromper son maistre en faveur dudit duc de Lorraine; et promettoit faire durer ce siège, et qu'il se trouveroit des défauts aux choses nécessaires pour la prise de la ville. Il le pouvoit bien faire, car il estoit pour lors le plus grand de l'armée, et homme très mauvais pour son maistre, comme je dirai ci-après; et ceci estoit comme un apprest des maux qui depuis advinrent audit duc de Bourgongne. Je crois que ledit duc s'attendoit d'avoir pris la ville, avant que le jour fust venu de bailler ledit connestable, et puis ne le bailler point. Et peut-estre, d'autre costé, que si le roy l'eust eu, il eust fait plus de faveur au duc de Lorraine qu'il ne le faisoit pas; car il estoit informé de la pratique qu'avoit le comte de Campobache; mais il ne s'en mesloit point, et si n'estoit point tenu de laisser faire ledit duc en Lorraine, s'il n'eust voulu, pour plusieurs raisons; et avoit largement de gens près ledit païs de Lorraine.
   Ledit duc de Bourgongne ne sçut prendre Nancy, avant le jour qu'il avoit baillé à ses gens, pour délivrer ledit connestable. Pour ce, après le jour passé, qui leur avoit esté ordonné, ils exécutèrent le commandement de leur maistre volontiers, pour la grande hayne qu'ils avoient audit connestable; et le baillèrent, à la porte de Péronne, entre les mains du bastard de Bourbon, admiral de France, et de monseigneur de Saint-Pierre, qui le menèrent à Paris. Aucuns m'ont dit que, trois heures après, vindrent messagers à diligence, de par ledit duc, pour commander à ses gens ne le bailler point, qu'il n'eust fait à Nancy; mais il estoit trop tard. A Paris, fut commencé le procès dudit connestable, et bailla ledit duc tous les scellés, qu'il avoit dudit connestable, et tout ce qui pouvoit servir à son procès. Ledit roy pressoit fort la cour; et y avoit gens pour la conduite du procès; et fut vu ce que le roy d'Angleterre avoit baillé contre luy, comme avez ouÿ ci-dessus, et finalement ledit connestable condamné à mourir et tous ses biens confisqués.


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