Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Quatrième


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Chapitre XI

Comment le connestable taschoit de s'excuser envers le roy, après la trève faite à l'Anglois; et comment aussi fut faite trève de neuf ans entre le roy Louis et le duc de Bourgongne.

C

e jour dont je parle, qui fut le lendemain de nostre vue, monseigneur le connestable envoya un sien serviteur nommé Rapine, à qui le roy fit depuis du bien, et estoit bon serviteur de son maistre, lequel apporta lettres au roy. Ledit seigneur voulut que monseigneur du Lude et moy ouyssions sa créance. Et estoit jà venu monseigneur de Contay de la marchandise, contre monseigneur le connestable, dont vous avez ouÿ parler cy-dessus; et ne sçavoit plus le connestable à quel sainct se vouer, et se tenoit comme pour perdu. Les paroles que nous dit Rapine, estoient très humbles: que son maistre sçavoit bien qu'on avoit fait beaucoup de rapports au roy contre luy, mais qu'il avoit bien pu connoistre par expérience, qu'il n'avoit point voulu faire de faute. Et pour mieux assurer le roy de son vouloir, entra en quelque marché de réduire monseigneur de Bourgongne, en façon qu'il ayderoit à destrousser le roy d'Angleterre, et toute sa bende, s'il vouloit. Et sembloit bien, à sa façon de parler, que son maistre estoit despourvu de toute espérance. Nous luy dismes que nous avions bon accord avec les Anglois, et que nous ne voulions point de desbat. Et s'aventura monseigneur du Lude, qui estoit avec moy, jusques à luy demander s'il ne sçavoit point où estoit l'argent comptant de son maistre. Je m'esbahis comme cette parole, vu que cestuy-là estoit très bon serviteur, ne fit fuir ledit connestable, et entendre son cas, et ce qu'on lui procuroit, et encore vu le péril en quoy il avoit esté, n'y avoit qu'un an; mais j'ay vu peu de gens en ma vie qui sçachent bien fuir à temps, ni cy ni ailleurs; car les uns n'ont point d'expérience, d'avoir vu à l'œil leurs païs voisins, qui est grand défaut à tout homme de bien, car avoir vu donne grand sens et grande hardiesse; les autres ont trop d'amour à leurs biens, à leurs femmes, et à leurs enfans; et ces raisons ont esté cause de faire périr beaucoup de gens de bien.
   Quand nous eusmes fait notre rapport au roy, il appela un secrétaire; et n'y avoit avec luy que monseigneur de Havart, serviteur du roy d'Angleterre, qui ne savoit riens de ca qu'on gardoit audit connestable; et y estoit le seigneur de Contay, qui revenoit d'avec ledit duc de Bourgongne, et nous deux, qui avions parlé audit Rapine. Le roy envoya un lettre audit connestable; et luy mandoit ce qui avoit esté fait le jour de devant, et de cette trève; et qu'il estoit empesché en beaucoup de grandes affaires, et qu'il avoit bien à besongner d'une telle teste comme la sienne; et puis se retourna devers l'Anglois et monseigneur de Contay, et leur dit: «Je n'entends point que nous eussions le corps; mais j'entends que nous eussions la teste, et que le corps fût demouré là.» Cette lettre fut baillée à Rapine, qui la trouva très bonne, et lui sembloit parole très aimable que le roy disoit, et qu'il avoit bien à besongner d'une telle teste que celle de son maistre, et n'entendoit point la fin de cette parole. Le roy d'Angleterre envoya au roy les deux lettres de créance, que ledit connestable lui avoit escrites; et manda toutes les paroles qu'il avoit jamais mandées; et ainsi pouvez voir en quel estat il s'estoit mis entre ces trois grands hommes; car chacun des trois luy vouloit la mort.
   Le roy d'Angleterre, après avoir reçu son argent, se mit en chemin, droit à Calais à bonnes journées; car il doutoit la hayne du duc de Bourgongne et de ceux du païs; et à la vérité, quand ses gens s'écartoient, quelqu'un en demouroit tousjours par les buissons. Et laissa ses ostages, comme il avoit promis, monseigneur de Havart, et messire Jean Cheney, grand escuyer d'Angleterre, jusques à ce qu'il fust passé la mer.
   Vous avez bien ouÿ, au commencement de cette matière d'Angleterre, comme ce roy ici n'avoit point fort cette matière à cœur; car dès ce qu'il estoit à Douvres en Angleterre, et avant que de monter au navire pour passer, il entra en pratique avec nous. Et ce qui lui faisoit passer deçà n'estoit que pour deux fins. L'une, pour ce que tout son royaume le désiroit, comme ils ont accoustumé le temps passé, et la presse que leur en faisoit le duc de Bourgongne. L'autre raison estoit, pour réserver une bonne grosse somme d'argent de celuy qu'il avoit lors en Angleterre levé pour faire ce passage; car, comme vous avez ouÿ, les roys d'Angleterre ne lèvent jamais riens que leur domaine, si ce n'est pour cette guerre de France. Une autre habileté avoit fait ledit roy, pour contenter ses subjets; il avoit amené dix ou douze hommes, que de Londres que d'autres villes d'Angleterre, gros et gras, qui estoient des principaux entre les communes d'Angleterre, et qui estoient ceux qui avoient fort tenu la main à ce passage, et mettre sus cette puissante armée. Ledit roy les faisoit loger en bonnes tentes; mais ce n'estoit point la vie qu'ils avoient accoustumé, et en furent tost las; et cuidoient qu'au bout de trois jours ils dussent avoir une bataille, quand ils seroient deçà la mer; et le roy d'Angleterre aydoit à leur faire des doutes, et aussi des craintes, pour leur faire trouver la paix bonne, afin qu'ils luy aydassent, quand ils seroient de retour en Angleterre, à esteindre les murmures qui pourroient estre à cause de son retour; car oncques roy d'Angleterre, depuis le roy Artus, n'amena tant de gens et de gros personnages pour un coup deçà la mer. Et s'en retourna très diligemment, comme vous avez ouÿ; et lui demoura beacoup d'argent de celuy qu'il avoit levé en Angleterre, pour le payement de ses gens d'armes; ainsi parvint à la pluspart de ses intentions. Il n'estoit point complexionné pour porter le travail qui seroit nécessaire à un roy d'Angleterre, qui voudroit faire conqueste en France; et pour ce temps, le roy avoit bien pourvu à la deffence, combien que partout n'eût sçu bien pourvoir aux ennemis qu'il avoit, car il en avoit trop. Un autre grand désir avoit le roy d'Angleterre: c'estoit d'accomplir le mariage du roy Charles huitiesme, qui est en règne aujourd'huy, avec sa fille; et ce mariage luy fit dissimuler beaucoup de choses, qui depuis tournèrent au grand profit du roy.
   Passés que furent les Anglois en Angleterre, sauf les ostages qui estoient avec le roy, ledit seigneur se retira vers Laon, en une petite ville, qui a nom Vervins, sur les marches de Haynaut; et à Avesnes en Haynaut se trouvèrent le chancelier de Bourgongne, et autres ambassadeurs, avec le seigneur de Contay, pour le duc de Bourgongne; et désiroit le roy cette fois pacifier tout. Ce grand nombre d'Anglois luy avoit fait peur; car en son temps il avoit vu leurs œuvres en ce royaume, et ne vouloit point qu'ils retournassent. Le roy eut nouvelles dudit chancelier, qui disoient que le roy envoyast de ses gens à un pont, à mi-chemin d'Avesnes et de Vervins, et que luy et ses compagnons s'y trouveroient. Le roy leur manda qu'il s'y trouveroit luy-mesme, combien qu'aucuns, à qui il le demanda, ne furent point de cet advis. Toutesfois il y alla; et mena les ostages des Anglois avec luy; et furent présens quand le roy reçut les ambassadeurs, qui vindrent très bien accompagnés d'archiers, et autres gens de guerre. Pour cette heure ils n'eurent autre parole avec le roy, et les mena l'on disner.
   L'un de ces Anglois se commença à repentir de cet appointement, et me dit à une fenestre, que, s'ils eussent vu beaucoup de tels gens avec le duc de Bourgongne, par aventure n'eussent-ils pas fait la paix. Monseigneur de Narbonne, qui aujourd'huy s'appelle monseigneur de Fouez, ouyt cette parole, et luy dit: «Estiez-vous si simple de penser que le duc de Bourgongne n'eust grand nombre de gens? Il les avoit seulement envoyés rafraîchir; mais vous aviez si bon vouloir de retourner, que six cens pippes de vin et une pension que le roy vous donne, vous ont renvoyé bientost en Angleterre.» L'Anglois se courrouça et dit: «C'est bien ce que chacun nous disoit: que vous vous moqueriez de nous. Appelez-vous l'argent que le roy nous donne, pension? c'est tribut; et, par saint George! vous en pourriez bien tant dire, que nous retournerions.» Je rompis la parole et la convertis en moqueries; mais l'Anglois n'en demoura point content, et en dit un mot au roy, qui merveilleusement s'en courrouça audit seigneur de Narbonne.
   Le roy n'eut point grandes paroles aux dessusdits chancelier et ambassadeurs pour cette fois; et fut appointé qu'ils viendroient à Vervins; et ainsi le firent, et vindrent avec le roy. Quand ils furent arrivés à Vervins, le roy commit messire Tanneguy du Chastel et messire Pierre d'Oriole, chancelier de France, à besongner avec eux et autres. De chacun costé entrèrent en grandes remonstrances, et à soustenir chacun son party. Les dessusdits vindrent faire au roy leur rapport, disant que les Bourguignons étoient fiers en leurs paroles, mais qu'ils leur avoient bien rivé le clou; et disoient les responses qu'ils leur avoient faites; dont le roy ne fut point content. Et leur dit que toutes ces responses avoient été faites maintes fois; et qu'il n'estoit point question de paix finale, mais de trève seulement; et qu'il ne vouloit point qu'on leur usast plus de ces paroles; et que luy-mesme vouloit parler à eux. Si fit venir ledit chancelier et autres ambassadeurs en sa chambre; et n'y demoura avec luy que feu monseigneur l'admiral, bastard de Bourbon, monseigneur du Bouchage et moy; et conclud la trève pour neuf ans marchande, et revenant chacun au sien. Mais lesdits ambassadeurs supplièrent au roy qu'elle ne fust point encore criée, pour sauver le serment du duc, qui avoit juré de ne la faire, que le roy d'Angleterre n'eust esté hors de ce royaume un certain temps, afin qu'il ne semblast point qu'il eust accepté la sienne.
   Le roy d'Angleterre, qui avoit grand despit de ce que ledit duc n'avoit voulu accepter sa trève, et estoit adverty que le roy en traictoit une autre avec ledit duc, envoya messire Thomas de Mont-Gomery, un chevalier fort privé de luy, devers le roy, à Vervins, à l'heure que le roy traictoit cette trève dont j'ay parlé avec ceux du duc de Bourgongne. Ledit messire Thomas requit au roy, de par le roy d'Angleterre, qu'il ne voulsist prendre d'autre trève avec le duc, que celle qu'il avoit faite. Aussi luy prioit ne vouloir point bailler Saint-Quentin audit duc; et offroit au roy que, s'il vouloit continuer la guerre audit duc, il seroit content de repasser la mer pour luy, et en sa faveur, la saison prochaine, pourvu que le roy le récompensast du dommage qu'il auroit à cause de la gabelle des laines à Calais, qui ne luy vaudroit riens (cette gabelle peut bien monter à cinquante mil escus), et aussi que le roy payast la moitié de son armée, et ledit roy d'Angleterre payeroit l'autre moitié. Le roy mercia fort ledit roy d'Angleterre, et donna de la vaisselle audit messire Thomas, et s'excusa de la guerre, disant que la trève estoit jà accordée; mais que ce n'estoit que celle propre qu'eux deux roys avoient faite du propre terme de neuf ans, mais que ledit duc en vouloit lettres à part; et excusa la chose au mieux qu'il pust, pour contenter ledit ambassadeur, lequel s'en retourna, et ceux qui estoient demourés en ostages aussi. Le roy s'émerveilla fort des offres que le roy d'Angleterre luy avoit faites; et il n'y eut que moy présent à les ouyr; et sembla bien au roy que c'eust esté chose bien périlleuse de faire repasser le roy d'Angleterre, et qu'il y a peu à faire mettre desbat entre les François et les Anglois, quand ils se trouvent ensemble, et qu'aisément se fussent accordés de nouveau les Bourguignons et eux; et luy crût l'envie de conclure cette trève avec les Bourguignons.


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