os barrières ainsi faites, comme vous avez ouÿ, vindre le lendemain les deux roys; et fut l'an mil quatre cens septante cinq, le vingt et neuviesme jour d'aoust.
Le roy avoit environ huit cens hommes d'armes avec luy, et arriva le premier. Du costé où estoit
le roy d'Angleterre, estoit toute son armée en bataille; et combien que nous ne pussions point voir le tout, si nous sembloit bien qu'il y avoit un merveilleux grand nombre de gens de cheval et de pied ensemble. Ce que nous avions de nostre costé ne paroissoit riens auprès d'eux. Aussi la quarte partie de l'armée du roy n'y estoit pas. Il estoit dit qu'avec chacun des roys y auroit douze hommes, qui estoient jà ordonnés, pour estre aux barrières, des plus grands et des plus prochains. De nostre costé avions quatre hommes du
roy d'Angleterre, pour voir ce qui se faisoit parmy nous; et autant en avoient-ils de leur costé, des nostres. Comme
je vous ay dit,
le roy estoit arrivé le premier, et estoit jà aux barrières; et estions douze au plus près de luy; entre lesquels estoient
le feu duc Jean de Bourbon, et
le cardinal son frère. Le plaisir du
roy avoit esté que
je fusse vestu de luy ce jour: il avoit accoustumé de long-temps, d'en avoir quelqu'un qui s'habilloit pareil de luy souvent.
Le roy d'Angleterre vint du long de la chaussée dont
j'ay parlé très bien accompagné; et sembloit bien roy. Avec luy estoit
le duc de Clarence son frère,
le duc de Northomberland, et
aucuns autres seigneurs, son chambellan, appelé
monseigneur de Hastingues,
son chancelier et autres; et n'y en avoit que trois ou quatre habillés de drap d'or, pareil dudit
roy.
Ce roy avoit une barrette de
veloux noir sur sa teste; et y avoit une grande fleur de lys de pierreries par dessus. C'estoit un très beau prince et grand; mais il commençoit à engresser; et l'avois vu autrefois plus beau; car
je n'ay point souvenance d'avoir jamais vu un plus bel homme qu'il estoit, quand
monseigneur de Warvic le fit fuir d'Angleterre. Comme il approcha de la barrière, à cinq pieds près, il osta sa barrette, et s'agenouilla, comme à demi pied de terre.
Le roy lui fit aussi grande révérence, lequel estoit jà appuyé contre la barrière. Et commencèrent à s'entr'embrasser par les trous, et fit
le roy d'Angleterre encore une autre plus grande révérence.
Le roy commença la parole, et luy dit: «Monsieur mon cousin,
vous soyez le très bien venu; il n'y a homme au monde que
je désirasse tant à voir que
vous, et loué soit Dieu de quoy nous sommes icy assemblés à si bonne intention.»
Le roy d'Angleterre respondit à ce propos, en assez bon françois. Lors commença à parler
le chancelier d'Angleterre, qui estoit un prélat, appelé l'évesque de
Lisle; et commença par une prophétie, dont les Anglois ne sont jamais despourvus; laquelle disoit qu'en
cette ville de Picquigny se devoit faire une grand paix entre France et Angleterre. Et après furent desployées les lettres que
le roy avoit fait
bailler audit
roy d'Angleterre, touchant le traicté qui estoit fait; et demanda
ledit chancelier au
roy s'il ne les avoit pas commandées telles, et s'il les avoit pour agréables. A quoy
le roy respondit que ouy, et aussi celles qui luy avoient esté
baillées de la part du
roy d'Angleterre. Et lors fut apporté et ouvert le missel; et mirent les deux roys la main dessus, et les deux autres mains sur la saincte vraye croix; et jurèrent tous deux ce qui avoit esté promis entre eux: c'est à sçavoir la trève du terme de neuf ans accomplis, compris les alliés d'un costé et d'autre, et d'accomplir le mariage de leurs enfans, ainsi qu'il estoit contenu audit traicté. Après le serment fait,
nostre roy, qui avoit bienla parole à commandement, commença à dire au
roy d'Angleterre, en se riant, qu'il faloit qu'il vinst à
Paris, et qu'il le festoyeroit avec les dames, et qu'il luy
bailleroit
monseigneur le cardinal de Bourbon pour confesseur, qui estoit celuy qui l'absoudroit très volontiers de ce péché, si aucun y en avoit commis.
Le roy d'Angleterre le prit à grand plaisir; et parloit de bon visage; car il sçavoit bien que
ledit cardinal estoit bon compagnon. Comme ce propos eut un peu duré, ou semblable,
le roy, qui se monstroit avoir auctorité en cette compagnie, nous fit retirer, ceux qui estoient avec luy, et nous dit qu'il vouloit parler au
roy d'Angleterre seul; ceux du
roy d'Angleterre se retirèrent semblablement, sans attendre qu'on leur dist. Comme les deux roys eurent un peu parlé,
le roy
m'appela, et demanda au
roy d'Angleterre s'il
me connoissoit. Il luy répondit que ouy, et dist les lieux où il
m'avoit vu; et que d'autrefois m'estois empesché pour lse servir à
Calais, du temps que
j'estois avec
le duc de Bourgongne.
Le roy luy demanda, si
le duc de Bourgongne ne vouloit point tenir la trève, pour ce que si orgueilleusement en avoit respondu, comme avez ouÿ, et luy demanda aussi qa qu'il luy plaisoit qu'il fist.
Le roy d'Angleterre luy dit qu'il la luy offrist encore, et que s'il ne la vouloit accepter, qu'il s'en rapporteroit à eux deux. Après vint
le roy tomber sur
le duc de Bretagne (qui estoit ce qui luy avoit fait ouvrir cette parole) et luy en fit semblable demande.
Le roy d'Angleterre luy respondit qu'il luy prioit qu'il ne
voulsist point faire la guerre audit
duc de Bretagne, et qu'en sa nécessité il n'avoit jamais trouvé si bon amy.
Le roy s'en tut à tant; et avec les plus aimables et gracieuses paroles qu'il put, en rappelant la compagnie, prit congé du
roy d'Angleterre, et dit quelque bon mot à chacun de ses gens. Et ainsi tous deux en un coup, ou bien peu s'en falut, se retirèrent de la barrière, et montèrent à cheval.
Le roy s'en alla à
Amiens,
le roy d'Angleterre en son
ost, à qui on envoyoit de la maison du
roy tout ce qui luy faisoit besoin, jusques aux torches et aux chandelles. A ce parlement ne se trouva point
le duc de Glocestre, frère du
roy d'Angleterre, et
aucuns autres, comme mal contens de cette rève; mais depuis ils se revinrent, et bientôt après vint
ledit duc de Glocestre vers
le roy jusques à
Amyens; et luy fit
le roy de très beaux présens, comme de vaisselle et de chevaux bien accoustrés.
Quand
le roy se fut retiré de cette vue, il parla à
moy le long du chemin, sur deux poincts. Il trouva
le roy d'Angleterre si prest de venir à
Paris, que cela ne luy avoit point plu, et disoit: «C'est un très beau roy; il aime fort les femmes; il pourroit trouver quelque affectée à
Paris qui luy sauroit bien dire tant de belles paroles, qu'elle luy feroit envie de revenir»; et que ses prédécesseurs avoient trop esté à
Paris et en Normandie; et que la compagnie de l'autre ne valoit rien deçà la mer, mais que delà la mer il le vouloit bien pour bon frère et amy. Encore se
douloit
le roy dequoy il l'avoit trouvé un peu dur, quand il luy avoit parlé du
duc de Bretagne; et l'eust volontiers gaigné qu'il se fust contenté qu'on eust fait la guerre en Bretagne; et luy en fit encore sentir par
monseigneur du Bouchage, et par
monseigneur de Saint-Pierre; mais quand
le roy d'Angleterre s'en vit pressé, il dit que qui feroit guerre en Bretagne, il repasseroit une autre fois pour la deffendre. Ouye laquelle response, on ne luy en parla plus. Comme
le roy fut arrivé à
Amiens, et comme il voulut souper, vindrent trois ou quatre de ceux du
roy d'Angleterre souper avec luy, qui avoient aydé à traicter cette paix; et
monseigneur de Havart commença à dire au
roy, en l'oreille, que s'il vouloit, il trouveroit bien moyen de faire venir
son maistre jusques à
Amiens, par adventure jusques à
Paris, à faire bonne chère avec luy.
Le roy, combien que ce propos et cette offre ne luy plaisoient guères, si en fit-il très bon visage; et se prit à laver, sans trop respondre à propos; mais
me dist en l'oreille que ce qu'il avoit pensé luy estoit advenu; c'estoit cet offre. Encore en parlèrent-ils après souper; mais le plus sagement qu'on put, on rompit cette entreprise, disant qu'il faloit que
le roy partit à grande diligence, pour aller contre
le duc de Bourgongne. Combien que ces matières estoient très grandes, et que des deux costés on mettoit peine à sagement les conduire, toutesfois y advint-il des choses plaisantes, qui ne sont pas à oublier; et ne se doit personne esbahir, de voir les grands maux que les Anglois ont fait en ce royaume, et de fresche mémoire et datte, si
le roy travailloit et despendoit à les mettre hors amiablement, afin qu'il les pust encore tenir amis pour le temps advenir, ou au moins qu'ils ne lui fissent point de guerre.
Le lendemain de nostre vue vindrent grande force d'Anglois à
Amiens; et nous fut conté par
aucuns que le Saint-Esprit avoit fait cette paix; car tous se fondoient en prophéties. Et ce qui leur faisoit dire, estoit qu'un pigeon blanc s'estoit trouvé sur la tente du
roy d'Angleterre, le jour de la vue; et pour quelque bruit qu'il y eut en l'ost, il ne s'estoit voulu bouger; mais à l'opinion d'aucuns, il avoit un peu plu, et puis il vint un grand soleil, et ce pigeon se vint mettre sur cette tente, qui estoit la plus haute, pour s'essuyer. Et cette raison dessusdite
m'allégua un gentil-homme de Gascongne, serviteur du
roy d'Angleterre, appellé
Louis de Breteilles; lequel estoit très mal content de cette paix; et pource qu'il
me connoissoit de long-temps, parla à
moy privément, et disoit que nous nous moquerions fort du
roy d'Angleterre. Et luy demandai quantes batailles
le roy d'Angleterre avoit gaignées. Il me dit neuf, où il avoit esté en personne.
Je luy demandai combien il en avoit perdu; il me respondit qu'il n'en avoit perdu qu'une, et que c'estoit
celle que nous lui faisions perdre; et qu'il reputoit cette honte plus grande, de le renvoyer en cet estat, qu'il ne faisoit l'honneur qu'il avoit eu à gaigner les autres neuf.
Je contai cecy au
roy, qui
me dit que c'estoit un très mauvais paillard, et qu'il le falloit garder de parler. Il l'envoya
quérir à son disner, et le fit disner avec luy, et luy offrit de très beaux et bons partis, s'il eust voulu demourer par deçà; et quand il vit qu'il ne vouloit demourer, il luy donna mil escus comptant; et luy promit faire des biens à des frères qu'il avoit par deçà; et
je luy dis quelque mot à l'oreille, afin qu'il mit peine d'entretenir l'amour qui estoit commencée entre les deux roys.
Il n'estoit rien au monde dont
le roy eust plus grande peur, que de ce qu'il luy eschapast quelque mot, par quoy les Anglois pensassent qu'on se moquast d'eux; et d'adventure, le lendemain après cette vue, comme il estoit en son retraict, que nous n'estions que trois ou quatre, il luy eschapa quelque mot de risée, touchant les vins et les présens qu'il avoit envoyés à l'ost des Anglois; et en se tournant, il aperçut un marchand gascon, qui demouroit en Angleterre, lequel luy estoit venu demander un congé, pour tirer une certaine quantité de vin de Gascongne sans rien payer du droit du
roy; et estoit chose qui pouvoit fort profiter audit marchand, s'il luy estoit accordé.
Ledit seigneur fut très esbahi, quand il le vit, et comment il pouvoit estre entré. Il luy demanda de quelle ville il estoit en Guyenne; et s'il estoit marchand et marié en Angleterre. Le marchand luy respondit que ouy, mais qu'il n'y avoit guères vaillant. Incontinent
le roy luy
bailla un homme, avant que partir de là, qui le conduisit à
Bordeaux; et parlay à luy par le commandement du
roy; et eut un très bon office en la ville, dont il estoit né, et la traicte des vins qu'il demandoit, et mil francs comptant pour faire venir sa femme; et envoya un sien frère en Angleterre sans ce qu'il y allast; et ainsi se condamna
le roy en cette amende, connoissant qu'il avoit trop parlé.