Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Quatrième


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Chapitre IX

Comment le roy fit festoyer les Anglois dedans Amiens, et comment la place fut assignée pour la vue des deux roys.

L

e roy d'Angleterre, pour conclure cette paix, vint loger à demie lieue d'Amiens; et estoit le roy à la porte, qui de loin les pouvoit voir arriver. Pour ne mentir point, il sembloit bien qu'ils fussent neufs à ce mestier de tenir les champs, et chevauchoient en assez mauvais ordre. Le roy envoya au roy d'Angleterre trois cens charriots de vin, des meilleurs qu'il fut possible de finer; et sembloit ce charroy quasi un ost aussi grand que celuy du roy d'Angleterre. Et pour ce qu'il estoit trève, venoient largement Anglois en la ville, et se monstroient peu sages, et ayant peu de révérence à leur roy; ils venoient tous armés, et en grande compagnie. Et quand nostre roy y eust voulu aller à mauvaise foy, jamais si grande compagnie ne fut si aisée à desconfire; mais sa pensée n'estoit autre qu'à les bien festoyer, et se mettre en bonne paix avec eux pour son temps. Il avoit ordonné, à l'entrée de la porte de la ville, deux grandes tables, à chacun costé une, chargées de toutes bonnes viandes, qui font envie de boire, et de toutes sortes; et les vins les meilleurs dont se pouvoit adviser. D'eau n'estoit nouvelles. A chacune de ces tables avoit fait seoir cinq ou six hommes de bonne maison, fort gros et gras, pour mieux plaire à ceux qui avoient envie de boire; et y estoient le seigneur de Craon, le seigneur de Briquebec, le seigneur de Villiers, et autres; et dès que les Anglois s'approchoient de la porte, ils voyoient cette assiète. Et y avoit gens qui les prenoient à la bride, et disoient qu'ils leur courussent une lance; et les amenoient près de la table, et estoient traictés pour ce passage selon l'assiète, et en très bonne sorte; et le prenoient bien en gré. Comme ils estoient en la ville, quelque part qu'ils descendissent, ils ne payoient riens, et y avoit neuf ou dix tavernes bien fournies de ce qui leur estoit nécessaire, où ils alloient boire et manger, et demandoient ce qu'il leur plaisoit, et ne payoient riens; et dura cecy trois ou quatre jours.
   Vous avez ouÿ comme cette trève desplaisoit au duc de Bourgongne; mais encore desplaisoit-elle plus au connestable, qui se voyait mal de tous costés, et avoir failly; et pour ce envoya devers le roy d'Angleterre son confesseur, avec une lettre de créance, qui estoit telle: que pour l'amour de Dieu, il n'ajoutast foy aux paroles, ni aux promesses du roy, mais que seulement il voulsist prendre Eu et Saint-Valery, et s'y loger pour partie de l'hyver, car avant qu'il fust deux mois, il feroit en façon qu'il seroit bien logé; sans luy bailler autre sûreté, mais très grande espérance. Et afin qu'il n'eust cause de faire un meschant appointement, pour peu d'argent, il lui offroit à luy prester cinquante mil escus, et luy faisoit beaucoup d'autres belles ouvertures. Et déjà le roy avoit fait brusler ces deux places, dont il parloit, à cause que ledit connestable luy avoit conseillé les bailler aux Anglois; et le roy d'Angleterre en estoit adverty. Lequel fit response audit connestable que sa trève estoit conclue et qu'il ne changeroit riens en cette matière; et s'il luy eust tenu tout ce qu'il luy avoit promis, qu'il n'eust point fait cet appointement. Lors fut de tous poincts ledit connestable désespéré.
   Or vous voyez comme ces Anglois se festoioient en la ville d'Amiens. Un soir, monseigneur de Torcy vint dire au roy qu'il en avoit largement, et que c'estoit grand danger. Le roy s'en courrouça à luy; ainsi chacun s'en tut. Le matin estoit le jour semblable celle année, qu'avoit esté les Innocens; et à tel jour le roy ne parloit ni ne vouloit ouyr parler de nulle de ces matières; et tenoit à grand malheur quand on luy en parloit, et s'en courrouçoit fort à ceux qui l'avoient accoustumé de hanter; et connoissoient sa condition. Toutesfois ce matin dont je parle, comme le roy se levoit et disoit ses heures, quelqu'un me vint dire qu'il y avoit bien neuf mil Anglois en la ville. Je me délibéray prendre l'aventure de luy dire, et entrai en son retraict, et lui dis: «Sire, nonobstant qu'il soit le jour des Innocens, si est-il nécessaire que je vous die ce que l'on m'a dit»; et luy contay au long le nombre qui y estoit, et tousjours en venoit, et tous armez, et que nul ne leur osoit refuser la porte de peur de les mescontenter. Ledit seigneur ne fut point obstiné, mais tost laissa ses heures; et me dit qu'il ne faloit point tenir la cérémonie des Innocens ce jour, et que je montasse à cheval, et essayasse de parler au chef des Anglois, pour voir si nous pourrions les faire retirer; et que je disse à ses capitaines, si aucuns en rencontrois, qu'ils vinssent parler à luy, et qu'il viendroit incontinent à la porte après moy. Ainsi le fis, et parlay à trois ou quatre des chefs anglois, que je connoissois, et leur dis ce qui servoit à cette matière. Pour un qu'ils renvoyoient, il y en rentroit vingt. Le roy envoya après moy monseigneur de Gié, à cette heure mareschal de France, pour cette matière. Nous entrasmes en une taverne, où jà y avoit esté faits cent et onze escots, et n'estoit pas encore neuf heures du matin. La maison estoit pleine; les uns chantoient; les autres dormoient, et estoient ivres. Quand je connus cela, il me sembla bien qu'il n'y avoit point de péril, et le manday au roy; lequel vint incontinent à la porte, bien accompagné; et secrettement fit armer deux ou trois cens hommes d'armes ès maisons de leurs capitaines, et aucuns en mit sur le portail par où ils entroient. Le roy fit apporter son disner en la maison des portiers; et fit disner plusieurs gens de bien des Anglois avec luy. Le roy d'Angleterre fut adverti de ce désordre, et en eut honte; et manda au roy qu'il commandast qu'on ne laissast nul entrer. Le roy fit response que cela ne feroit-il jamais; mais s'il plaisoit au roy d'Angleterre, qu'il envoyast de ses archiers de la couronne, et qu'ils gardassent la porte, et missent dedans ceux qu'ils voudroient; et ainsi fut fait; et beaucoup d'Anglois s'en allèrent de la ville, par le commandement du roy d'Angleterre.
   Il fut alors advisé que pour mettre fin à tout, faloit adviser le lieu où les deux roys se verroient, et ordonner gens à visiter la place. De la part du roy y allasmes monseigneur du Bouchage et moy; et pour le roy d'Angleterre, monseigneur de Havart, un appelé Chalanger, et un héraut. Et après avoir bien allé et visité la rivière, nous arrestasmes que le plus beau lieu, et le plus sûr, estoit Picquigny, à trois lieues près d'Amiens, un fort chasteau, qui est au vidasme d'Amiens, combien qu'il avoit esté bruslé par ledit duc de Bourgongne. La ville est basse, et y passe la rivière de Somme, laquelle n'est point guéable, et en ce lieu n'est point large. Par là où venoit le roy le pays estoit beau et large. De l'autre costé par où venoit le roy d'Angleterre, le pays estoit très beau, sauf que, quand il venoit à approcher de la rivière, il y avoit une chaussée de bien deux grands traicts d'arc de long, qui avoit les marais d'un costé et d'autre. Et qui ne fut allé à la bonne foy, c'est un très dangereux chemin; et sans point de doute (comme j'ay dit ailleurs), les Anglois ne sont pas si subtils en traictés et appointemens comme sont les François; et quelque chose que l'on en die, ils vont assez grossement en besongne; mais ils faut avoir un peu de patience, et ne débattre point colériquement avec eux.
   Après que la conclusion de nostre lieu fut prise, il fut ordonné d'y faire un pont, bien passant et assez large; et fournismes les charpentiers et les estoffes; et au milieu de ce pont fut fait un fort treillis de bois, comme l'on fait aux cages de ces lions; et n'estoient point les trous d'entre les barreaux plus grands qu'à y bouter un bras à son aise. Le dessus estoit couvert d'ais seulement, pour la pluie, si avant qu'ils se pouvoient mettre dix ou douze personnes dessous de chacun costé; et comprenoit le treillis jusques sur le bord du pont, afin qu'on ne pust passer de l'un à l'autre. En la rivière y avoit seulement pour petite sentine, où il y avoit deux hommes pour passer ceux qui voudroient aller d'un costé à l'autre.
   Je veux dire l'occasion qui mut le roy que cet entre-deux fut fait, de telle façon que l'on ne pust aller de l'un costé à l'autre; et pourroit par aventure servir le temps advenir, à quelqu'un qui auroit à faire semblable cas.
   Du temps du roy Charles septiesme, estant en assez jeune âge, le royaume estoit fort persécuté des Anglois; et estoit le roy Henry cinquiesme, au siège devant Rouen, et le tenoit fort à destroict; et la pluspart de ceux de dedans estoient subjets, ou partisans du duc Jean de Bourgongne, qui pour lors régnoit. Entre ledit duc Jean de Bourgongne et le duc d'Orléans y avoit jà eu un grand différend, et tout ce royaume, ou la pluspart, divisé par ces deux parties; dont le faict du roy ne valoit pas mieux. Partialité ne commença jamais en ce païs, que la fin n'en fut dommageuse et malaisée à esteindre. Pour cette question dont je parle, avoit jà esté tué le duc d'Orléans à Paris, douze ans y avoit. Ledit duc Jean avoit grande armée, et alloit et venoit en intention de lever le siège qui estoit devant Rouen; et pour mieux y pouvoir parvenir, et s'assurer du roy, avoit esté traicté que le roy et luy se verroient à Montereau, où faut Yonne, et là fut fait un pont, et une barrière au milieu; mais au milieu de ladite barrière y avoit un petit huisset, qui fermoit des deux costés, parquoy on pouvoit aller d'un costé à l'autre, mais que les deux parts le voulsissent. Ainsi se trouva le roy de l'un costé du pont, et ledit duc Jean de Bourgongne de l'autre, accompagnés de grand nombre de gens d'armes, et espécialement le duc Jean. Ils se mirent à parlementer sur le pont; et à l'endroit où ils parloient, n'y avoit avec ledit duc que trois ou quatre personnes. Leur parlement encommencé, fut le duc semons tellement, ou par envie de soy humilier devant le roy, qu'il ouvrit de son costé, et on luy ouvrit de l'autre, et passa luy quatriesme. Incontinent fut tué, et ceux qui estoient avec lui: dont est advenu depuis assez de maux, comme chacun sçait. Cecy n'est pas de ma matière; mais le roy me le conta, ni plus ni moins que je vous en dis, en ordonnant cette vue. Et disoit que s'il n'y eust point eu d'huis à cette vue, dont j'ay parlé, on n'eut point eu d'occasion à semondre ledit duc de passer, et ce grand inconvénient ne fut point survenu; dont principalement furent cause aucuns serviteurs dudit duc d'Orléans, lequel avoit esté tué, comme je vous ay dit, et estoient en auctorité avec le roy Charles septiesme.


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