Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Quatrième


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Chapitre VIII

Comment trève de neuf ans fut traictée entre le roy de France et le roy d'Angleterre, nonobstant les empeschemens du connestable et du duc de Bourgongne.

C

omme vous avez ouÿ, nos ambassadeurs se trouvèrent ensemble dès le lendemain de la venue de nostre héraut; car nous estions près les uns des autres, comme de quatre lieues ou moins. Nostre héraut eut bonne chère, et son office en l'isle de Ré (dont il estoit natif) et de l'argent. Plusieurs ouvertures furent faites entre nos ambassadeurs. Les Anglois demandèrent, comme ils ont accoustumé, la couronne, ou pour le moins Normandie et Guyenne. Bien assailli, bien deffendu. Dès cette première journée furent les choses bien approchées; car les deux parties en avoient grande envie. Les nostres revindrent, et les autres s'en retournèrent en leur ost. Le roy ouyt leurs demandes et dernières conclusions; c'estoit: septante et deux mil escus tous comptans, avant que partir; le mariage du roy (qui est aujourd'huy) avec la fille aisnée du roy Edouard (laquelle est aujourd'huy royne d'Angleterre), et la duché de Guyenne, pour la nourrir, ou cinquante mil escus tous les ans, rendus dedans le chasteau de Londres, jusques au bout de neuf ans; et au bout de ce terme, devoit le roy (qui est aujourd'huy) et sa femme, jouyr pacifiquement du revenu de Guyenne; et aussi nostre roy devoit demourer quitte de ce payement, envers le roy d'Angleterre. Plusieurs autres petits articles y avoit touchant le faict des marchands, dont je ne fais point de mention. Et devoit durer cette paix neuf ans entre les deux royaumes; et y estoient compris tous les alliés d'un costé et d'autre; et nommément, de la part du roy d'Angleterre, les ducs de Bourgongne, et de Bretagne, si compris y vouloient estre. Offroit le roy d'Angleterre (qui estoit chose bien estrange) de nommer aucuns personnages, qu'il disoit estre traistres au roy et à sa couronne, et de le monstrer par escript.
   Le roy eut merveilleusement grande joye de ce que ses gens lui rapporterent. Il tint conseil sur cette matière, et y estois present. Aucuns furent d'avis que ce n'estoit qu'une tromperie et dissimulation de la part des Anglois. Au roy sembloit le contraire; et allégua la disposition du temps et la saison, et qu'ils n'avoient qu'une seule place qui fust à eux, et aussi les mauvais tours que le duc de Bourgongne leur avoit faits, lequel estoit desjà départy d'avec eux; et se tenoit comme sûr que le connestable ne bailleroit nulles places; car à chacune heure le roy envoyoit devers luy pour l'entretenir ou pour l'adoucir, et pour le garder de mal faire. Aussi le roy avoit bien connaissance de la personne du roy d'Angleterre, lequel aimoit fort ses aises et ses plaisirs. A quoy sembloit qu'il parloit plus sagement que personne de la compagnie, et qu'il entendoit mieux ces matières de quoi on parloit; et conclud qu'à très grande diligence on cherchast cet argent; et fit adviser la manière de le trouver; et qu'il faloit que chacun prestast quelque chose pour ayder soudainement à le fournir; et conclud le roy qu'il n'étoit chose au monde qu'il ne fist pour jeter le roy d'Angleterre hors de ce royaume, excepté qu'il ne consentiroit pour riens qu'ils eussent terre; et avant qu'il le souffrist mettroit toutes choses en péril et hazard.
   Monseigneur le connestable commença à soy appercevoir de ces marchés, et avoir peur d'avoir offensé de tous costés; et tousjours craignoit cette marchandise, qui avoit cuidé estre conclue contre luy à Bouvines; et à cette cause, il envoyoit souvent devers le roy. Et sur l'heure dont je parle, vint devers ledit seigneur un gentilhomme, appelé Louis de Creville, serviteur du connestable, et un sien secrétaire, appelé maistre Jean Richer, qui tous deux vivent encore; et dirent leur créance à monseigneur du Bouchage et à moy, premier qu'au roy; car le plaisir dudit seigneur estoit tel. Ce qu'ils apportoient plus fort au roy, quand il en fut adverti, pour ce qu'il avoit l'intention de s'en servir, comme vous oyrez. Le seigneur de Contay, serviteur du duc de Bourgongne, qui avoit été pris naguère devant Arras (comme vous avez ouÿ) alloit et venoit sur sa foy devers ledit duc, et lui promit le roy donner sa finance et rançon, et une très grande somme d'argent, s'il pouvoit traicter la paix. D'aventure il estoit arrivé devers le roy, ce jour qu'arrivèrent les deux dessus nommés serviteurs dudit connestable. Le roy fit mettre ledit seigneur de Contay dedans un grand vieil oste-vent qui estoit dedans sa chambre, et moy avec luy, afin qu'il entendist et pust faire rapport à son maistre des paroles dont usoient ledit connestable et ses gens dudit duc; et le roy se vint seoir sur un escabeau, rasibus dudit oste-vent, afin que nous pussions mieux entendre les paroles que disoit Louis de Creville. Et avec ledit seigneur n'y avoit que ledit sieur du Bouchage, ledit Louis de Creville, et son compagnon, qui commencèrent lors leurs paroles, disans que leur maistre les avoit envoyés devers le duc de Bourgongne, et qu'ils luy avoient fait plusieurs remonstrances, pour le desmouvoir de l'amitié des Anglois, et qu'ils l'avoient trouvé en telle colère contre le roy d'Angleterre, qu'à peu fut qu'ils ne l'avoient gaigné, non pas seulement à laisser lesdits Anglois, mais à ayder à les destrousser en eux retournant. Et en disant ces paroles, pour cuider complaire au roy, ledit Louis de Creville commença à contrefaire le duc de Bourgongne, et à frapper du pied contre terre, et à jurer St. George, et qu'il appeloit le roy d'Angleterre Blanc-Borgne, fils d'un archier qui portoit son nom; et toutes les moqueries qu'en ce monde étoit possible de dire d'homme. Le roy rioit fort, et luy disoit qu'il parlast haut, et qu'il commençoit à devenir un peu sourd, et qu'il le dist encore une fois; l'autre ne se feignoit pas, et recommençoit encore une fois de très bon cœur.
   Monseigneur de Contay, qui estoit avec moy, en cet oste-vent, estoit le plus esbahy du monde; et n'eust jamais cru, pour chose qu'on lui eût sçu dire, les paroles qu'il oyoit. La conclusion des gens dudit connestable estoit: qu'ils conseilloient au roy que, pour éviter tous ces grands périls qu'il voyoit appareillez contre luy, il prit une trève; et que ledit connestable se faisoit fort de le guider; et que pour contenter ces Anglois, on leur baillast seulement une petite ville ou deux pour les loger l'hyver, et qu'elles ne sçauroient être si meschantes qu'ils ne s'en contentassent; et sembloit sans rien nommer, qu'il voulsist dire Eu et Saint-Valery. Et luy sembloit que par ce moyen, les Anglois se contenteroient de luy, et du refus qu'il leur avoit fait de ces places. Le roy, à qui il suffisoit d'avoir joué son personnage, et faire entendre au seigneur de Contay les paroles dont usoit et faisoit user ce connestable par ses gens, ne leur fit aucune malgracieuse response; mais seulement leur dit: «J'envoyerai devers mon frère, et lui ferai savoir de mes nouvelles.» Et puis leur donna congé.
   L'un fit le serment en la main du roy que, s'il sçavoit rien qui touchast le roy, de le reveler. Il greva beaucoup au roy de dissimuler de cette matière, où ils conseilloient de bailler terre aux Anglois; mais doutant que ledit connestable ne fist pis, il n'y voulut point respondre, en façon qu'ils connussent qu'il l'eust mal pris; mais envoya devers luy. Le chemin estoit court, et ne mettoit un homme guères à aller et retourner. Le seigneur de Contay et moy partismes de cet oste-vent, quand les autres s'en furent allés; et rioit le roy, en faisant bien bonne chère. Mais ledit de Contay estoit comme homme sans patience, d'avoir ouÿ telles sortes de gens se moquer de son maistre, et vu encore les traictés qu'il menoit avec luy; et luy tardoit bien qu'il ne fust jà à cheval pour l'aller dire à sondit maistre le duc de Bourgongne. Sur l'heure fut despeché ledit seigneur de Contay, et son instruction escripte de sa main propre; et emporta une lettre de créance de la main du roy, et s'en partit.
   Nostre matière d'Angleterre estoit jà accordée comme avez ouÿ; et se menoient tous ces marchés en un temps et en un coup. Ceux qui de par le roy s'estoient trouvés avec les Anglois, avoient fait leur rapport comme avez entendu, et ceux du roy d'Angleterre estoient aussi retournés devers luy. Des deux costés fut accordé et délibéré par ceux qui allèrent et vindrent, que les deux roys se verroient; et qu'après qu'ils se seroient vus, et juré les traictés pourparlés, le roy d'Angleterre s'en retourneroit en son païs, après avoir reçu les septante deux mil escus, et qu'il laisseroit en ostage monseigneur de Havart, et son grand escuyer messire Jean Chesne, jusques à ce qu'il eust passé la mer. Par après furent promis seize mil escus de pension aux serviteurs privés du roy d'Angleterre: à monseigneur de Hastingues deux mil escus l'an, cestuy-là n'en voulut jamais bailler quittance; au chancelier deux mil écus; à monseigneur de Havart, au grand escuyer, à Chalanger, à monseigneur de Montgomery et à d'autres le demourant; et largement argent comptant, et vaisselle fut donnée auxdits serviteurs dudit roy Edouard.
   Le duc de Bourgongne, sentant ces nouvelles, vint de devers Luxembourg, où il estoit, à très grande haste, devers le roy d'Angleterre; et n'avoit que seize chevaux, quand il arriva devers luy. Le roy d'Angleterre fut fort esbahy de cette venue si soudaine et luy demanda qui l'amenoit; et vit bien qu'il étoit courroucé. Ledit duc luy respondit qu'il venoit parler à luy. Le roy luy demanda s'il vouloit parler à luy à part ou en public. Lors luy demanda le duc s'il avoit la paix. Le roy luy respondit qu'il avoit fait une trève pour neuf ans, en laquelle il estoit compris, et le duc de Bretagne; et qu'il luy prioit qu'il s'y accordast. Ledit duc se courrouça et parla en anglois (car il en sçavoit le langage), et allégua plusieurs beaux faicts des roys d'Angleterre, qui estoient passés en France, et les peines qu'ils y avoient prises pour y acquérir honneur; et blasma fort cette trève, disant qu'il n'avoit point cherché à faire passer les Anglois pour besoin qu'il en eust, mais pour recouvrer ce qui leur appartenoit; et afin qu'ils connussent qu'il n'avoit nul besoin de leur venue, qu'il ne prendroit point de trève avec nostre roy, jusqu'à ce que le roy d'Angleterre eust esté trois mois delà la mer; et après ces paroles part et s'en va de là où il venoit. Le roy d'Angleterre prit très mal ces paroles, et ceux de son conseil. Autres qui n'estoient point contens de cette paix, louèrent ce que ledit duc avoit dit.


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