Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Quatrième


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Chapitre VII

Comment le roy fit vestir un simple serviteur d'une cotte d'armes avec un esmail, et l'envoya parler au roy d'Angleterre en son ost, où il eut très bonne response.

S

ur ces propres paroles, et comme ledit duc vouloit partir, fut pris des Anglois un valet d'un gentil-homme de la maison du roy, qui estoit des vingt escus, appelé Jacques de Grassé; et fut incontinent ledit valet amené devant le roy d'Angleterre et le duc de Bourgongne, qui estoient ensemble, et puis fut mis en une tente. Après qu'ils l'eurent interrogé, ledit duc de Bourgongne prit congé du roy d'Angleterre et se retira en Brabant, pour aller à Maizieres, où il avoit partie de ses gens. Le roy d'Angleterre commanda qu'on donnast congé à ce valet, vu que c'estoit leur premier prisonnier; et au départir, monseigneur de Havart et monseigneur de Stanley luy donnèrent un noble, et luy dirent: «Recommandez-nous à la bonne grâce du roy vostre maistre, si vous pouvez parler à luy.» Ledit valet vint en grande diligence devers le roy, qui estoit à Compiègne, et vint pour dire ces paroles. Le roy entra en grande suspicion de luy, doutant que ce ne fust un espie, à cause que Gilbert de Grassé, frère du maistre dudit valet, estoit pour lors en Bretagne, fort bien traicté du duc. Ledit valet fut enfermé, et estroitement gardé cette nuict; toutesfois beaucoup de gens parlèrent à luy, par commandement du roy; et sembloit à leur rapport qu'il parlast bien assurément, et que le roy le devoit ouyr. Le lendemain bien matin, le roy parla à luy. Après qu'il l'eut ouÿ, il le fit desferrer; mais encore demoura gardé; et alla le roy pour se mettre à table, ayant plusieurs imaginations, pour sçavoir s'il envoyeroit vers les Anglois ou non. Et avant que se seoir à table, m'en dit quelques paroles; car, comme vous savez, monseigneur de Vienne, nostre roy parloit parfois fort privément et souvent à ceux qui estoient plus prochains de luy, comme j'estoie lors, et d'autres depuis; et aimoit à parler en l'oreille. Il luy vint en mémoire les paroles que le héraut d'Angleterre luy avoit dites, qui fust qu'il ne faillist point à envoyer quérir un sauf-conduit pour envoyer devers le roy d'Angleterre, dès qu'il seroit passé la mer, et qu'on s'addressast aux dessusdits seigneurs de Havart et de Stanley. Incontinent qu'il fut assis à table, et un peu imaginé, comme vous sçavez qu'il faisoit (qui estoit bien estrange à ceux qui ne le connoissoient, car sans le connoistre l'eussent jugé mal sage, mais les œuvres tesmoignent bien le contraire), il me dit en l'oreille, que je me levasse, et que j'allasse manger à ma chambre, et que j'envoyasse quérir un valet, qui estoit à monseigneur des Halles, fils de Mérichon de la Rochelle, et que je parlasse à luy, sçavoir s'il oseroit entreprendre d'aller en l'ost du roy d'Angleterre en habit de héraut. Je fis incontinent ce qu'il m'avoit commandé. Et fus très esbahi quand je vis ledit serviteur; car il ne me sembloit ni de taille, ni de façon propice à une telle œuvre; toutesfois il avoit bon sens (comme j'ai connu depuis), et la parole douce et amiable; jamais le roy n'avoit parlé à luy qu'une seule fois. Ledit serviteur fut très esbahi, quand il m'ouyt parler; et se jeta à deux genoux devant moy, comme celuy qui cuidoit desjà estre mort. Je l'assurois le mieux que je pouvois; et luy promis une élection en l'isle de Ré et de l'argent; et pour mieux l'assurer, luy dis que cecy venoit des Anglois; et puis le fis manger avec moy, où n'estions que nous deux et un valet; et petit à petit le mettois en ce qu'il avoit à faire. Je n'y eus guères esté que le roy m'envoya quérir; et luy contai de nostre homme et luy en nommai d'autres plus propres à mon entendement; mais il n'en voulut point d'autre. Et vint luy mesme parler à luy, et l'assura plus en une parole que je n'avois fait en cent. Avec ledit seigneur n'entra en ladite chambre que monseigneur de Villiers, lors grand escuyer, et maintenant baillif de Caen. Et quand il sembla au roy que nostre homme fut en bon propos, il envoya par ledit grand-escuyer, quérir une bannière de trompette, pour luy faire une cotte d'armes; car ledit seigneur n'estoit point convoiteux, ni accompagné de héraut ni de trompette, comme sont plusieurs princes; et ainsi le grand escuyer, et un de mes gens firent cette cotte d'armes du mieux qu'ils purent. Et alla ledit grand escuyer quérir un esmail d'un petit héraut, qui estoit à monseigneur l'admiral, appelé Plein-Chemin; lequel esmail fut attaché à nostre homme; et luy apporta l'on secrettement ses houseaux et son habillement; et luy fut amené son cheval, et mis dessus, sans que personne en sçust riens; et luy mit on une belle bougette à l'arçon de sa selle, pour mettre sa cotte d'armes; et bien instruit de ce qu'il avoit à dire, s'en alla tout droit à l'ost des Anglois. Après que nostre homme fut arrivé à l'ost des Anglois avec sa cotte d'armes sur le dos, tantôt fut arresté, et mené devant la tente du roy d'Angleterre. Il luy fut demandé qu'il y venoit faire. Il dit qu'il venoit de par le roy, pour parler au roy d'Angleterre, et qu'il avoit charge de s'addresser à messeigneurs de Havart et de Stanley. On le mena en une tente pour disner, et luy fit-on très bonne chère. Au lever de la table du roy d'Angleterre, qui disnoit à l'heure que le héraut arriva, on mena ledit héraut de vers luy, et l'ouyt. Sa créance estoit fondée sur le désir que le roy avoit dès long-temps d'avoir bonne amitié avec luy, et que les royaumes pussent vivre en paix; et que jamais depuis qu'il avoit esté roy de France, il n'avoit fait guerre ni entreprise contre le roy, ni le royaume d'Angleterre; s'excusant de ce qu'autrefois avoit recueilli monseigneur de Warvic; et disoit que ce n'avoit esté seulement que contre le duc de Bourgongne, et non point contre luy. Aussi luy faisoit remonstrer que ledit duc de Bourgongne ne l'avoit point appelé, sinon pour en faire un meilleur appointement avec le roy, sur l'occasion de sa venue; et si autres en avoit, qui y tinssent la main, que ce n'estoit sinon pour en amender leurs affaires, et tascher à leurs fins particuliers; et du faict du roy d'Angleterre ne leur chaloit au demourant comment il en allast, mais qu'ils en fissent leurs besongnes bonnes. Aussi lui faisoit remonstrer le temps, et que jà s'approchoit l'hyver, et qu'il sçavoit bien qu'il avoit fait grande despence, et qu'il y avoit plusieurs gens en Angleterre qui desiroient la guerre par deçà, tant nobles que marchans; et quand ce viendroit que le roy d'Angleterre se voudroit mettre en son devoir d'entendre au traicté, que le roy s'y mettroit tant de son costé, que luy et son royaume devroient estre contens; et afin que mieux fut informé de ces choses, s'il vouloit donner un sauf-conduit pour le nombre de cent chevaux, que le roy envoyeroit devers luy ambassadeurs, bien informés de son vouloir, ou si le roy d'Angleterre aimoit mieux que ce fust en quelque village, à mi-chemin des deux armées, et que là gens se trouvassent des deux costés, que le roy seroit très content, et envoyeroit sauf-conduit de son costé.
   Le roy d'Angleterre, et une partie de ses princes, touvèrent ces ouvertures très bonnes; et fut baillé un sauf-conduit à nostre homme, tel qu'il le demandoit; et luy fut donné quatre nobles; et vint avec lui un héraut, pour venir querir un sauf-conduit du roy, pareil à celuy qu'il avoit donné, et le lendemain, en un village auprès d'Amyens, se trouvèrent les ambassadeurs ensemble. De la part du roy y estoit le bastard de Bourbon, admiral, monseigneur de Saint-Pierre, l'évesque d'Évreux, appelé Herberge. Le roy d'Angleterre y envoya monseigneur de Havart, un nommé Chalanger, et un docteur appelé Morton, qui aujourd'huy est chancelier d'Angleterre, et archevesque de Cantorbéry.
   Je crois qu'à plusieurs pourroit sembler que le roy s'humilioit trop; mais les sages pourroient bien juger par mes paroles précédentes que ce royaume estoit en grand danger, si Dieu n'y eust mis la main; lequel disposa le sens de nostre roy à eslire si sage party, et troubla bien celuy du duc de Bourgongne, qui fit tant d'erreurs (comme avez vu) en cette matière, après avoir tant désiré ce qu'il perdit par sa faute. Nous avions lors beaucoup de choses secrettes parmi nous, dont fussent venus de grands maux en ce royaume, et promptement, si cet appointement ne se fust trouvé, et bientôt, tant du costé de Bretagne que d'ailleurs. Et crois véritablement, aux choses que j'ai vues dans mon temps, que Dieu avoit et a ce royaume en especiale recommandation.


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