ur ces propres paroles, et comme
ledit duc vouloit partir, fut pris des Anglois un
valet d'un gentil-homme de la maison du
roy, qui estoit des vingt escus, appelé
Jacques de Grassé; et fut incontinent ledit
valet amené devant
le roy d'Angleterre et
le duc de Bourgongne, qui estoient ensemble, et puis fut mis en une tente. Après qu'ils l'eurent interrogé,
ledit duc de Bourgongne prit congé du
roy d'Angleterre et se retira en Brabant, pour aller à
Maizieres, où il avoit partie de ses gens.
Le roy d'Angleterre commanda qu'on donnast congé à ce
valet, vu que c'estoit leur premier prisonnier; et au
départir,
monseigneur de Havart et
monseigneur de Stanley luy donnèrent un noble, et luy dirent: «Recommandez-nous à la bonne grâce du
roy vostre maistre, si vous pouvez parler à luy.» Ledit
valet vint en grande diligence devers
le roy, qui estoit à
Compiègne, et vint pour dire ces paroles.
Le roy entra en grande suspicion de luy, doutant que ce ne fust un
espie, à cause que
Gilbert de Grassé, frère du
maistre dudit
valet, estoit pour lors en Bretagne, fort bien traicté du
duc. Ledit
valet fut enfermé, et estroitement gardé cette nuict; toutesfois beaucoup de gens parlèrent à luy, par commandement du
roy; et sembloit à leur rapport qu'il parlast bien assurément, et que
le roy le devoit ouyr. Le lendemain bien matin,
le roy parla à luy. Après qu'il l'eut ouÿ, il le fit desferrer; mais encore demoura gardé; et alla
le roy pour se mettre à table, ayant plusieurs imaginations, pour sçavoir s'il envoyeroit vers les Anglois ou non. Et avant que se seoir à table,
m'en dit quelques paroles; car, comme
vous savez,
monseigneur de Vienne,
nostre roy parloit parfois fort privément et souvent à ceux qui estoient plus prochains de luy, comme
j'estoie lors, et d'autres depuis; et aimoit à parler en l'oreille. Il luy vint en mémoire les paroles que
le héraut d'Angleterre luy avoit dites, qui fust qu'il ne faillist point à envoyer
quérir un sauf-conduit pour envoyer devers
le roy d'Angleterre, dès qu'il seroit passé la mer, et qu'on s'addressast aux dessusdits seigneurs
de Havart et
de Stanley. Incontinent qu'il fut assis à table, et un peu imaginé, comme vous sçavez qu'il faisoit (qui estoit bien estrange à ceux qui ne le connoissoient, car sans le connoistre l'eussent jugé mal sage, mais les œuvres tesmoignent bien le contraire), il
me dit en l'oreille, que
je me levasse, et que
j'allasse manger à ma chambre, et que
j'envoyasse
quérir
un valet, qui estoit à
monseigneur des Halles, fils de
Mérichon de la Rochelle, et que
je parlasse à luy, sçavoir s'il oseroit entreprendre d'aller en l'ost du
roy d'Angleterre en habit de héraut.
Je fis incontinent ce qu'il
m'avoit commandé. Et fus très esbahi quand
je vis
ledit serviteur; car il ne
me sembloit ni de taille, ni de façon propice à une telle œuvre; toutesfois il avoit bon sens (comme
j'ai connu depuis), et la parole douce et amiable; jamais
le roy n'avoit parlé à luy qu'une seule fois.
Ledit serviteur fut très esbahi, quand il
m'ouyt parler; et se jeta à deux genoux devant
moy, comme celuy qui
cuidoit desjà estre mort.
Je l'assurois le mieux que
je pouvois; et luy promis une élection en l'isle de Ré et de l'argent; et pour mieux l'assurer, luy dis que cecy venoit des Anglois; et puis le fis manger avec
moy, où n'estions que nous deux et un
valet; et petit à petit le mettois en ce qu'il avoit à faire.
Je n'y eus guères esté que
le roy
m'envoya
quérir; et luy contai de
nostre homme et luy en nommai d'autres plus propres à mon entendement; mais il n'en voulut point d'autre. Et vint
luy mesme parler à luy, et l'assura plus en une parole que
je n'avois fait en cent. Avec
ledit seigneur n'entra en ladite chambre que
monseigneur de Villiers, lors grand escuyer, et maintenant
baillif de
Caen. Et quand il sembla au
roy que
nostre homme fut en bon propos, il envoya par
ledit grand-escuyer,
quérir une bannière de trompette, pour luy faire une
cotte d'armes; car
ledit seigneur n'estoit point convoiteux, ni accompagné de héraut ni de trompette, comme sont plusieurs princes; et ainsi
le grand escuyer, et un de mes gens firent cette
cotte d'armes du mieux qu'ils purent. Et alla
ledit grand escuyer
quérir un esmail d'un petit héraut, qui estoit à
monseigneur l'admiral, appelé
Plein-Chemin; lequel esmail fut attaché à
nostre homme; et luy apporta l'on secrettement ses
houseaux et son habillement; et luy fut amené son cheval, et mis dessus, sans que personne en sçust riens; et luy mit on une belle bougette à l'arçon de sa selle, pour mettre sa
cotte d'armes; et bien instruit de ce qu'il avoit à dire, s'en alla tout droit à l'ost des Anglois. Après que
nostre homme fut arrivé à l'ost des Anglois avec sa
cotte d'armes sur le dos, tantôt fut arresté, et mené devant la tente du
roy d'Angleterre. Il luy fut demandé qu'il y venoit faire. Il dit qu'il venoit de par
le roy, pour parler au
roy d'Angleterre, et qu'il avoit charge de s'addresser à messeigneurs
de Havart et
de Stanley. On le mena en une tente pour disner, et luy fit-on très bonne chère. Au lever de la table du
roy d'Angleterre, qui disnoit à l'heure que
le héraut arriva, on mena
ledit héraut de vers luy, et l'ouyt. Sa créance estoit fondée sur le désir que
le roy avoit dès long-temps d'avoir bonne amitié avec luy, et que les royaumes pussent vivre en paix; et que jamais depuis qu'il avoit esté roy de France, il n'avoit fait guerre ni entreprise contre
le roy, ni le royaume d'Angleterre; s'excusant de ce qu'autrefois avoit
recueilli
monseigneur de Warvic; et disoit que ce n'avoit esté seulement que contre
le duc de Bourgongne, et non point contre luy. Aussi luy faisoit remonstrer que
ledit duc de Bourgongne ne l'avoit point appelé, sinon pour en faire un meilleur appointement avec
le roy, sur l'occasion de sa venue; et si autres en avoit, qui y tinssent la main, que ce n'estoit sinon pour en amender leurs affaires, et tascher à leurs fins particuliers; et du faict du
roy d'Angleterre ne leur
chaloit au demourant comment il en allast, mais qu'ils en fissent leurs
besongnes bonnes. Aussi lui faisoit remonstrer le temps, et que jà s'approchoit l'hyver, et qu'il sçavoit bien qu'il avoit fait grande despence, et qu'il y avoit plusieurs gens en Angleterre qui desiroient la guerre par deçà, tant nobles que marchans; et quand ce viendroit que
le roy d'Angleterre se voudroit mettre en son devoir d'entendre au traicté, que
le roy s'y mettroit tant de son costé, que luy et son royaume devroient estre contens; et afin que mieux fut informé de ces choses, s'il vouloit donner un sauf-conduit pour le nombre de cent chevaux, que
le roy envoyeroit devers luy ambassadeurs, bien informés de son vouloir, ou si
le roy d'Angleterre aimoit mieux que ce fust en quelque village, à mi-chemin des deux armées, et que là gens se trouvassent des deux costés, que
le roy seroit très content, et envoyeroit sauf-conduit de son costé.
Le roy d'Angleterre, et une partie de ses princes, touvèrent ces ouvertures très bonnes; et fut
baillé un sauf-conduit à
nostre homme, tel qu'il le demandoit; et luy fut donné quatre nobles; et vint avec lui un héraut, pour venir
querir un sauf-conduit du
roy, pareil à celuy qu'il avoit donné, et le lendemain, en
un village auprès d'Amyens, se trouvèrent les ambassadeurs ensemble. De la part du
roy y estoit
le bastard de Bourbon, admiral,
monseigneur de Saint-Pierre, l'évesque d'Évreux, appelé
Herberge.
Le roy d'Angleterre y envoya
monseigneur de Havart,
un nommé Chalanger, et un docteur appelé
Morton, qui aujourd'huy est chancelier d'Angleterre, et archevesque de
Cantorbéry.
Je crois qu'à plusieurs pourroit sembler que
le roy s'humilioit trop; mais les sages pourroient bien juger par mes paroles précédentes que ce royaume estoit en grand danger, si Dieu n'y eust mis la main; lequel disposa le sens de
nostre roy à eslire si sage party, et troubla bien celuy du
duc de Bourgongne, qui fit tant d'erreurs (comme avez vu) en cette matière, après avoir tant désiré ce qu'il perdit par sa faute. Nous avions lors beaucoup de choses secrettes parmi nous, dont fussent venus de grands maux en ce royaume, et promptement, si cet appointement ne se fust trouvé, et bientôt, tant du costé de Bretagne que d'ailleurs. Et crois véritablement, aux choses que
j'ai vues dans mon temps, que Dieu avoit et a ce royaume en especiale recommandation.