ur ce passage faut encore dire un mot de
monseigneur le connestable, lequel estoit en grande pensée du tour qu'il avoit fait au
duc de Bourgongne touchant
Saint-Quentin, et se tenoit desjà comme deffié du
roy; car ses principaux serviteurs l'avoient laissé: comme
monseigneur de Genlys, et
monseigneur de Moüy, lesquels
le roy avoit desjà
recueillis, combien que
monseigneur de Moüy alloit et venoit encore devers luy; et
le roy pressoit fort que
ledit connestable vinst devers luy, et luy offroit certaines récompenses qu'il demandoit pour la comté de Guyse, comme autrefois luy avoit promis.
Ledit connestable estoit bien content de venir, pourvu que
le roy fist serment, sur la croix de Saint-Lou d'Angers, de ne faire nul mal à
sa personne, ni consentir qu'autre le fit; et alléguoit qu'aussi bien luy pouvoit-il faire ledit serment, comme il avoit fait autrefois au
seigneur de l'Escun. Et à cela luy respondit
le roy que jamais ne feroit ce serment à homme, mais tout autre serment que
ledit connestable luy voudroit demander, qu'il estoit content de le faire. Vous pouvez bien entendre qu'en grand travail d'esprit estoit
le roy, et aussi
ledit connestable; car il ne passoit pas un seul jour, pour une espace de temps, qu'il n'allast quelqu'un de l'un à l'autre sur le faict de ce serment. Et qui bien y penseroit c'est misérable vie que la nostre, de tant prendre de peine et de travail pour s'abréger sa vie, en disant et escrivant tant de choses presque opposites à leurs pensées. Et si ces deux dont
je parle estoient en grand travail,
le roy d'Angleterre et
le duc de Bourgongne n'en avoient pas moins de leur part.
Ce fut environ tout en un temps, ou peu de jours s'en falut, que fut le passage du
roy d'Angleterre à
Calais, et le
département du
duc de Bourgongne de devant
Nuz, lequel à grandes journées s'en retira droit à
Calais, devers
le roy d'Angleterre, à bien petite compagnie; et envoya son armée, ainsi dépecée comme avez ouÿ, pour piller le païs de Barrois et de Lorraine, et pour les faire vivre et rafraichir; et le fit à cause de ce que
ledit duc de Lorraine luy commença la guerre, et l'avoit deffié luy estant devant
Nuz, qui estoit une bien grande faute à luy, avec les autres que jà avoit faites avec les Anglois, lesquels s'attendoient bien de le trouver à leur descente avec, pour le moins, deux mil cinq cens hommes d'armes bien en poinct, et autre grand nombre de gens de cheval et de pied, car ainsi leur avoit promis
le duc de Bourgongne, pour les faire venir, et qu'il auroit commencé la guerre en France, trois mois avant leur descente, afin qu'ils trouvassent
le roy plus las et plus
foulé; mais Dieu
pourvut à tout, comme avez ouÿ.
Le roy d'Angleterre partit de
Calais, et
ledit duc en sa compagnie; et passèrent par
Boulogne, et tirèrent à
Péronne, où
ledit duc
recueillit les Anglois assez mal; car il faisoit garder les portes, et n'y entroient point sinon en petit nombre; et logèrent aux champs; et le pouvoient bien faire, car ils estoient bien
pourvus de ce qu'il leur faloit pour ce
mestier.
Venus qu'ils furent à
Péronne,
ledit connestable envoya devers
ledit duc de Bourgongne un de ses gens, appelé
Louis de Sainville, pour s'excuser envers
le duc de Bourgongne de quoy il ne lui avoit
baillé
Saint-Quentin, disant que, s'ainsi l'eust fait, il ne luy eust pu plus de riens servir dedans le royaume de France; car de tous poincts il eust perdu son crédit, et la communication des gens; mais qu'à cette heure, vu qu'il voyoit
le roy d'Angleterre, cy-après feroit tout ce que
ledit duc de Bourgongne voudroit. Et pour en estre plus certain,
bailla audit
duc une lettre de créance, addressant au
roy d'Angleterre; et mettoit
ledit connestable la créance sur
ledit duc de Bourgongne. Outre et d'avantage, envoya un scellé audit
duc, par lequel il lui promettoit de le servir et secourir, et tous ses amis et alliés, tant
le roy d'Angleterre qu'autres, envers tous et contre tous ceux qui pourroient vivre et mourir, sans nul en excepter.
Ledit duc de Bourgongne
bailla au
roy d'Angleterre sa lettre, et dit sa créance; et la fit un peu plus grasse qu'elle n'estoit, car il assuroit
le roy d'Angleterre que
ledit connestable le mettroit dedans
Saint-Quentin, et dedans toutes ses autres places.
Le roy le crut assez tost; car il avoit espousé
la nièce dudit
connestable; et si luy sembloit en si grande crainte du
roy de France, qu'il n'oseroit faillir à ce qu'il promettoit au
duc de Bourgongne et à luy. Semblablement le croyoit
ledit duc de Bourgongne. Mais les pensées dudit
connestable, ni la peur qu'il avoit du
roy, ne le conduisoient pas encores jusques-là; mais luy sembleroit encore qu'il useroit de dissimulations, comme il avoit accoustumé, pour les contenter; et qu'il leur mettroit si évidentes raisons en avant, qu'ils auroient encore patience, sans le contraindre à se déclarer.
Le roy Edouard ni ses gens n'avoient fort pratiqué les faicts de ce royaume, et alloient plus grossement en
besongne: parquoy ne purent si tost entendre les dissimulations, dont on use deçà et ailleurs; car naturellement les Anglois qui ne sont jamais partis d'Angleterre, sont fort colériques, comme aussi sont toutes les nations de païs froid. La nostre (comme vous voyez) est située entre les uns et les autres, et est environnée de l'Italie, et de l'Espagne, et de Catalogne du costé du Levant, et de l'Angleterre, et ces parties de Flandres et de Hollande, vers le Ponant; et encore nous vient joindre Alemagne par tout vers la Champagne. Ainsi nous tenons de la région chaude, et aussi de la froide; parquoy nous avons gens de deux complexions. Mais mon advis est, qu'en tout le monde n'y a région mieux située que celle de France.
Le roy d'Angleterre, qui avoit eu grande joie de ces nouvelles de
monsieur le connestable (combien que desjà paravant en pouvoit bien avoir quelque sentiment, mais non pas si ample), partit de
Péronne, et
le duc de Bourgongne en sa compagnie, qui n'avoit nulles gens; car tous estoient tirés en Barrois et en Lorraine, comme
je vous ay dit; et s'approchèrent de
Saint-Quentin; et allèrent courir un grand tas d'Anglois devant; lesquels, comme
j'ouis dire peu de jours après, s'attendoient qu'on sonnast les cloches à leur venue, et qu'on portast la croix et l'eau béniste au devant. Comme ils approchèrent près de
la ville, l'artillerie commença à tirer; et saillit des escarmoucheurs à pied et à cheval; et il y eut deux ou trois Anglois tués, et quelques-uns pris. Ils eurent un très mauvais jour de pluye; et en cet estat s'en retournèrent en leur
ost, fort mal contens, murmurans contre
le connestable, et l'appeloient traistre. Le lendemain au matin
le duc de Bourgongne voulut prendre congé du
roy d'Angleterre, qui estoit chose bien estrange, vu qu'il les avoit fait ainsi passer; et vouloit tirer vers son armée en Barrois, disant qu'il feroit beaucoup de choses en leur faveur. Les Anglois qui sont souspesonneux, et qui estoient tout neufs par deçà et esbahis, ne se pouvoient contenter de son allée, ni croire qu'il eut nulles gens aux champs; et si ne sçavoit
le duc de Bourgongne
adouber avec eux le faict du
connestable, nonobstant qu'il eust dit que, tout ce qu'il avoit fait, estoit pour toutes bonnes fins; et si les esbahissoit l'hyver qui s'approchoit; et sembloit bien, à les ouyr parler, que le
cœur leur tirast plus à la paix qu'à la guerre.