Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Quatrième


Précédent Table des matières Suivant

Chapitre V

Comment le roy d'Angleterre vint par deçà à tout grosse puissance pour secourir le duc de Bourgongne son allié contre le roy, qu'il envoya défier par un héraut.

O

r faut parler du roy d'Angleterre, lequel tiroit son armée vers Douvres pour passer la mer à Calais; et estoit cette armée la plus grande que passa oncques roy d'Angleterre, et toute de gens à cheval, et les mieux en poinct, et les mieux armés qui vindrent jamais en France; et y estoient tous les seigneurs d'Angleterre, ou bien peu s'en faloit. Et y avoit quinze cens hommes d'armes bien montés, et la pluspart bardés, et richement accoustrés à la guise de deçà, qui avoient beaucoup de chevaux de suite. Ils estoient bien quinze mil archiers portans arcs et flèches, et tous à cheval, et largement gens-de-pied en leur ost, et autres, tant pour tendre leurs tentes et pavillons qu'ils avoient en grande quantité, qu'aussi pour servir à leur artillerie et clorre leur camp. En toute l'armée n'y avoit un seul page; et si avoient ordonné les Anglois trois mil hommes, pour envoyer en Bretagne. J'ay cecy dit par cy-devant; mais il sert bien encore à ce propos: c'est que, si Dieu n'eust voulu troubler le sens audit duc de Bourgongne, et préserver ce royaume, à qui il a fait plus de grace jusques icy qu'à nul autre, est-il de croire que ledit duc se fust allé amuser obstinément devant cette forte place de Nuz ainsi deffendue, vu que toute sa vie n'avoit sçu trouver le royaume d'Angleterre disposé à faire armée deçà la mer, et vu encore qu'il connoissoit clairement qu'ils estoient comme inutiles aux guerres de France? Car s'il s'en eust voulu ayder, il eust esté besoin que toute une saison il ne les eust perdus de vue, pour leur ayder à adresser et conduire leur armée aux choses nécessaires selon nos guerres de deçà; car il n'est rien plus sot, ni plus mal-adroict, quand ils passent premièrement; mais en bien peu d'espace, ils sont très bonnes gens de guerre, sages et hardis. Il fit tout le contraire; car entre les autres maux, il leur fit quasi perdre la saison; et au regard de luy, il avoit son armée si rompue, si mal en poinct et su pauvre, qu'il ne l'osoit monstrer devant eux; car il avoit perdu devant Nuz quatre mil hommes prenans soldes, entre lesquels y moururent des meilleurs qu'il eust. Et ainsi verrez que Dieu le disposa de tous poincts à faire contre la raison de ce que son affaire requéroit, et contre ce qu'il sçavoit et entendoit mieux que nul autre, dix ans avoit.
   Le roy Edouard estant à Douvres pour son passage, luy envoya ledit duc de Bourgongne bien cinq cens basteaux de Hollande et Zélande, qui sont plats, et bas de bord, et bien propices à porter chevaux, et s'appellent scutes, et vindrent de Hollande. Nonobstant ce grand nombre, et tout ce que le roy d'Angleterre sçut faire, il mit plus de trois semaines à passer entre Douvres et Calais, et n'y a que sept lieues. Or regardez donc avec quelle difficulté un roy d'Angleterre peut passer en France. Et quand le roy nostre maistre eust entendu le faict de la mer, aussi bien qu'il entendoit le faict de la terre, jamais le roy Edouard ne fust passé, au moins en cette saison; mais il ne l'entendoit point, et ceux à qui il donnoit auctorité, sur le faict de sa guerre, y entendoient encore moins. Le roy d'Angleterre mit trois semaines à passer; un seul navire d'Eu prit deux ou trois de ces petits passagiers.
   Avant que le roy Edouard monstast et partist de Douvres, il envoya devers le roy un seul héraut, nommé Jartière, lequel estoit natif de Normandie. Il apporta au roy une lettre de deffiance, de par le roy d'Angleterre, en beau langage et en beau style; et croy que jamais Anglois n'y avoit mis la main.
   Il requéroit au roy qu'il luy rendist le royaume de France, qui luy appartenoit, afin qu'il pust remettre l'église et les nobles, et le peuple en leur liberté ancienne, et oster de grandes charges et travaux en quoy ils estoient, et en cas de refus, il protestoit des maux qui en ensuivroient, en la forme et manière qu'il est accoustumé de faire en tel cas. Le roy lut la lettre seul, et puis se retira en une garde-robbe tout fin seul, et fit appeler ce héraut, et luy dit qu'il sçavoit bien que le roy d'Angleterre ne venoit point à sa requeste, mais y estoit contraint, tant par le duc de Bourgongne, que par les communes d'Angleterre, et qu'il pouvoit bien voir que jà la saison estoit presque passée, et que le duc de Bourgongne s'en revenoit de Nuz, comme homme desconfit et pauvre en toutes choses; et qu'au regard du connestable, il sçavoit bien qu'il avoit pris quelques intelligences avec le roy d'Angleterre, pource qu'il avoit espousé sa nièce, mais qu'il le tromperoit; et luy conta les biens qu'il avoit de luy, disant: «Il ne veut sinon vivre en ses dissimulations, et en entretenir chacun, et faire son profit»; et dit audit héraut plusieurs autres belles raisons, pour admonester ledit roy d'Angleterre de prendre appointement avec luy. Et donna audit héraut trois cens escus, de sa main, comptant; et luy en promit mil, si l'appointement se faisoit; et en public luy fit donner une belle pièce de veloux cramoisy, contenant trente aulnes.
   Ledit héraut respondit qu'il travailleroit à cet appointement, et qu'il croyoit que son maistre y travailleroit volontiers, mais qu'il n'en faloit point parler, jusques à ce que le roy d'Angleterre fust deçà la mer; mais quand il y seroit, qu'on envoyast un héraut pour demander sauf-conduit, pour envoyer des ambassadeurs devers luy, et qu'on s'adressast à monseigneur de Havart, ou à monseigneur de Stanley, et aussi à luy pour ayder à conduire ce héraut.
   Il y avoit beaucoup de gens en la salle, cependant que le roy parloit audit héraut, qui attendoient, et avoient grande envie d'ouyr ce que le roy disoit, et quel visage il feroit, quand il sortiroit de léans. Quand il eut achevé, il m'appela, et me dist que j'entretinsse tousjours ledit héraut, jusques à ce qu'on lui eust baillé compagnie pour le conduire, afin que nul ne parlast à luy; et que je lui fisse délivrer une pièce de veloux cramoisy, contenant trente aulnes. Ainsi le fis; et le roy se mit à parler à plusieurs, et conter de ces lettres de deffiance; et en appela sept ou huit à part, et la fit lire; et monstra bon visage, et bien assuré, sans monstrer nulle crainte; car il estoit bien joyeux de ce qu'il avoit trouvé audit héraut.


Précédent Table des matières Suivant