ous avez ouÿ comment
messire Jacques de Saint-Pol et autres avoient esté pris devant
Arras; laquelle prise desplut fort au
connestable, car
ledit messire Jacques luy estoit bon frère. Cette mal-aventure ne lui advint pas seule; car tout en un temps fut pris
le comte de Roussi, son fils, gouverneur de Bourgongne pour
ledit duc; et aussi mourut
la femme dudit
connestable, dame de bien, laquelle estoit sœur de
la royne, qui luy estoit support et faveur; car tousjours s'entretenoit la marchandise encommencée contre luy (comme vous avez ouÿ), laquelle tint à peu à l'assemblée qui fut faite à
Bouvines pour cette matière.
Oncques puis ne fut assuré
ledit connestable, mais en suspicion des deux costés, et par espécial en doute du
roy. Et luy sembloit bien que
le roy se repentoit d'avoir retiré son scellé à
Bouvines.
Le comte de Dammartin et autres estoient logés avec les gens d'armes, près de
Saint-Quentin;
ledit connestable les craignoit comme ses ennemis, et se tenoit dedans
ledit Saint-Quentin, où il avoit mis quelque trois cens hommes de pied de ses terres, pour ce que de tous poincts ne se fioit des gens d'armes. Il vivoit en grand travail, car
le roy le solicitoit, par plusieurs messagers, qu'il se mist aux champs pour le servir du costé du Hénaut et qu'il mist le siège devant
Avennes, à l'heure que
monseigneur l'amiral et cette autre bende allèrent brusler en Artois, comme
j'ay dist. Ce qu'il fist en grande crainte; car il craignoit fort. Il fut devant peu de jours, faisant faire grand guet sur
sa personne; puis se retira en ces places, et manda au
roy (et ouïs
moy mesme son homme, par le commandement du
roy) qu'il s'estoit levé, parce qu'il estoit certainement informé qu'il y avoit deux hommes en l'armée, qui avoient pris charge du
roy de le tuer; et dit tant d'enseignes apparentes, qu'il ne s'en faloit guères qu'il ne fust cru, et que l'un des deux ne fust suspicionné d'avoir dit au
connestable quelque chose qu'il devoit taire.
Je n'en veux nul nommer, ni plus avant parler de cette matière.
Ledit connestable envoyoit souvent en l'ost du
duc de Bourgongne.
Je croy bien que la fin estoit de le retirer de cette folie; et quand ses gens estoient revenus, il mandoit quelque chose au
roy, de quoy il pensoit luy complaire, et aussi l'occasion pourquoy il avoit envoyé; et pensoit entretenir
le roy par ce moyen.
Aucunes fois aussi mandoit audit
seigneur, que les affaires dudit
duc de Bourgongne se portoient fort bien, pour luy donner quelque crainte; car il avoit tant de peur qu'on ne luy courut sus, qu'il requit audit
duc qu'il luy envoyast
son frère, messire Jacques de Saint-Pol, avant sa prise (car il estoit devant
Nuz), et aussi
le seigneur de Fiennes, et autres ses parens, et qu'il les put mettre dedans
Saint-Quentin, avec leurs gens, sans porter la croix Saint-André. Et promettoit audit
duc tenir
Saint-Quentin pour luy, et luy restituer quelque temps après, et de ce faire luy bailleroit son scellé, ce que
le duc fit. Et quand
ledit messire Jacques,
le seigneur de Fiennes et autres ses parens se trouvèrent par deux fois, à une lieue ou deux près de
la ville Saint-Quentin, et prests à y entrer, il se trouva que la doute lui estoit passée, et se repentoit, et les renvoyoit. Et fit cecy par trois fois, tant désiroit demourer en cet estat, navigant entre les deux; car il les craignoit tous deux merveilleusement.
J'ay sçu ces choses par plusieurs, et par espécial par la bouche de
messire Jacques de Saint-Pol, qui ainsi le conta au
roy quand il fut amené prisonnier, où il n'y avoit que
moy présent; et luy valut beaucoup de quoy il respondit franchement des choses que
le roy luy demandoit.
Ledit seigneur luy demanda aussi, s'il se fust trouvé le plus fort, s'il eust tenu pour
le roy ou pour
ledit connestable.
Ledit messire Jacques de Saint-Pol respondit que, les deux premiers voyages, il ne venoit que pour conforter
son frère, mais à la troisiesme, vu que
ledit connestable avoit trompé
son maistre et luy par deux fois, que s'il se fust trouvé le plus fort, il eust gardé la place pour
son maistre, sans faire violence audit
connestable, ni riens qui eust esté à son préjudice, sinon qu'il n'en fut point sailly à son commandement. Depuis, et peu de temps après,
ledit seigneur délivra de prison
ledit messire Jacques de Saint-Pol, et luy donna des gens d'armes et bel et grand estat, et s'en servit jusques à sa mort. Et ses responces en furent cause.
Depuis que
j'ay commencé à parler de
Nuz,
je suis entré en beaucoup de matières l'une sur l'autre; aussi survindrent-elles en ce temps, car ledit siège dura un an. Deux choses pressoient extrêmement
ledit duc de Bourgongne de se lever: c'estoit la guerre que
le roy luy faisoit en Picardie; et luy avoit bruslé trois belles petites villes et un quartier de plat païs d'Artois et de Ponthieu; la seconde estoit la belle et grande armée que faisoit
le roy d'Angleterre à sa requeste et poursuite, à quoy il avoit travaillé toute sa vie pour le faire passer deçà, et jamais n'en estoit pu venir à bout jusques à cette heure.
Ledit roy d'Angleterre et tous les seigneurs de son royaume, se mescontentoient merveilleusement dequoy
le duc de Bourgongne le faisoit si long; et outre les prières qu'ils luy faisoient, usoient de manaces, considérée leur grande despence, et que la saison se passoit.
Ledit duc tenoit à grande gloire cette grande armée d'Allemagne, tant de princes et de prélats que de communautés, qui estoit la plus grande qui ait esté depuis de mémoire d'homme pour lors vivant, ni de long-temps paravant, et tous ensemble ne le sçavoient lever du lieu où il estoit. Cette gloire luy cousta bien cher; car qui a le profit de la guerre, il en a l'honneur. Tousjours
ce légat dont
j'ay parlé, alloit et venoit de l'un
ost à l'autre; et finalement fit la paix entre
l'empereur et
ledit duc de Bourgongne. Et fut mise
cette place de Nuz entre les mains dudit
légat, pour en faire ce que par
le siège apostolique en seroit ordonné. En quelle extrémité se pouvoit trouver
ledit duc de se voir ainsi pressé par la guerre que luy faisoit
le roy, et pressé et menacé de
son amy le roy d'Angleterre, et d'autre costé voir
la ville de Nuz en tel estat qu'en moins de quinze jours il la pouvoit avoir, la corde au col, par famine; et si l'eust-il eue en dix jours, comme
m'a conté un des capitaines qui estoient dedans, lequel
le roy prit à son service. Ainsi pour ces raisons se leva
le duc de Bourgogne l'an mil quatre cens septante cinq.