Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Quatrième


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Chapitre IV

Comment le connestable commença à rentrer en suspicion, tant du costé du roy que du duc de Bourgongne.

V

ous avez ouÿ comment messire Jacques de Saint-Pol et autres avoient esté pris devant Arras; laquelle prise desplut fort au connestable, car ledit messire Jacques luy estoit bon frère. Cette mal-aventure ne lui advint pas seule; car tout en un temps fut pris le comte de Roussi, son fils, gouverneur de Bourgongne pour ledit duc; et aussi mourut la femme dudit connestable, dame de bien, laquelle estoit sœur de la royne, qui luy estoit support et faveur; car tousjours s'entretenoit la marchandise encommencée contre luy (comme vous avez ouÿ), laquelle tint à peu à l'assemblée qui fut faite à Bouvines pour cette matière. Oncques puis ne fut assuré ledit connestable, mais en suspicion des deux costés, et par espécial en doute du roy. Et luy sembloit bien que le roy se repentoit d'avoir retiré son scellé à Bouvines. Le comte de Dammartin et autres estoient logés avec les gens d'armes, près de Saint-Quentin; ledit connestable les craignoit comme ses ennemis, et se tenoit dedans ledit Saint-Quentin, où il avoit mis quelque trois cens hommes de pied de ses terres, pour ce que de tous poincts ne se fioit des gens d'armes. Il vivoit en grand travail, car le roy le solicitoit, par plusieurs messagers, qu'il se mist aux champs pour le servir du costé du Hénaut et qu'il mist le siège devant Avennes, à l'heure que monseigneur l'amiral et cette autre bende allèrent brusler en Artois, comme j'ay dist. Ce qu'il fist en grande crainte; car il craignoit fort. Il fut devant peu de jours, faisant faire grand guet sur sa personne; puis se retira en ces places, et manda au roy (et ouïs moy mesme son homme, par le commandement du roy) qu'il s'estoit levé, parce qu'il estoit certainement informé qu'il y avoit deux hommes en l'armée, qui avoient pris charge du roy de le tuer; et dit tant d'enseignes apparentes, qu'il ne s'en faloit guères qu'il ne fust cru, et que l'un des deux ne fust suspicionné d'avoir dit au connestable quelque chose qu'il devoit taire. Je n'en veux nul nommer, ni plus avant parler de cette matière.
   Ledit connestable envoyoit souvent en l'ost du duc de Bourgongne. Je croy bien que la fin estoit de le retirer de cette folie; et quand ses gens estoient revenus, il mandoit quelque chose au roy, de quoy il pensoit luy complaire, et aussi l'occasion pourquoy il avoit envoyé; et pensoit entretenir le roy par ce moyen. Aucunes fois aussi mandoit audit seigneur, que les affaires dudit duc de Bourgongne se portoient fort bien, pour luy donner quelque crainte; car il avoit tant de peur qu'on ne luy courut sus, qu'il requit audit duc qu'il luy envoyast son frère, messire Jacques de Saint-Pol, avant sa prise (car il estoit devant Nuz), et aussi le seigneur de Fiennes, et autres ses parens, et qu'il les put mettre dedans Saint-Quentin, avec leurs gens, sans porter la croix Saint-André. Et promettoit audit duc tenir Saint-Quentin pour luy, et luy restituer quelque temps après, et de ce faire luy bailleroit son scellé, ce que le duc fit. Et quand ledit messire Jacques, le seigneur de Fiennes et autres ses parens se trouvèrent par deux fois, à une lieue ou deux près de la ville Saint-Quentin, et prests à y entrer, il se trouva que la doute lui estoit passée, et se repentoit, et les renvoyoit. Et fit cecy par trois fois, tant désiroit demourer en cet estat, navigant entre les deux; car il les craignoit tous deux merveilleusement. J'ay sçu ces choses par plusieurs, et par espécial par la bouche de messire Jacques de Saint-Pol, qui ainsi le conta au roy quand il fut amené prisonnier, où il n'y avoit que moy présent; et luy valut beaucoup de quoy il respondit franchement des choses que le roy luy demandoit. Ledit seigneur luy demanda aussi, s'il se fust trouvé le plus fort, s'il eust tenu pour le roy ou pour ledit connestable. Ledit messire Jacques de Saint-Pol respondit que, les deux premiers voyages, il ne venoit que pour conforter son frère, mais à la troisiesme, vu que ledit connestable avoit trompé son maistre et luy par deux fois, que s'il se fust trouvé le plus fort, il eust gardé la place pour son maistre, sans faire violence audit connestable, ni riens qui eust esté à son préjudice, sinon qu'il n'en fut point sailly à son commandement. Depuis, et peu de temps après, ledit seigneur délivra de prison ledit messire Jacques de Saint-Pol, et luy donna des gens d'armes et bel et grand estat, et s'en servit jusques à sa mort. Et ses responces en furent cause.
   Depuis que j'ay commencé à parler de Nuz, je suis entré en beaucoup de matières l'une sur l'autre; aussi survindrent-elles en ce temps, car ledit siège dura un an. Deux choses pressoient extrêmement ledit duc de Bourgongne de se lever: c'estoit la guerre que le roy luy faisoit en Picardie; et luy avoit bruslé trois belles petites villes et un quartier de plat païs d'Artois et de Ponthieu; la seconde estoit la belle et grande armée que faisoit le roy d'Angleterre à sa requeste et poursuite, à quoy il avoit travaillé toute sa vie pour le faire passer deçà, et jamais n'en estoit pu venir à bout jusques à cette heure. Ledit roy d'Angleterre et tous les seigneurs de son royaume, se mescontentoient merveilleusement dequoy le duc de Bourgongne le faisoit si long; et outre les prières qu'ils luy faisoient, usoient de manaces, considérée leur grande despence, et que la saison se passoit. Ledit duc tenoit à grande gloire cette grande armée d'Allemagne, tant de princes et de prélats que de communautés, qui estoit la plus grande qui ait esté depuis de mémoire d'homme pour lors vivant, ni de long-temps paravant, et tous ensemble ne le sçavoient lever du lieu où il estoit. Cette gloire luy cousta bien cher; car qui a le profit de la guerre, il en a l'honneur. Tousjours ce légat dont j'ay parlé, alloit et venoit de l'un ost à l'autre; et finalement fit la paix entre l'empereur et ledit duc de Bourgongne. Et fut mise cette place de Nuz entre les mains dudit légat, pour en faire ce que par le siège apostolique en seroit ordonné. En quelle extrémité se pouvoit trouver ledit duc de se voir ainsi pressé par la guerre que luy faisoit le roy, et pressé et menacé de son amy le roy d'Angleterre, et d'autre costé voir la ville de Nuz en tel estat qu'en moins de quinze jours il la pouvoit avoir, la corde au col, par famine; et si l'eust-il eue en dix jours, comme m'a conté un des capitaines qui estoient dedans, lequel le roy prit à son service. Ainsi pour ces raisons se leva le duc de Bourgogne l'an mil quatre cens septante cinq.


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