Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Quatrième


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Chapitre III

Comment le roy prit le chasteau de Tronquoy, les villes de Mondidier, Roye et Corbie, sur le duc de Bourgongne; et comment il voulut induire l'empereur Frédéric à se saisir des terres que ledit duc tenoit de l'Empire.

L

a trève faillit entre le roy et le duc de Bourgongne, pour quoy le roy eut très grand regret, car il eust mieux aymé un alongement de trève; toutesfois, voyant qu'il ne la pouvoit avoir, il alla mettre le siège devant un meschant petit chasteau, appelé le Tronquoy; et estoit jà commencé l'an septante cinq, et estoit au plus beau et au commencement de la saison; il fut en peu d'heures pris d'assaut. Le lendemain le roy m'envoya parler à ceux qui estoient devant Mondidier, lesquels s'en allèrent, leurs bagues sauves, et laissèrent la place. L'autre jour en suivant j'allay parler à ceux qui estoient dedans Roye, en la compagnie de monseigneur l'admiral, bastard de Bourbon; et semblablement me fut rendue la place, car ils n'espéroient nul secours. Ils ne l'eussent pas rendue, si ledit duc eust esté au païs. Toutesfois, contre nostre promesse, ces deux villes furent bruslées. De là s'en alla le roy mettre le siège devant Corbie; et l'attendirent; et y furent faites de très belles approches; et y tira l'artillerie du roy trois jours. Ils estoient dedans, monseigneur de Contay et plusieurs autres, qui la rendirent, et s'en allèrent leurs bagues sauves; deux jours après la pauvre ville fut pillée; et mit-on le feu dedans, tout ainsi comme aux deux autres. Lors le roy cuida retirer son armée, et espéroit gaigner le duc de Bourgongne à cette trève, vue la nécessité en quoy il estoit; mais une femme, que je connois bien, mais je ne la nommerai point, pource qu'elle est encore vivante, escrivit au roy qu'il fist tourner ses gens devant Arras, et ès environs. Le roy y adjousta foy; car elle estoit femme d'estat. Je ne loue point son œuvre, pource qu'elle n'y estoit point tenue; mais le roy y envoya monseigneur l'admiral, bastard de Bourbon, accompagné de bon nombre de gens, lesquels bruslèrent grande quantité de leurs villes, commençans vers Abbeville jusques à Arras. Ceux de ladite ville d'Arras, qui de long-temps n'avoient eu nulle adversité, et estoient pleins de grand orgueil, contraignirent les gens de guerre qui estoient en leur ville de saillir. Le nombre n'estoit pas suffisant pour les gens du roy; en façon qu'ils furent remis de si près, que largement en y eut de tués, et de pris tous leurs chefs, qui furent messire Jacques de Saint-Pol, frère du connestable, le seigneur de Contay, le seigneur de Carency et autres; dont il s'en trouva des plus prochains de la dame, qui avoit esté cause de cet exploit. Et y eut ladite dame grande perte; mais le roy, en faveur d'elle, répara le tout par temps.
   Pour lors avoit envoyé le roy devers l'empereur messire Jean Tiercelin, seigneur de Brosse, pour travailler qu'il ne s'appointast avec le duc de Bourgongne, et pour faire excuse de ce qu'il n'avoit envoyé ses gens d'armes, comme il avoit promis, assurant tousjours de le faire, et de continuer les exploits et dommages, qu'il faisoit audit duc, bien grands, tant au païs et marches de Bourgongne, que de Picardie; et outre luy ouvrit un party nouveau, qui estoit qu'ils s'assurassent bien l'un l'autre de ne faire paix ni trève l'un sans l'autre, et que l'empereur prist toutes les seigneuries que ledit duc tenoit de l'Empire, et qui par raison en devoient estre tenues, et qu'il les fist déclarer confisquées à luy; et que le roy prendroit toutes celles qui estoient tenues de la couronne de France, comme Flandres, Artois, Bourgongne, et plusieurs autres. Combien que cet empereur eust esté toute sa vie homme de très peu de vertu, si estoit-il bien entendu; et pour le longtemps qu'il avoit vescu, il avoit beaucoup d'expérience; et puis, ces partis d'entre nous et luy avoient beaucoup duré; parquoy estoit las de la guerre, combien qu'elle ne luy coutast rien, car tous ces seigneurs d'Allemagne y estoient à leurs despens, comme il est de coutume quand il touche le faict de l'Empire.
   Ledit empereur respondit aux ambassadeurs du roy qu'auprès d'une ville d'Allemagne y avoit un grand ours, qui faisoit beaucoup de mal; trois compagnons de ladite ville, qui hantoient les tavernes, vindrent à un tavernier à qui ils devoient, prier qu'il leur accrust encore un escot, et qu'avant deux jours le payeroient du tout car ils prendroient cet ours qui faisoit tant de mal, et dont la peau valoit beaucoup d'argent, sans les présens qui leur seroient faits et donnés des bonnes gens. Ledit hoste accomplit leur demande; et quand ils eurent disné, ils allèrent au lieu où hantoit cet ours; et comme ils approchèrent de la caverne, ils le trouvèrent plus près d'eux qu'ils ne pensoient. Ils eurent peur, si se mirent en fuite. L'un gaigna un arbre; l'autre fuit vers la ville; le tiers, l'ours le prit et le foula fort sous luy, en luy approchant le museau fort près de l'oreille. Le pauvre homme estoit couché tout plat contre terre et faisoit le mort. Or cette beste est de telle nature que ce qu'elle tient, soit homme ou beste, quand elle voit qu'il ne se remue plus, elle le laisse, cuidant qu'il soit mort. Et ainsi ledit ours laissa ce pauvre homme, sans luy avoir fait guères de mal, et se retira en sa caverne. Quand le pauvre homme se vit délivré, il se leva, et tira vers la ville. Son compagnon qui estoit sur l'arbre, lequel avoit vu ce mystère, descend, court, et crie après l'autre, qui alloit devant, qu'il attendist; lequel se retourna et l'attendit. Quand ils furent joints, celuy qui avoit esté dessus l'arbre demanda à son compagnon, par serment, ce que l'ours luy avoit dit en conseil, qui si longtemps luy avoit tenu le museau contre l'oreille. A quoy son compagnon luy respondit: «Il me disoit que jamais je ne marchandasse de la peau de l'ours, jusques à ce que la beste fust morte.» Et avec cette fable paya l'empereur nostre roy, sans faire autre responce à son homme, sinon en conseil, comme s'il vouloit dire: «Venez icy, comme vous avez promis, et tuons cet homme, si nous pouvons, et puis départons ses biens.»


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