insi, comme
je vous ay dit, estoit
le duc de Bourgongne jà bien empesché devant
Nuz, et trouva les choses plus dures qu'il ne pensoit. Ceux de
Cologne, qui estoient quatre lieues plus haut sur le Rhin,
frayèrent chacun mois cent mil florins d'or, pour la crainte qu'ils avoient du
duc de Bourgongne; et eux et les autres villes au-dessus d'eux, sur le Rhin, avoient desjà mis quinze ou seize mil hommes de pied sur les champs. Et estoient logés sur le bord de la rivière du Rhin, avec grande artillerie, du costé opposite du
duc de Bourgongne; et taschoient à rompre ses vivres, qui venoient par eau du pays de Gueldres, contremont la rivière, et à rompre les bateaux à coups de canon.
L'empereur et les princes électeurs de l'empire s'assemblèrent sur cette matière, et délibérèrent de faire armée.
Le roy les avoit jà envoyés solliciter par plusieurs messagers. Aussi renvoyèrent vers luy un chanoine de
Cologne, de la maison de Bavière, et un autre ambassadeur avec luy; et apportèrent au
roy par roolle l'armée que
l'empereur avoit l'intention de faire, au cas que
le roy de son costé s'y
voulsist employer. Ils ne faillirent point à avoir bonne response, et promesse de tout ce qu'ils demandoient; et d'avantage promettoit
le roy par scellés, tant à
l'empereur qu'à plusieurs des princes et villes, qu'incontinent que
l'empereur seroit à
Cologne, et mis aux champs, que
le roy envoyeroit joindre avec luy vingt mil hommes, sous la conduite de
monsieur de Craon et de
Sallezard. Et ainsi cette armée d'Allemagne s'appresta, qui fut merveilleusement grande, et tant qu'il est presque incroyable; car tous les princes t'Allemagne, tant temporels que spirituels, et les évesques y eurent gens, et toutes les communautés, et en grand nombre. Il
me fut dit que
l'évesque de Munster, qui n'est point des grands, y mena six mil hommes de pied, quatorze cens hommes de cheval, et douze cens chariots, et tous vêtus de verd; il est vray que
son évesché est près de
Nuz.
L'empereur mit bien sept mois à faire l'armée, et au bout de terme, se vint loger à demie lieue près du
duc de Bourgongne, et à ce que
m'ont conté plusieurs gens dudit
duc, l'armée du
roy d'Angleterre et celle du
duc de Bourgongne ensemble, ne montoient point lus du tiers que celle dont
je parle, tant de gens qu'en tentes et pavillons. Outre l'armée de
l'empereur, estoit cette armée de l'autre part de la rivière, vis-à-vis du
duc de Bourgongne, qui donnoit grand travail à son
ost et à ses vivres.
Dès ce que
l'empereur fut devant
Nuz, et ces princes de l'Empire, ils envoyèrent devers
le roy un docteur qui estoit de grande auctorité avec eux, qui s'appeloit
le docteur Heselare, qui depuis a esté cardinal; lequel vint solliciter
le roy de tenir sa promesse, et d'envoyer les vingt mil hommes, ainsi qu'il avoit promis, ou autrement que les Alemands appointeroient.
Le roy luy donna très bonne espérance, et luy fit donner quatre cens escus; et envoya
quand et luy, devers
l'empereur, un appelé
Jean Tiercelin, seigneur de Brosse; toutesfois
ledit docteur ne s'en alla pas content. Et se conduisoient de merveilleux marchés, durant ce siège; car
le roy travailloit à faire paix avec
le duc de Bourgongne, ou, quoy que ce soit, d'allonger la trève, afin que les Anglois ne vinssent point;
le roy d'Angleterre, d'autre costé, travailloit de toute sa puissance à faire partir
le duc de Bourgongne de devant
Nuz, et qu'il luy vint tenir promesse, et ayder à faire la guerre en ce royaume, disant que la saison se commençoit à perdre; et fut ambassadeur par deux fois de cette matière,
le seigneur de Scalles, neveu du
connestable, un très gentil chevalier, et plusieurs autres.
Le duc de Bourgongne se trouva obstiné; et luy avoit Dieu troublé le sens et l'entendement: car toute sa vie il avoit travaillé pour faire passer les Anglois, et à cette heure qu'ils estoient prests et toutes choses bien disposées pour eux, tant en Bretagne qu'ailleurs, il demouroit obstiné à une chose impossible de prendre. Avec
l'empereur avoit
un légat apostolique, qui chacun jour alloit de l'un
ost à l'autre, pour traicter paix; et semblablement y estoit
le roy de Danemarck, logé en une petite ville près des deux armées, qui travailloit pour ladite paix; et ainsi
le duc de Bourgongne eust bien pu prendre party honorable pour se retirer vers
le roy d'Angleterre. Il ne le sçut faire, et s'excusoit envers les Anglois, sur son honneur qui seroit
foulé, s'il se levoit, et autres maigres excuses; car ce n'estoit pas les Anglois qui avoient régné du temps de
son père, et aux anciennes guerres de France, mais estoient ceux-ci tous neufs et ignorans, quant aux choses de France. Parquoy
ledit duc procédoit mal sagement, s'il s'en vouloit ayder pour le temps advenir; car il eust esté besoin qu'il les eust guidés pas à pas, pour la première saison.
Estant
le duc de Bourgongne en cette obstination, luy sourdit guerre par deux ou trois bouts. L'une fut que
le duc de Lorraine, qui estoit en paix avec luy, et encore avoit pris quelques intelligences après la mort du
duc Nicolas de Calabre, l'envoya défier devant
Nuz, par le moyen de
monseigneur de Craon; lequel s'en vouloit ayder pour le service du roy; et ne faillit pas à luy promettre qu'on en feroit un grand homme. Et incontinent se mirent aux champs ensemble, et firent grand dommage en la duché de
Luxembourg. D'avantage fut conduit par
le roy, et
aucuns de ses serviteurs, qu'il convint qu'une alliance fut faite pour dix ans, entre les Suisses, et les villes de dessus le Rhin, comme
Basle,
Strasbourg et autres, qui paravant avoient esté en inimitié.
Encore fut faite une paix entre
le duc Sigismond d'Austriche et les Suisses, tendant à cette fin, que
ledit duc Sigismond
voulsist reprendre la comté de
Ferrete, laquelle il avoit engagée au
duc de Bourgongne pour la somme de cent mil florins du Rhin; et ainsi fut
accordé, fors qu'il demoura un différend entre luy et les Suisses, qui vouloient avoir passage par quatre villes de la comté de
Ferrete, forts et foibles, quand il leur plairoit. Ce poinct fut soubmis sur
le roy, qui le jugea à l'intention desdits Suisses. Et par ce qui est cy-dessus récité, pouvez entendre les querelles que
le roy suscitoit secrettement audit
duc de Bourgongne.
Tout ainsi comme cecy avoit esté conclu, il fut exécuté: car en une belle nuict, fut pris
messire Pierre Archambault, gouverneur du païs de
Ferrete pour
le duc de Bourgongne, avec huit cens hommes de guerre qu'il avoit avec luy; lesquels furent tous délivrés francs et quittes, excepté luy, qui fut mené à
Basle, où ils luy firent un procès sur certains excès et violences qu'il avoit faits audit païs de
Ferrete, et en fin de compte luy tranchèrent la teste; et fut mis tout le païs de
Ferrete en la main dudit
duc Sigismond d'Austriche. Et commencèrent les Suisses la guerre en Bourgongne; et prindrent
Blancmont, qui estoit au
mareschal de Bourgongne, qui estoit de la maison de Neuf-Chastel; et assiégèrent
le chasteau de Herycourt qui estoit de ladite maison de Neuf-Chastel, où les Bourguignons allèrent pour le secourir; mais ils furent desconfits devant, un bon nombre. Lesdits Suisses firent un grand dommage au païs, et puis se retirèrent pour cette
boutée.