ette vue du
roy et de
monseigneur le connestable fut l'an mil quatre cens septante quatre; et
me semble qu'en cette saison
le duc de Bourgongne estoit allé prendre le païs de Gueldres, fondé sur une querelle, qui est digne d'être racontée, pour voir les œuvres et la puissance de Dieu. Il y avoit un jeune duc de Gueldres, appellé
Adolphe, lequel avoit pour femme
une des filles de Bourbon, sœur de
monseigneur Pierre de Bourbon, qui règne aujourd'huy; et l'avoit espousée en cette maison de Bourgongne; et pour cette cause en avoit quelques faveurs. Il avoit commis un cas très horrible, car il avoit pris
son père prisonnier, à un soir, comme il se vouloit aller coucher, et mené cinq lieues d'Allemagne à pied, sans chausses, par un temps très froid; et le mit au fond d'une tour, où il n'y avoit nulle clarté, que par une bien petite lucarne, et là le tint cinq ans; dont fut grande guerre entre
le duc de Clèves (dont
ledit duc prisonnier avoit espousé
la sœur) et
ce jeune duc Adolphe.
Le duc de Bourgongne plusieurs fois les voulut appointer; mais il ne put.
Le pape et
l'empereur, à la fin, y mirent fort la main; et sur grandes peines, fut commandé audit
duc de Bourgongne de tirer
ledit duc Arnoul hors de prison. Ainsi le fit, car
le jeune duc n'osa dénier le lui
bailler, pource qu'il voyoit tant de gens de bien qui s'en empeschoient, et si craignoit la force dudit
duc.
Je les vy tous deux en la chambre du
duc de Bourgongne par plusieurs fois, et en grande assemblée de conseil, où ils plaidoient leurs causes; et vy
le bon homme vieil présenter le gage de bataille à
son fils.
Le duc de Bourgongne désiroit fort les appointer; et favorisoit
le jeune, et luy offroit que le titre de gouverneur ou
mainbourg du païs de Gueldre luy demoureroit avec tout le revenu, sauf une petite ville, assise auprès de Brabant (qui a nom
Graves) qui devoit demourer au
père, avec le revenu et trois mil florins de pension. Ainsi le tout luy eust valu six mil florins, avec le titre de duc, comme raison estoit. Avec d'autres plus sages
je fus commis à porter cette parolle à
ce jeune duc, lequel fit responce qu'il aimeroit mieux avoit jeté
son père la teste devant en un puits, et de s'estre jeté après, que d'avoir fait cet appointement; et qu'il y avoit quarante-et-quatre ans que
son père estoit duc, et qu'il estoit bien temps qu'il le fust; mais très volontiers il luy laisseroit trois mil florins par an, par condition qu'il n'entreroit jamais dans la duché et assez d'autres paroles très mal sages. Cecy advint justement comme
le roy prit
Amiens sur
le duc de Bourgongne, lequel estoit avec ces deux (dont
je parle) à
Dourlans, où il se trouvoit très empesché; et partit soudainement pour se retirer à
Hesdin, et oublia cette matière. Et
le jeune duc prit un habillement de François, et partit luy deuxiesme seulement, pour se retirer en son païs. En passant un port, auprès de
Namur, il paya un florin pour son passage. Un prestre le vit, qui en prit suspicion, et en parla au
passager, et
regarda au visage
celuy qui avoit payé ledit florin, et le connut; et là fut pris et amené à
Namur; et y est demouré prisonnier, jusques au trespas du
duc de Bourgongne, que les Gandois le mirent dehors; et par force voulurent luy faire espouser
celle qui depuis a esté duchesse d'Austriche; et le menèrent avec eux devant
Tournay, où il fut tué meschamment, et mal accompagné, comme si Dieu n'eust pas esté saoul de venger cet outrage qu'il avoit fait à
son père.
Le père estoit mort avant le trespas du
duc de Bourgongne, estant encore
son fils en prison; et à son trespas, laissa au
duc de Bourgongne sa succession, à cause de l'ingratitude de
son fils; et sur cette querelle conquit
le duc de Bourgongne, au temps que
je dis, la duché de Gueldres, où il trouva résistance; mais il estoit puissant, et en trève avec
le roy, et la posséda jusques à sa mort; et encore la possède aujourd'huy ce qui est descendu de luy, et tant qu'il plaira à Dieu. Et comme
j'ay dit au commencement,
je n'ay conté cecy que pour monstrer que telles cruautés et tels maux ne demourent point impunis.
Le duc de Bourgongne estoit retourné en son païs, et avoit le
cœur très élevé pour cette duché qu'il avoit jointe à sa crosse; et trouva goust en ces choses d'Allemagne, pource que
l'empereur estoit de très petit
cœur, et enduroit toutes choses pour ne despendre riens; et aussi de soy, sans l'ayde des autres seigneurs d'Allemagne, ne pouvoit-il pas grand chose. Parquoy
ledit duc ralongea sa trève avec
le roy et sembla à
aucuns des serviteurs du
roy, que
ledit seigneur ne devoit point ralonger sa trève, ni laisser venir audit
duc si grand bien. Bon sens leur faisoit dire cela; mais par faute d'expérience et d'avoit vu, ils n'entendoient point cette matière. Il y en eut quelques autres, mieux entendans ce cas qu'eux, et qui avoient plus grande connoissance, pour avoir esté sur les lieux, qui dirent au
roy que hardiment prit cette trève, et qu'il souffrit audit
duc de s'aller heurter contre les Allemans (qui est chose si grande et si puissante qu'il est presque incroyable), disans que, quand
ledit duc auroit pris une place, ou mené à fin une querelle, il en entreprendroit une autre, et qu'il n'étoit pas homme pour jamais se saouler d'une entreprise (en quoy il estoit opposite au
roy, car plus il estoit embrouillé et plus il s'embrouilloit), et que mieux ne se pourroit venger de luy que de le laisser faire; et avant, luy faire un petit d'ayde, et ne luy donner nulle suspicion de luy rompre cette trève; car à la grandeur d'Allemagne et à la puissance qui y est, n'estoit pas possible que tost ne se consommast, et ne se perdit de tous poincts; car les princes de l'Empire, encore que
l'empereur fust homme de peu de vertu, y donneroient ordre; et à la fin finale audit
seigneur en advint ainsi.
A la querelle de deux prétendans à l'évesché de
Cologne, dont l'un estoit
frère du
lantgrave de Hessen, et
l'autre parent du
comte Palatin du Rhin,
ledit duc de Bourgongne tint le party dudit
palatin, et entreprit de le mettre par force en cette dignité, espérant en avoir quelques places; et mit le siège devant
Nuz, près de
Cologne, l'an mil quatre cens septante et quatre, y estant
ledit lantgrave de Hessen avec quelque nombre de gens de guerre.
Ledit duc mit tant de choses en son imagination, et si grandes, qu'il demoura sous le faix; car il vouloit en cette saison propre faire passer
le roy Edouard d'Angleterre (lequel avoit grande armée preste à la poursuite dudit
duc) et achever cette entreprise d'Allemagne, qui estoit, s'il eut pris
Nuz, la garnir bien, et une autre place ou deux, audessus de
Cologne; par quoy
ladite cité de Cologne diroit le mot, et que partant il monteroit contremont le Rhin jusques à la comté de Ferrete, qu'il tenoit lors; et ainsi tout le Rhin seroit sien jusques en Hollande, où il
fine, et où il y a plus de fortes villes et chasteaux qu'en nul royaume de la chrestienté, si ce n'est en France. La trève qu'il avoit avec
le roy, avoit esté alongée de six mois, et desjà la pluspart estoient passés.
Le roy sollicitoit fort de l'alonger, et qu'il fist à son aise en Allemagne; ce que
ledit duc ne voulut faire, pour la promesse qu'il avoit faite aux Anglois.
Je me passerois bien de parler de ce faict de
Nuz, pource que ce n'est pas le train de ma matière (car
je n'y estois pas), mais
je suis forcé d'en parler pour les matières qui en dépendent. Dedans
la ville de Nuz, laquelle est très forte, s'estoit mis
le lantgrave de Hessen, et plusieurs de ses parents et amis jusques au nombre de dix huit cens hommes de cheval, comme il
m'a esté dit, et très gens de bien (et aussi ils le monstrèrent) et de gens de pied ce qui leur en faisoit besoin.
Ledit lantgrave, comme
nous avons dit, estoit frère de
l'évesque, qui avoit esté eslu, et qui estoit la partie adverse de
celuy que soustenoit
le duc de Bourgongne. Et ainsi
le duc de Bourgongne mit le siège devant
Nuz, l'an mil quatre cens septante quatre.
Il avoit la plus belle armée qu'il eut jamais, et espécialement pour gens de cheval; car pour
aucunes fins qu'il prétendoit ès Italies, il avoit retiré quelques mil hommes d'armes Italiens, que bons que mauvais. Il avoit pour chef d'entr'eux un appelé
le comte de Campobache, du royaume de
Naples, partisan de la maison d'Anjou, homme de très mauvaise foy et très périlleux. Il avoit aussi
Jacques Galeot, gentil-homme de
Naples, très homme de bien, et plusieurs autres que
je passe pour briefveté. Semblablement avoit bien le nombre de trois mil Anglois, très gens de bien, et de ses subjets en très grand nombre, bien montés et bien armés, qui jà longtemps avoient exercé le faict de la guerre, et une très grande et puissante artillerie. Et tout cecy avoit-il tenu prest, pour se joindre avec les Anglois à leur venue; lesquels faisoient toute diligence en Angleterre. Mais les choses y sont longues, car
le roy ne peut entreprendre un tel œuvre sans assembler son parlement, qui vaut autant dire comme les trois estats, qui est chose juste et sainte; et en sont les rois plus forts et mieux servis, quand ainsi le font en semblables matières, car l'issue volontiers n'en est pas briève. Quand ces estats sont assemblés, il déclare son intention, et demande ayde sur ses subjets; car il ne se lève nuls aydes en Angleterre, si ce n'est pour passer en France, ou aller en Escosse, ou autres frais semblables; et très volontiers et bien libéralement ils les octroient et les accordent, et espécialement pour passer en France. Et est bien une pratique que ces roys d'Angleterre font, quand ils veulent ramasser argent, que faire semblant d'aller en Escosse ou en France, et faire armées; et pour lever grand argent, ils font un payement de trois mois, et puis rompent leur armée, et s'en retournent à l'hostel, et ils ont reçu l'argent pour un an. Et estoit
ce roy Edouard tout plein de cette pratique, et souvent le fit.
Cette armée d'Angleterre mit bien un an à estre preste; et le fit sçavoir à
monseigneur de Bourgongne, lequel, au commencement de l'esté, estoit allé jusques devant
Nuz; et luy sembla qu'en peu de jours il auroit mis
son homme en possession, et qu'il luy seroit demeuré
aucunes places, comme
Nuz et autres, pour parvenir aux fins que
je vous ay dit.
J'estime que cecy vint de Dieu, qui
regarda en pitié ce royaume; car
ce duc estoit pour y faire grand dommage, ayant l'armée telle comme il avoit; et déjà estoient accoustumés par plusieurs années à tenir les champs par ce royaume, sans que nul luy présentast bataille, ni ne se trouvast aux champs en puissance contre luy si ce n'estoit en gardant les villes. Mais bien est vray que cela procédoit du
roy, qui ne vouloit riens mettre au hasard; et ne le faisoit pas seulement par la crainte du
duc de Bourgongne, mais pour doute des désobéyssances, qui pourroient advenir en son royaume, s'il advenoit qu'il perdit une bataille; car il estimoit n'estre pas bien de tous ses subjets et serviteurs, et par espécial des grands. Et si
j'osois tout dire, il
m'a maintes fois dit qu'il connoissoit bien ses subjets, qu'il le trouveroit bien si ses
besongnes se portoient mal. Et pour ce, quand
le duc de Bourgongne entroit, il ne faisoit que fort bien garnir ses places au devant de luy; et ainsi, en peu de temps, l'armée du
duc de Bourgongne se défaisoit d'elle-mesme, sans que
le roy mist son estat en péril aucun, qui
me sembloit procéder par grand sens. Toutesfois ayant
le duc la puissance telle que
je vous ay dite, si l'armée du
roy d'Angleterre fust venue au fin commencement de la saison, comme elle eust fait, sans nulle doute, n'eust esté l'erreur du
duc de Bourgongne de se mettre si obstinément devant
Nuz, il ne faut pas douter que ce royaume eut porté de très grandes affaires; car jamais roy d'Angleterre ne passa à si puissante armée pour un coup, que cette-cy dont
je parle, ni si bien disposée pour combatre. Tous les grands seigneurs d'Angleterre y estoient, sans en faillir un; ils pouvoient bien estre quinze cens hommes d'armes (qui estoit grande chose pour les Anglois) tous fort bien en poinct et bien accompagnés, et quatorze mil archiers portans arcs et flesches, et tous à cheval, et assez autres gens à pied servans à leur
ost; et en toute l'armée n'y avoit pas un page. Et en outre devoit
le roy d'Angleterre envoyer trois mil hommes descendre en Bretagne, pour se joindre avec l'armée du
duc de Bretagne; et vis deux lettres, escrites de la main de
monseigneur d'Urfé, grand-escuyer de France (qui pour lors estoit serviteur du
duc de Bretagne): l'une adressante au
roy d'Angleterre, et l'autre à
monseigneur de Hastingues, grand-chambellan d'Angleterre, qui, entre autres paroles, disoient que
le duc de Bretagne feroit plus d'exploits en un mois par intelligence, que l'armée des Anglois et celle du
duc de Bourgongne ne feroient en six, quelque force qu'ils eussent. Et crois qu'il disoit vray, si les choses fussent tirées outre; mais Dieu, qui tousjours a aimé ce royaume, conduisit les choses comme
je diray cy-après. Et les lettres, dont
j'ay parlé, furent achetées d'un secrétaire d'Angleterre, soixante marcs d'argent par
le roy, à qui Dieu pardoint.