Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Troisième


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Chapitre XII

Digression, fort bien appropriée en ce lieu, sur la sagesse du roy et du connestable, avec bons advertissements pour ceux qui sont en auctorité envers leurs princes.

À

 bien prendre le fait du roy, il luy procédoit de grand sens de faire ce qu'il en fit: car je croy que ledit connestable eust esté reçu dudit duc de Bourgongne, en luy baillant Saint-Quentin, quelque promesse qu'il eust eu du contraire. Mais pour un si sage seigneur comme estoit ce connestable, il prenoit mal son fait, ou Dieu luy ostoit la connoissance de ce qu'il avoit à faire, de se trouver en telle sorte, ainsi desguisé, au devant de son roy et de son maistre, et à qui estoient tous les gens d'armes dont il s'accompagnoit. Et aussi il sembloit bien à son visage qu'il en fust estonné et esbahy: quand il se trouva en sa présence, et qu'il n'y avoit qu'une petite barrière entre deux, il ne tarda gueres qu'il ne la fit ouvrir, et passa du costé du roy; il fut ce jour en grand danger.
   Je fais mon compte que luy et aucuns de ses privez estimoient cette œuvre, et tenoient à louange dequoy le roy le craignoit; et tenoient le roy pour homme craintif. Et estoit vray que par le temps il l'estoit; mais il falloit bien qu'il y eust cause: il s'estoit demeslé de la guerre qu'il avoit eue contre les seigneurs de son royaume, par largement donner et encores plus promettre; et connoissoit lors qu'il avoit erré en beaucoup de passages. Il az semblé à beaucoup de gens que paour et crainte luy faisoient faire ces choses; et s'en sont beaucoup trouvés trompés, ayans cette ymagination, qui s'enhardissoient d'entreprendre des folyes contre luy, qui estoient foiblement appuyées, comme le comte d'Armagnac, et autres, à qui il en est mal pris; car il connoissoit bien s'il estoit temps de craindre ou non. Je luy ose bien porter cette louange (et ne sçay si je l'ay dit ailleurs; et quand je l'auroye dit, si vaut-il bien estre dit deux fois) que jamais je ne connus si sage homme en adversité.
   Pour continuer mon propos de monseigneur le connestable, qui par adventure désiroit que le roy le craignist (au moins je le cuyde: car je ne le voudroye pas charger, et n'en parle sinon pour en advertir ceux qui sont aux services des grands princes, qui n'entendent pas tous d'une sorte les affaires de ce monde), je conseilleroye à un mien amy, si je l'avoye, qu'il mist peine que son maistre l'aymast, mais non pas qu'il le craignist: car je ne viz oncques homme, ayant grande auctorité avec son seigneur par le moyen de le tenir en crainte, à qui il n'en meschust, et du consentement de son maistre. Il s'en est vu assez de nostre temps, ou peu devant en ce royaume, comme monseigneur de la Trémoille et autres; au pays d'Angleterre, le comte de Warwic et toute sa séquelle. J'en nommeroye en Espagne et ailleurs, mais par adventure ceux qui verront cet article, le sçavent mieux que moy. et advient très souvent que cette audace vient d'avoir bien servy, et qu'il semble à ceux qui en usent que leurs mérites sont tels qu'on doit beaucoup endurer d'eux. Mais les princes, au contraire, sont d'oppinion qu'on est tenu à les bien servir, et trouvent bien qui leur dit; et ne désirent qu'à se despescher de ceux qui les rudoient.
   Encores en ce pas me faut alléguer nostre maistre en deux choses, qui une fois me dit, parlant de ceux qui font grand service (et m'en allégua son auteur, de qui il le tenoit disant), qu'avoir trop bien servy perd aucunesfois les gens, et que le plus souvent les grands services sont récompensés par grand'ingratitude; mais qu'il peut aussi advenir par le deffaut de ceux qui ont fait lesdits services, qui trop arrogamment veulent parler et user de leur bonne fortune, tant envers leurs maistres que leurs compagnons, comme de la mesconnoissance du prince. Me dit davantage que, à son advis, pour avoir biens en cour, que c'est plus grand heur à un homme, quand le prince qu'il sert lui a fait quelque grand bien à peu de desserte (pour quoy il luy demoure fort obligé), que ce ne seroit s'il luy avoit fait un si grand service que ledit prince luy en fust très fort obligé; et qu'il ayme plus naturellement ceux qui luy sont tenus, qu'il ne fait ceux à qui il est tenu. Ainsi en tous estats y a bien à faire à vivre en ce monde; et fait Dieu grand'grace à ceux à qui il donne bon sens naturel.


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