Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Troisième


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Chapitre XI

Comment le roy fit appointement avec le duc de Bretagne, et trèves avec le duc de Bourgongne; et comment le comte de Saint-Pol eschappa pour lors une machination faite contre luy par ces deux grands princes.

E

nviron ce temps je vins au service du roy (et fut l'an mil quatre cens septante et deux), lequel avoit recueilly des serviteurs de son frère le duc de Guyenne la plus grande part; et estoit au pont de Sée, où il s'estoit tiré contre le duc de Bretagne, et luy faisoit guerre; et là vinrent devers luy aucuns ambassadeurs du duc de Bretagne, et aussi en y alloit des siens. Entre les autres y vint Philippe des Essars, serviteur du duc, et Guillaume de Soupplainville, serviteur de monseigneur de Lescut; lequel seigneur de Lescut s'estoit retiré en Bretagne, quand il vit son maistre, le duc de Guyenne, près de la mort; et partit de Bordeaux, et se mit par mer, craignant de tomber sous la main du roy: parquoy partit de bonne heure. Et emmena quant et luy le confesseur du duc de Guyenne, et un escuyer d'escuyrie, auxquels on imputoit la mort dudit duc de Guyenne: lesquels ont esté prisonniers en Bretagne par longues années. Un peu durèrent ces allées et venues de Bretagne: et à la fin délibéra le roy d'apaiser ce duc, et de tant donner audit seigneur de Lescut qu'il le retireroit son serviteur, et lui osteroit l'envie de pourchasser mal, en tant qu'il n'y avoit ne sens ne vertu au duc de Bretagne, que ce qui procedoit de luy; mais qu'un si puissant duc soit manié par un tel homme, il estoit à craindre; et luy estant avec luy, les Bretons tascheroient à venir en paix. Et à la vérité, la généralité du pays ne quiert jamais autre chose: car tousjours en y a en ce royaume de bien traités et honnorés, et ils y ont bien servy le temps passé. Aussi je trouve ce traité, que nostre roy fit, très sage, conbien qu'aucuns le blasmoient, qui ne consideroient point si avant que luy. Il eut bon jugement de la personne dudit seigneur de Lescut, disant qu'il ne viendroit nul péril de luy mettre entre les mains ce qu'il y mit; et l'estimoit homme d'honneur, et que jamais, durant ces divisions passées, il n'avoit voulu avoir intelligence avec les Anglois, ne consentir que les places de Normandie leur fussent baillées: qui fut cause de tout le bien qu'il eut, car cela ne tint que à luy seul.
   Pour toutes ces raisons, il dit audit Soupplainville qu'il mist par escrit tout ce que ledit seigneur de Lescut, son maistre, demanderoit, tant pour le duc que pour luy: ce qu'il fit; et tout luy accorda nostre roy. Et furent ces demandes quatre vingts mil francs de pension pour le duc; pour son maistre, six mil francs de pension, la moytié de Guyenne, les deux seneschaussées de Landes et de Bordelois, la capitainerie de l'un des chasteaux de Bordeaux, le capitainerie de Blaye, des deux chasteaux de Bayonne, de Dax et de Saint-Sever, et vingt quatre mil escus d'or comptans, avec l'Ordre du roy, et la comté de Comminges. Tout fut accordé et acomply, sauf la pension du duc, dont ne se payoit que la moytié; et dura deux ans. Davantage donna le roy audit Soupplainville six mil escus. J'entends cet argent comptant, tant de luy que de son maistre, payé en quatre années. Et ledit de Soupplainville eut douze cens francs de pension, maire de Bayonne, bailly de Montargis, et d'autres petits estats en Guyenne. Le tout dura à son maistre et à luy jusques au trespas du roy. Philippe des Essars fut bailly de Meaux, maistre des eaux et des forests de la France, douze cens francs de pension, et quatre mil escus. Depuis ce temps, jusques au trespas du roy nostre maistre, leur ont duré ces estats. Et aussi monseigneur de Comminges luy est demouré bon et loyal serviteur.
   Apaisé que eut le roy ce duc de Bretagne, tost après se tira vers la Picardie. Tousjours avoient de coutume le roy et le duc de Bourgongne, dès ce que l'hyver venoit, de faire trèves pour six mois, ou pour un an, ou plus. Ainsi, en ensuivant leur coutume, en firent une: et la vint faire le chancellier de Bourgongne, et autres en sa compagnie. Là fut monstrée la paix finale que le roy avoit faite avec le duc de Bretagne, par laquelle ledit duc renonçoit à l'allyance qu'il avoit faite avec les Anglois et le duc de Bourgongne; et pour ce vouloit le roy que les ambassadeurs du duc de Bourgongne ne le nommassent point au nombre de leurs alliés. A quoy ne voulurent entendre: et disoient qu'il seroit à son choix de se desclarer de la partie du roy ou de la leur, dedans le temps acoustumé; et disoient que autresfois les avoit ledit duc de Bretagne habandonnés par lettres, mais que partant ne s'estoit point desparty de leur amytié; ils tenoient le duc de Bretagne pour prince manié par autre sens que par le sien, mais qu'il se revenoit tousjours à la fin à ce qui luy estoit plus nécessaire. Et fut l'an septante trois.
   En menant ce traité l'on murmuroit des deux costés contre le comte de Saint-Pol, connestable de France: et l'avoit le roy pris en grand'hayne, et les plus prochains de luy semblablement. Le duc de Bourgongne le hayoit encores plus, et en avoit meilleure cause (car je suis informé à la vérité des raisons des deux costés); et n'avoit point oublié ledit duc que le connestable avoit esté occasion de la prise d'Amyens et de Saint-Quentin; et lui sembloit qu'il estoit cause et vraye nourrice de cette guerre, qui estoit entre le roy et luy: car en temps de trèves, luy tenoit les meilleures paroles du monde; mais dès ce que le débat commençoit, il luy estoit ennemy capital; et ledit comte l'avoit voulu contraindre marier sa fille, comme avez vu cy-devant. Encores y avoit une autre pique: car durant que ledit duc estoit devant Amyens, ledit connestable fit une course en Hénaut; et entre les autres exploits qu'il fit, il brusla un chasteau, nommé Seure, qui estoit à un chevalier, nommé Baudoyn de Lannoy. Pour le temps de lors on n'avoit point accoutumé de mettre feu, ne d'un costé ne d'autre; et prit le duc son occasion sur cela des feux qu'il mettoit, et qu'il avoit mis en cette saison. Ainsi se commença à pratiquer la manière de deffaire le connestable: et du costé du roy en furent ouvertes quelques paroles par gens qui s'adressoient à ceux qui estoient ennemys dudit connestable, estans au service dudit duc; et n'avoit point moins de suspection sur ledit connestable que ledit duc; et chascun le disoit occasion de la guerre; et se commencèrent à descouvrir toutes paroles et tous traictés menés par luy tant d'un costé que d'autre; et mettoient en avant sa destruction.
   Quelqu'un pourra demander, cy-après, si le roy ne l'eust sçu faire seul. A quoy je respons que non: car il estoit assis justement entre le roy et ledit duc. Il tenoit Saint-Quentin en Vermandois, grosse ville et forte. Il avoit Han et Bohain, et autres très fortes places siennes, toutes près dudit Saint-Quentin; et y pouvoit mettre gens à toute heure, et de tel party qu'il luy plaisoit. Il avoit du roy quatre cens hommes d'armes bien payés, dont luy mesmes estoit commissaire, et en faisoit la monstre. Sur quoy il pouvoit pratiquer grand argent: car il ne tenoit point le nombre. Outre il avoit d'estat ordinaire bien quarante cinq mil francs; et si prenoit un escu pour chascune pippe de vin qui passoit parmy ses limites, pour aller en Flandres ou en Hénaut; et si avoit de très grandes seigneuries siennes, et grandes intelligences au royaume de France et aussi au pays dudit duc, où il estoit fort apparenté.
   Toute cette année que dura cette trève, s'entretenoit cette marchandise. Et s'adressoient ceux du roy à un chevalier dudit duc, appellé monseigneur de Humbercourt, dont ailleurs avez ouÿ parler en ce livre, lequel de longtemps hayoit très fort ledit connestable; et la hayne estoit renouvellée n'y avoit guères, car ledit connestable, à une assemblée qui s'estoit tenue à Roye,ledit connestable et autres estoient pour le roy, le chancelier de Bourgongne, le seigneur de Humbercourt, et autres, pour ledit duc, en parlant de leurs matières ensemble, le connestable desmentit très vilainement ledit seigneur de Humbercourt. A quoy ne fit autre responce, sinon qu'il n'attribuoit point cette injure à luy, mais au roy, à la sureté duquel il estoit veu là pour ambassadeur; et aussi à son maistre, de qui il representoit la personne, et qu'il en feroit le rapport. Cette seule vilennie et outrage bien tost dite cousta depuis la vie au connestable, et ses biens perdus, comme vous orrez cy-après. Et pour ce, ceux qui sont aux grandes auctorités, et les princes, doivent beaucoup craindre à faire ni dire tels outrages, et regarder à qui ils les dient: car de tant qu'ils sont plus grands portent les outrages à plus grand desplaisir et deuil, car il leur semble qu'ils en seront plus notés, pour la grandeur et auctorité du personnage qui les outrage; et s'il est leur maistre ou leur seigneur, ils en sont déespérés d'avoir honneur ne bien de luy; et plus de gens s'animent pour l'espérance de biens advenir, que pour les biens qu'ils ont jà reçus.
   Pour revenir à mon propos, on s'adressoit tousjours audit seigneur de Humbercourt et audit chancellier, pour ce qu'il avoit eu quelque part à ces paroles dites à Roye: et aussi il estoit fort amy dudit seigneur de Humbercourt. Et tant se demena cette matière qu'on tint une journée à Bouvines, qui est près de Namur, sur ce propos: et y estoient pour le roy le seigneur de Curton, gouverneur de Lymosin, et maistre Jean Heberge, puis évesque d'Evreux; et pour ledit duc de Bourgongne, y estoient le chancellier, dont j'ay parlé, et ledit seigneur de Humbercourt; et fut l'an mil quatre cens septante et quatre.
   Ledit connestable fut adverty que l'on y marchandoit à ses despens, et fit grand'diligence d'envoyer vers ces deux princes. A chascun donnoit à connoistre qu'il entendoit le tout; et fit tant, pour cette fois, qu'il mit le roy en suspection que ledit duc le vouloit tromper, et tirer ledit connestable des siens. Et pour ce à grand'diligence envoya le roy devers ses ambassadeurs, estant à Bouvines, leur mandant ne conclure riens contre ledit connestable, pour les raisons qu'il leur diroit, mais qu'ils allongeassent la trève, selon leur instruction, qui fut d'un an ou six mois, je ne sçay lequel. Comme le messager arriva, il trouva que tout estoit jà conclu, et les scellez baillés dès le soir de devant. Mais les ambassadeurs s'entre entendoient si bien et estoient si bons amys qu'ils rendirent lesdits scellez, qui contenoient que ledit connestable estoit, pour les raisons qu'ils disoient, esclaré ennemy et crimineux envers tous les deux princes; promettoient et juroient l'un à l'autre que le premier des deux qui luy pourroit mettre la main dessus, le feroit mourir dedans huit jours après, ou le bailleroit à son compagnon pour en faire à son plaisir, ou à son de trompe il seroit desclaré ennemy des deux princes et parties, et tous ceux qui le serviroient et porteroient faveur ne ayde. Et davantage promettoit le roy bailler audit duc la ville de Saint-Quentin, dont assez a esté parlé; et luy donnoit tout l'argent et autres meubles dudit connestable qui se pourroient trouver dedans le royaume, avec toutes seigneuries tenues dudit duc; et entre les autres, luy donna Ham et Bohain, qui sont places très fortes; et, à un jour nommé, devoient le roy et le duc avoir leurs gens d'armes devant Ham, et assiéger ledit connestable.
   Toutesfois pour les raisons que je vous ay dites, fut rompue toute cette conclusion; et fut entrepris un jour et lieu, où ledit connestable se devoit trouver pour pouvoir parler au roy en bonne sureté: car il doutoit de sa personne, comme celuy qui sçavoit toute la conclusion qui avoit esté prise à Bouvines. Le lieu fut à trois lieues de Noyon, tirant vers la Fère, sur une petite rivière; et avoient du costé dudit connestable relevé les gués. Sur une chaussée, qui y estoit, fut faite une forte barrière. Ledit connestable y estoit le premier, et avoit avec luy tous ses gens d'armes, ou peu s'en falloit (car il avoit trois cens gentilshommes d'armes passés); et avoit sa cuyrasse sous une robe dessainte. Avec le roy y avoit bien six cens hommes d'armes: et entre les autres y estoit monseigneur de Dammartin, grand maistre d'hostel de France, lequel estoit ennemy capital dudit connestable. Le roy m'envoya devant, faire excuse audit connestable de quoy il l'avoit tant fait attendre. Tost après il vint, et parlèrent ensemble: et estions cinq ou six présens de ceux du roy, et des siens aussi.
    Ledit connestable s'excusa dequoy il estoit venu en armes, disant l'avoir fait pour crainte dudit comte de Dammartin. Il fut dit, en effet, que toutes choses passées seroient oubliées, et que jamais ne s'en parleroit; et passa ledit connestable du costé du roy; et fut fait l'appointement du comte de Dammartin et de luy; et vint au giste avec le roy à Noyon; et puis le lendemain s'en retourna à Saint-Quentin, bien reconseillé, comme il disoit. Quand le roy eut bien pensé et ouÿ le mur mure des gens, il luy sembla folye d'avoir esté parler à son serviteur, et l'avoir ainsi trouvé, une barrière fermée au devant de luy, et accompagné de gens d'armes, tous ses subjets et payés à ses despens. Si la hayne y avoit esté paravant grande, elle l'estoit encores plus; et du costé du connestable, le cœur ne luy estoit point appetissé.


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