our retourner à la guerre dont cy devant ay parlé, et comme furent traités un tas de povres francs archiers qui avoient esté pris dedans
Nesle, au partir de là alla loger
le duc devant
Roye, où il y avoit quinze cens francs archiers et un nombre d'hommes d'armes d'arrière-ban. Si belle armée n'eut jamais
le duc de Bourgongne que lors. Le lendemain qu'il fut arrivé, commencèrent à avoir paour ces francs archiers, et se jetèrent par les murailles, et se vinrent rendre à luy. Lendemain, ceux qui estoient encore dedans composèrent et laissèrent chevaux et
harnoys, sauf que les hommes d'armes en emmenèrent chascun un courtaut.
Le duc laissa gens en
la ville, et vouloit faire désemparer
Mondidier; mais, pour l'affection qu'il vit que le peuple de ces chastellenies luy portoit, il la fit réparer, et y laissa gens.
Partant fit son compte de tirer en Normandie; mais, passant près de
Beauvais, alla courre
monseigneur des Cordes devant: lequel menoit son avant garde. D'entrée ils prirent ce faubourg qui est devant l'Evesché; et le prit un Bourguignon très avaricieux, appellé
messire Jacques de Montmartin, qui avoit cent
lances et trois cens archiers de l'ordonnance dudit
duc.
Monseigneur des Cordes assaillit d'un autre costé; mais ses eschelles estoient courtes, et n'en avoit guères. Il avoit deux canons qui tirèrent au travers de la porte deux coups seulement, et y firent un grand trou. Et s'il eust eu pierres pour continuer, il y fust entré sans doute; mais il n'estoit point venu fourny pour tel exploit: parquoy estoit mal
pourvu. Dedans n'y avoit que ceux de
la ville au commencement, sauf
Louiset de Balagny, qui avoit quelque peu de gens d'arrière-ban (lequel estoit capitaine de
la ville); mais cela ne pouvoit sauver
la ville. Toutesfois Dieu voulut qu'elle ne se perdist pas ainsi, et en monstra grandes enseignes: car ceux de
monseigneur des Cordes combattoient main à main par le trou qui avoit esté fait à la porte; et sur cela, manda au
duc de Bourgongne, par plusieurs messagers, qu'il vinst, et qu'il pouvoit estre sur que
la ville estoit sienne. Ce pendant que
ledit duc se mit à venir, quelqu'un de ceux de dedans s'advisa, et apporta des fagots allumés pour jeter au visage de ceux qui s'efforçoient de rompre la porte: tant y en misrent que le feu se prit au portail, et qu'il fallut que les assaillans se retirassent, jusques à ce que le feu fust esteint.
Ledit duc arriva, qui semblablement tenoit
la ville prise, pourvu que ce feu fust esteint, qui estoit très grand: car tout le portail estoit en feu. Et quand
ledit duc eust voulu loger une partie de l'armée du costé de
Paris,
la ville n'eust pu eschapper de ses mains: car nul n'y eust pu entrer. Mais Dieu voulut qu'il fist doute là où il n'y en avait point: car pour un petit ruisseau qu'il estoit à passer, il fit cette difficulté. Et puis qu'il y eut largement gens d'armes dedans, il le voulut faire (ce qui eust esté mettre son
ost en péril); et à grand'peine l'en put-on desmouvoir, et fut le vingt huitiesme jour de juin, l'an mil quatre cens septante deux. Ce feu dont
je parle dura tout le jour: et y entrèrent vers le soir dix
lances d'ordonnance seulement, comme il
m'a esté conté (car
j'estoye encores avec
le duc de Bourgongne); mais ils ne furent point vuz, pour ce que chascun estoit empesché à se loger, et aussi il n'y avoit nul de ce costé. A l'aube du jour commença à approcher l'artillerie dudit
duc; et tost après vismes entrer gens largement, au moins environ deux cens hommes d'armes: et croy que s'ils ne fussent venus, que
la ville eust mis peu à composer. Mais en la colère où estoit
le duc de Bourgongne (comme avez pu entendre cy dessus) il désiroit la prendre d'assaut; et sans doute il l'eust bruslée si ainsi fust advenu, qui eust esté très grand dommage; et
me semble qu'elle fut préservée par vray miracle, et non autrement. Depuis que ces gens y furent entrés, l'artillerie dudit
duc tira continuellement, l'espace de quinze jours ou environ: et fut
la place aussi bien battue que jamais place fut, et jusques en l'estat d'assaillir. Toutesfois aux fossés y avoit de l'eau, et fallut faire deux ponts de l'un costé de la porte bruslée; et de l'autre costé de ladite porte on pouvoit joindre jusques au murs sans danger, sauf d'une seule canonnière que on ne sçut battre, pource qu'elle estoit fort basse.
C'est bien grand péril et grand'folye d'assaillir si grands gens: et encores par dessus tout, y estoit dedans
le connestable (comme
je croy) ou logé près de
la ville (je ne sçay lequel),
le mareschal Joachim,
le mareschal de Lohéac,
monseigneur de Crussol,
Guillaume de Vallée,
Méry de Cohé,
Sallazar,
Thévenot de Vignolles; tous anciens capitaines, ayans cent
lances pour le moins, hommes d'armes de l'ordonnance, et largement gens de pied, et beaucoup de gens de bien, qui se trouvèrent avec tous ces capitaines. Toutesfois délibéra
ledit duc donner l'assaut; mais ce fut tout seul: car nul ne se trouva de cette oppinion que luy. Et le soir, quand il se coucha sur son lit de camp, vestu comme il avoit accoutumé, ou peu s'en falloit, il demanda à
aucuns s'il leur sembloit bien qu'ils attendissent l'assaut: il luy fut repondu que ouy, vu le grand nombre de gens qu'ils estoient, et n'eussent-ils devant eux qu'une haye. Il le prit en moquerie, et dit: «Vous n'y trouverez demain personne.»
A l'aube du jour fut l'assaut très bien assailly et très hardyment, et encores mieux deffendu: grand nombre de gens passèrent par dessus ce pont, et y fut estouffé
monseigneur Despiry, un vieil chevalier de Bourgongne, qui fut le plus homme de bien qui y mourut. De l'autre costé en y eut qui montèrent jusques dessus le mur, mais tous ne revinrent pas: ils combatirent main à main longuement, et l'assaut fut assez long. Autres bendes estoient ordonnées pour assaillir après les premiers; mais voyant qu'ils perdoient leur temps,
ledit duc les fit retirer. Ceux de dedans ne saillirent point: aussi ils pouvoient voir largement gens prests à les
recueillir, s'ils fussent saillis. A cet assaut moururent environ six vingts hommes. Le plus grand fut
monseigneur Despiry.
Auncuns en
cuydoient beaucoup plus: il y eut mil hommes de blessés. La nuict d'après, ceux de dedans firent une
saillie; mais ils estoient peu de gens, et la pluspart estoient à cheval qui se mirent par le cordail des pavillons: ils ne firent riens de leur profit, et perdirent deux ou trois gentilshommes; ils blessèrent un fort homme de bien, nommé
Jacques d'Orson, maistre de l'artillerie dudit
duc, qui peu de jours après mourut de ladite blessure.
Sept ou huit jours après cet assaut, voulut
ledit duc aller loger à la porte vers
Paris: et
despartit son
ost en deux. Il ne trouva nul de cette oppinion, vu les gens qui estoient dedans. C'estoit au commencement qu'il le devoit faire: car à cette heure n'en estoit pas temps. Voyant qu'il n'y avoit autre remède, il se leva, et en bel ordre: il s'attendoit bien que ceux de dedans saillissent asprement, et par ce moyen leur porter quelque dommage; toutesfois ils ne saillirent point. Il prit de là son chemin en Normandie, pource qu'il avoit promis au
duc de Bretagne aller jusques devant
Rouen, lequel avoit promis de s'y trouver; mais il changea propos, voyant que
le duc de Guyenne estoit mort, et ne bougea de son pays.
Ledit duc de Bourgongne vint devant
Eu, qui luy fut rendue, et
Saint-Vallery; et fit mettre les feux partout ce quartier jusques aux portes de
Dieppe. Il prit
le Neufchastel, et le fit brusler, et tout le pays de Caux, jusques aux portes de
Rouen; et tira en personne jusques devant
ladite ville. Il perdoit souvent de ses fourrageurs, et endura son
ost très grand'faim, puis se retira, pour l'yver qui estoit venu. Dès ce qu'il eut le dos tourné, ceux du
roy reprirent
Eu et
Saint-Vallery; et eurent pour prisonniers sept ou huit de ceux qui estoient dedans, par les compositions.