omme
ledit duc estoit prest à partir d'Arras, luy survinrent deux nouvelles: l'une fut que
le duc Nicolas de Calabre et de Lorraine, héritier de la maison d'Anjou, fils du
duc Jean de Calabre, vint là devers luy, touchant le mariage de
cette fille; et le
recueillit
ledit duc très bien, et luy donna bonne espérance de la conclusion. Lendemain, qui fut le quinziesme jour de may l'an mil quatre cens septante deux, à son armée, comme il
me semble, vinrent lettres de
Symon de Quingy (lequel estoit devers
le roy ambassadeur pour
icelluy duc de Bourgongne) contenant comme
le duc de Guyenne estoit trespassé, et que jà
le roy avoit pris une grande partie de ses places. Incontinent en vinrent messagers de divers lieux: et parloient de cette mort différemment.
Ledit duc fut fort désespéré de cette mort, et, enhorté par
aucuns dolens pour cette mort, escrivit lettres à plusieurs villes, à charge du
roy; à quoy profita peu, car riens ne s'en mut. Mais croy bien que si
ledit duc de Guyenne ne fust point mort, que
le roy eust eu beaucoup d'affaires, car les Bretons estoient prests, et avoient dedans le royaume des intelligences plus que jamais n'avoient eu, lesquelles faillirent toutes à cause de cette mort. Sur ce courroux se mit aux champs
ledit duc, et prit son chemin vers
Nesle en Vermandois; et commença exploit de guerre
ort et mauvais, et dont il n'avoit jamais usé: c'estoit de faire mettre le feu par tout où il arrivoit.
Son avant-garde alla mettre le siège devant
ledit Nesle, qui guères ne valoit; et y avoit un nombre de francs archiers.
Ledit duc demoura logé à trois lieues près de là. Ceux de dedans tuèrent un héraut, en les allant sommer. Leur capitaine saillit dehors à sureté, pour
cuyder composer: il ne put
accorder. Et comme il rentra dedans
la place, il estoit trève à cause de sa
saillie; et estoient ceux de dedans tous à descouvert sur la muraille, sans ce que on leur tirast; toutesfois ils tuèrent encore deux hommes. Pour cette cause fut desdite la trève; et manda à
madame de Nesle, qui estoit dedans, qu'elle saillist et ses serviteurs domestiques, avec ses biens. Ainsi le fit, et incontinent fut
la place assaille et prise, et la pluspart tués. Ceux qui furent pris vifs, furent pendus, sauf
aucuns que les gens d'armes laissèrent courre par pitié. Un nombre assez grand eurent les poings coupés. Il
me desplaist à dire cette cruauté; mais
j'estoye sur le lieu, et en faut dire quelque chose. Il faut dire que
le duc estoit passionné de faire si cruel acté, ou que grand'cause se mouvoit. Il en alléguoit deux: l'une, il parloit après autruy estrangement de cette mort du
duc de Guyenne; outre avoit un autre desplaisir que vous avez pu entendre, c'est qu'il avoit un merveilleux despit quand il perdit
Amyens et
Saint-Quentin, dont avez ouÿ parler.
A cette heure, en cette armée dont
je parle, vinrent deux ou trois fois devers luy
le seigneur de Cran et le chancellier de France, appellé
Pierre Doriolles; et avoit esté paravant cet exploit et cette mort. Et secrettement se traita entre eux paix finale, que jamais ne s'estoit pu trouver pour ce que
ledit duc vouloit ravoir ces deux villes dessus nommées, et
le roy ne les vouloit pas rendre. Or maintenant s'y
accorda voyant cet appareil, et espérant venir aux fins que vous entendrez. Les conditions de cette paix estoient que
le roy rendroit audit
duc
Amyens et
Saint-Quentin avec ce dont estoit question, et luy habandonneroit les comtes
de Nevers et
de Saint-Pol connestable de France, et toutes les terres pour en faire à son plaisir, et les prendre comme siennes s'il pouvoit. Et
ledit duc luy habandonneroit semblablement les ducs
de Guyenne et
de Bretagne et leurs seigneuries pour faire ce qu'il pourroit. Cette paix jura
le duc de Bourgongne; et estoye présent. Et aussi la jurèrent
le seigneur de Cran et
le chancellier de France pour
le roy; lesquels partirent avec
ledit duc, et luy conseillèrent de ne rompre point son armée, mais l'advancer, afin que
le roy leur maistre fust plus enclin de
bailler promptement la possession des deux places dessus nommées; et emmenèrent avec eux
ledit Symon de Quingy pour voir jurer
le roy et confirmer ce que monstreroient les ambassadeurs.
Le roy
délaya
aucuns jours, et survint la mort dessusdite. Pour ce renvoya
le roy
ledit Symon avec très maigres paroles sans rien vouloir jurer: dont
ledit duc se tint fort moqué et mesprisé, et en eut très grand despit. Les gens du
duc en faisant la guerre, tant pour cette cause que pour autres que pouvez assez avoir entendues, disoient paroles vilaines et incréables du
roy; et ceux du
roy ne s'y faignoient de guères.
Il pourra sembler au temps advenir à ceux qui verront cecy, que en ces deux princes n'y eut pas grand'foy, ou que
je parle mal d'eux. De l'un ne de l'autre ne voudroye pas mal parler; et à
nostre roy suis
tenu, comme chascun sçait; mais pour continuer ce que
vous, monseigneur l'archevesque de Vienne,
m'avez requis, est force que
je dye partie de ce que
je sçay, en quelque sorte qu'il soit advenu. Mais quand on pensera aux autres princes, on trouvera ceux-cy grands, nobles et notables, et
le nostre très sage, lequel a laissé son royaume accru, et en paix avec tous ses ennemys. Or voyons donc lequel de ces deux seigneurs vouloit tromper son compagnon, afin que si pour le temps advenir cecy tomboit entre les mains de quelque jeune prince, qui eust à conduire semblables affaires, il eust mieux connoissance, pour l'avoir vu, et se garder d'estre trompé. Car combien que les ennemys ny les princes ne soient point tousjours semblables, encores que les matières le fussent, si fait-il bon d'estre informé des choses passées. Pour en dire donc mon advis,
je
cuyde estre certain que ces deux princes y alloient tous deux en intention de tromper chascun son compagnon, et que leurs fins estoient assez semblables, comme vous orrez.
Tous deux avoient leurs armées prestes et aux champs.
Le roy avoit jà pris plusieurs places; et en traitant cette paix, pressoit fort
son frère. Jà estoient venus vers
le roy
le seigneur de Curton,
Patris Foucart, et plusieurs autres; et avoient laissé
le duc de Guyenne. L'armée du
roy estoit ès environs de
la Rochelle, et avoit grand intelligence dedans; et marchandoient fort ceux de
la ville, tant pour ce bruit de paix que pour la maladie qu'avoit
ce duc. Et
cuyde l'intention du
roy telle que s'il eust achevé son entreprise auprès de là, ou que
son frère vinst à mourir, qu'il ne jureroit point cette paix; mais aussi que s'il trouvoit forte partie, il la jureroit et exécuteroit ses promesses pour s'oster de péril. Et compassa fort bien son temps, et faisoit une merveilleuse diligence; et avez bien entendu comme il dissimula à
ce Symon de Quingy bien l'espace de huit jours, et que ce pendant advint cette mort. Or sçavoit-il bien que
ledit duc de Bourgongne désiroit tant la possession de ces deux villes qu'il ne l'oseroit courroucer, et qu'il luy feroit couler doucement quinze ou vingt jours (comme il le fit), et que ce pendant il verroit quelle œuvre il feroit.
Puis que nous avoins parlé du
roy (et des moyens qu'il avoit en pensée pour tromper
le duc), faut dire quelle estoit la pensée dudit
duc envers
le roy, et ce qu'il luy gardoit si la mort dessusdite ne fust advenue.
Symon de Quingy avoit commission de luy, et à la requeste du
roy, d'aller en Bretagne après qu'il auroit vu jurer la paix, et reçu les lettres de confirmation de ce que les ambassadeurs du
roy auroient fait, et signifier audit
duc de Bretagne le contenu de la paix, et aussi aux ambassadeurs du
duc de Guyenne, qui estoient là pour en advertir
leur maistre, lequel estoit à
Bordeaux. Et vouloit ainsi
le roy, pour faire plus grand espouventement aux Bretons, de se voir ainsi habandonnés de
celuy où estoit leur principale espérance. En la compagnie dudit
Symon de Quingy y avoit un chevaucheur d'escurie dudit
duc, qui avoit nom
Henry, natif de
Paris, sage compagnon, et bien entendu, lequel avoit une lettre de créance addressante audit
Symon de Quingy, escrite de la main dudit
duc; mais il avoit commission de ne la
bailler point audit
Symon, jusques à ce qu'il fust
desparty d'avec
le roy, et arrivé à
Nantes devers
le duc: et à l'heure luy devoit
bailler ladite lettre et dire sa créance, qui estoit qu'il dust dire au
duc de Bretagne qu'il n'eust nulle doute ne crainte, que
son maistre habandonnast
le duc de Guyenne, ne luy, mais les secourroit de corps et de biens; et que ce qu'il avoit fait estoit pour éviter la guerre et pour recouvrer ces deux villes,
Amyens et
Saint-Quentin, que
le roy luy avoit ostées en temps de paix, et contre sa promesse. Et luy devoit dire aussi comme
ledit duc son maistre envoyeroit de notables ambassadeurs devers
le roy, dès qu'il seroit saisy de ce qu'il demandoit (ce qui eust esté sans difficulté), pour luy demander et supplier de se vouloir desporter de la guerre et entreprinse qu'il avoit contre ces deux ducs; et ne se vouloit arrester aux sermens qu'il avoit faits, car il n'estoit délibéré de les tenir, non plus qu'il luy avoit tenu le traité fait devant
Paris, que on appelle le traité de
Conflans, ne celluy qu'il jura à
Péronne, et que longtemps après il avoit confirmé; et qu'il sçavoit bien qu'il avoit pris ces deux villes contre sa foy et en temps de paix, parquoy devoit avoir patience qu'en semblable façon il les eut recouvrées. Et en tant que touchoit les comtes
de Saint-Pol, connestable de France, et
de Nevers, que
le roy luy avoit habandonnés, il desclaroit que nonobstant qu'il les haÿst et en eust bien cause, si vouloit-il remettre ces injures, et les laisser en leur entier, suppliant au
roy qu'il
voulsist faire le semblable de ces deux ducs que
ledit duc de Bourgongne avoit habandonnez, et qu'il luy plust que chascun vesquit en paix et en sureté, et en la manière qu'il avoit esté juré et promis à
Conflans, où tous estoient assemblez; en luy desclarant que, au cas qu'il ne
voulsist ainsi le faire, il secourroit ses alliés, et devoit desjà estre logé en champs, à l'heure qu'il manderoit ces paroles. Or autrement en advint. Ainsi l'homme propose et Dieu dispose: car la mort qui
despart toutes choses, et change toutes conclusions, en fit venir autre ouvrage, comme avez entendu et entendrez, car
le roy ne
bailla point ces deux villes; et si eut la duché de Guyenne par la mort de
son frère, comme la raison estoit.