Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Troisième


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Chapitre IX

Comment la paix finale, qui se traitoit entre le roy et le duc de Bourgongne, fut rompue, au moyen de la mort du duc de Guyenne; et comment ces deux grands princes taschoient à se tromper l'un l'autre.

C

omme ledit duc estoit prest à partir d'Arras, luy survinrent deux nouvelles: l'une fut que le duc Nicolas de Calabre et de Lorraine, héritier de la maison d'Anjou, fils du duc Jean de Calabre, vint là devers luy, touchant le mariage de cette fille; et le recueillit ledit duc très bien, et luy donna bonne espérance de la conclusion. Lendemain, qui fut le quinziesme jour de may l'an mil quatre cens septante deux, à son armée, comme il me semble, vinrent lettres de Symon de Quingy (lequel estoit devers le roy ambassadeur pour icelluy duc de Bourgongne) contenant comme le duc de Guyenne estoit trespassé, et que jà le roy avoit pris une grande partie de ses places. Incontinent en vinrent messagers de divers lieux: et parloient de cette mort différemment.
   Ledit duc fut fort désespéré de cette mort, et, enhorté par aucuns dolens pour cette mort, escrivit lettres à plusieurs villes, à charge du roy; à quoy profita peu, car riens ne s'en mut. Mais croy bien que si ledit duc de Guyenne ne fust point mort, que le roy eust eu beaucoup d'affaires, car les Bretons estoient prests, et avoient dedans le royaume des intelligences plus que jamais n'avoient eu, lesquelles faillirent toutes à cause de cette mort. Sur ce courroux se mit aux champs ledit duc, et prit son chemin vers Nesle en Vermandois; et commença exploit de guerre ort et mauvais, et dont il n'avoit jamais usé: c'estoit de faire mettre le feu par tout où il arrivoit.
   Son avant-garde alla mettre le siège devant ledit Nesle, qui guères ne valoit; et y avoit un nombre de francs archiers. Ledit duc demoura logé à trois lieues près de là. Ceux de dedans tuèrent un héraut, en les allant sommer. Leur capitaine saillit dehors à sureté, pour cuyder composer: il ne put accorder. Et comme il rentra dedans la place, il estoit trève à cause de sa saillie; et estoient ceux de dedans tous à descouvert sur la muraille, sans ce que on leur tirast; toutesfois ils tuèrent encore deux hommes. Pour cette cause fut desdite la trève; et manda à madame de Nesle, qui estoit dedans, qu'elle saillist et ses serviteurs domestiques, avec ses biens. Ainsi le fit, et incontinent fut la place assaille et prise, et la pluspart tués. Ceux qui furent pris vifs, furent pendus, sauf aucuns que les gens d'armes laissèrent courre par pitié. Un nombre assez grand eurent les poings coupés. Il me desplaist à dire cette cruauté; mais j'estoye sur le lieu, et en faut dire quelque chose. Il faut dire que le duc estoit passionné de faire si cruel acté, ou que grand'cause se mouvoit. Il en alléguoit deux: l'une, il parloit après autruy estrangement de cette mort du duc de Guyenne; outre avoit un autre desplaisir que vous avez pu entendre, c'est qu'il avoit un merveilleux despit quand il perdit Amyens et Saint-Quentin, dont avez ouÿ parler.
   A cette heure, en cette armée dont je parle, vinrent deux ou trois fois devers luy le seigneur de Cran et le chancellier de France, appellé Pierre Doriolles; et avoit esté paravant cet exploit et cette mort. Et secrettement se traita entre eux paix finale, que jamais ne s'estoit pu trouver pour ce que ledit duc vouloit ravoir ces deux villes dessus nommées, et le roy ne les vouloit pas rendre. Or maintenant s'y accorda voyant cet appareil, et espérant venir aux fins que vous entendrez. Les conditions de cette paix estoient que le roy rendroit audit duc Amyens et Saint-Quentin avec ce dont estoit question, et luy habandonneroit les comtes de Nevers et de Saint-Pol connestable de France, et toutes les terres pour en faire à son plaisir, et les prendre comme siennes s'il pouvoit. Et ledit duc luy habandonneroit semblablement les ducs de Guyenne et de Bretagne et leurs seigneuries pour faire ce qu'il pourroit. Cette paix jura le duc de Bourgongne; et estoye présent. Et aussi la jurèrent le seigneur de Cran et le chancellier de France pour le roy; lesquels partirent avec ledit duc, et luy conseillèrent de ne rompre point son armée, mais l'advancer, afin que le roy leur maistre fust plus enclin de bailler promptement la possession des deux places dessus nommées; et emmenèrent avec eux ledit Symon de Quingy pour voir jurer le roy et confirmer ce que monstreroient les ambassadeurs. Le roy délaya aucuns jours, et survint la mort dessusdite. Pour ce renvoya le roy ledit Symon avec très maigres paroles sans rien vouloir jurer: dont ledit duc se tint fort moqué et mesprisé, et en eut très grand despit. Les gens du duc en faisant la guerre, tant pour cette cause que pour autres que pouvez assez avoir entendues, disoient paroles vilaines et incréables du roy; et ceux du roy ne s'y faignoient de guères.
   Il pourra sembler au temps advenir à ceux qui verront cecy, que en ces deux princes n'y eut pas grand'foy, ou que je parle mal d'eux. De l'un ne de l'autre ne voudroye pas mal parler; et à nostre roy suis tenu, comme chascun sçait; mais pour continuer ce que vous, monseigneur l'archevesque de Vienne, m'avez requis, est force que je dye partie de ce que je sçay, en quelque sorte qu'il soit advenu. Mais quand on pensera aux autres princes, on trouvera ceux-cy grands, nobles et notables, et le nostre très sage, lequel a laissé son royaume accru, et en paix avec tous ses ennemys. Or voyons donc lequel de ces deux seigneurs vouloit tromper son compagnon, afin que si pour le temps advenir cecy tomboit entre les mains de quelque jeune prince, qui eust à conduire semblables affaires, il eust mieux connoissance, pour l'avoir vu, et se garder d'estre trompé. Car combien que les ennemys ny les princes ne soient point tousjours semblables, encores que les matières le fussent, si fait-il bon d'estre informé des choses passées. Pour en dire donc mon advis, je cuyde estre certain que ces deux princes y alloient tous deux en intention de tromper chascun son compagnon, et que leurs fins estoient assez semblables, comme vous orrez.
   Tous deux avoient leurs armées prestes et aux champs. Le roy avoit jà pris plusieurs places; et en traitant cette paix, pressoit fort son frère. Jà estoient venus vers le roy le seigneur de Curton, Patris Foucart, et plusieurs autres; et avoient laissé le duc de Guyenne. L'armée du roy estoit ès environs de la Rochelle, et avoit grand intelligence dedans; et marchandoient fort ceux de la ville, tant pour ce bruit de paix que pour la maladie qu'avoit ce duc. Et cuyde l'intention du roy telle que s'il eust achevé son entreprise auprès de là, ou que son frère vinst à mourir, qu'il ne jureroit point cette paix; mais aussi que s'il trouvoit forte partie, il la jureroit et exécuteroit ses promesses pour s'oster de péril. Et compassa fort bien son temps, et faisoit une merveilleuse diligence; et avez bien entendu comme il dissimula à ce Symon de Quingy bien l'espace de huit jours, et que ce pendant advint cette mort. Or sçavoit-il bien que ledit duc de Bourgongne désiroit tant la possession de ces deux villes qu'il ne l'oseroit courroucer, et qu'il luy feroit couler doucement quinze ou vingt jours (comme il le fit), et que ce pendant il verroit quelle œuvre il feroit.
   Puis que nous avoins parlé du roy (et des moyens qu'il avoit en pensée pour tromper le duc), faut dire quelle estoit la pensée dudit duc envers le roy, et ce qu'il luy gardoit si la mort dessusdite ne fust advenue. Symon de Quingy avoit commission de luy, et à la requeste du roy, d'aller en Bretagne après qu'il auroit vu jurer la paix, et reçu les lettres de confirmation de ce que les ambassadeurs du roy auroient fait, et signifier audit duc de Bretagne le contenu de la paix, et aussi aux ambassadeurs du duc de Guyenne, qui estoient là pour en advertir leur maistre, lequel estoit à Bordeaux. Et vouloit ainsi le roy, pour faire plus grand espouventement aux Bretons, de se voir ainsi habandonnés de celuy où estoit leur principale espérance. En la compagnie dudit Symon de Quingy y avoit un chevaucheur d'escurie dudit duc, qui avoit nom Henry, natif de Paris, sage compagnon, et bien entendu, lequel avoit une lettre de créance addressante audit Symon de Quingy, escrite de la main dudit duc; mais il avoit commission de ne la bailler point audit Symon, jusques à ce qu'il fust desparty d'avec le roy, et arrivé à Nantes devers le duc: et à l'heure luy devoit bailler ladite lettre et dire sa créance, qui estoit qu'il dust dire au duc de Bretagne qu'il n'eust nulle doute ne crainte, que son maistre habandonnast le duc de Guyenne, ne luy, mais les secourroit de corps et de biens; et que ce qu'il avoit fait estoit pour éviter la guerre et pour recouvrer ces deux villes, Amyens et Saint-Quentin, que le roy luy avoit ostées en temps de paix, et contre sa promesse. Et luy devoit dire aussi comme ledit duc son maistre envoyeroit de notables ambassadeurs devers le roy, dès qu'il seroit saisy de ce qu'il demandoit (ce qui eust esté sans difficulté), pour luy demander et supplier de se vouloir desporter de la guerre et entreprinse qu'il avoit contre ces deux ducs; et ne se vouloit arrester aux sermens qu'il avoit faits, car il n'estoit délibéré de les tenir, non plus qu'il luy avoit tenu le traité fait devant Paris, que on appelle le traité de Conflans, ne celluy qu'il jura à Péronne, et que longtemps après il avoit confirmé; et qu'il sçavoit bien qu'il avoit pris ces deux villes contre sa foy et en temps de paix, parquoy devoit avoir patience qu'en semblable façon il les eut recouvrées. Et en tant que touchoit les comtes de Saint-Pol, connestable de France, et de Nevers, que le roy luy avoit habandonnés, il desclaroit que nonobstant qu'il les haÿst et en eust bien cause, si vouloit-il remettre ces injures, et les laisser en leur entier, suppliant au roy qu'il voulsist faire le semblable de ces deux ducs que ledit duc de Bourgongne avoit habandonnez, et qu'il luy plust que chascun vesquit en paix et en sureté, et en la manière qu'il avoit esté juré et promis à Conflans, où tous estoient assemblez; en luy desclarant que, au cas qu'il ne voulsist ainsi le faire, il secourroit ses alliés, et devoit desjà estre logé en champs, à l'heure qu'il manderoit ces paroles. Or autrement en advint. Ainsi l'homme propose et Dieu dispose: car la mort qui despart toutes choses, et change toutes conclusions, en fit venir autre ouvrage, comme avez entendu et entendrez, car le roy ne bailla point ces deux villes; et si eut la duché de Guyenne par la mort de son frère, comme la raison estoit.


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