Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Troisième


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Chapitre VIII

Comment guerre se renouvella entre le roy Louis et le duc Charles de Bourgongne, à la sollicitation des ducs de Guyenne et de Bretagne.

L

e dernier endroit où je me suis tu de nos affaires de par deçà, a esté au despartement que fit le duc de Bourgongne de devant Amyens, et aussi du roy, qui de son costé se retira en Touraine, et le duc de Guyenne, son frère, en Guyenne: lequel ne cessoit de continuer la poursuite du mariage où il prétendoit avec la fille du duc de Bourgongne, comme j'ay dit cy devant. Ledit duc de Bourgongne monstroit tousjours y vouloir entendre; mais jamais n'en eut le vouloir, ains en vouloit entretenir chascun, comme j'ay dit; et puis lui souvenoit des termes que on luy avoit tenus pour le contraindre à faire ce mariage, et vouloit tousjours le comte de Saint-Pol, connestable de France, estre moyenneur de ce marché. D'autre costé, le duc de Bretagne vouloit que ce fust par le sien. Le roy estoit, d'autre part, très embesongné pour le rompre; mais il n'en estoit point de besoin, pour deux raisons que j'ay dites ailleurs: ny aussi le duc de Bourgongne n'eust voulu de si grand gendre, car il vouloit marchander de ce mariage par tout, comme j'ay dit. Et ainsi le roy perdit sa peine; mais il ne pouvoit sçavoir les pensées d'autruy: et n'estoit point de merveilles si il en avoit crainte, car son frère eust esté bien grand, si ce mariage eust esté fait; et le duc de Bretagne joint avec eux, l'estat du roy et de ses enfans eust esté en péril; et, sur ces propres entrefaites, alloient et venoient maints ambassadeurs des uns aux autres, tant secrets que publics.
   Ce n'est pas chose trop sure de tant d'allées et venues d'ambassades, car bien souvent, se traitent de mauvaises choses; toutesfois il est nécessaire d'en envoyer et d'en recevoir. Et pourroient demander ceux qui liroient cet article, les remèdes que j'y ay vus, qui en sçauroient plus que moy; mais voicy que je feroye. Ceux qui viennent des vrays amys et où il n'y a point de matière de suspection, je seroye d'avis qu'on leur fist bonne chère, et voir le prince assez souvent, selon la qualité don seroit la personne dudit prince: j'entends qu'il soit sage et honneste (car quand il est au contraire, le moins le monstrer est le meilleur); et quand il le faut voir, qu'il soit bien vestu et bien informé de ce qu'il doit dire, et l'en retirer tost, car l'amytié qui est entre les princes ne dure pas tousjours. Si les ambassadeurs secrets ou publics viennent de par princes où la hayne soit telle comme je l'ay vue continuelle entre tous ces seigneurs, dont j'ay parlé icy devant, lesquels j'ay connus et hantés, en nul temps il n'y a grand'sureté, selon mon advis. On les doit bien traiter et honnorablement recueillir: comme envoyer au devant d'eux, et les faire bien loger, et ordonner gens surs et sages pour les accompagner, qui est chose honneste et sure, car par là on sait ceux qui vont vers eux, et garde l'on les gens légers et malcontents de leur porter nouvelles, car en nulle maison tout n'est content. Davantage je les vouldroye tost ouyr et despescher, car ce me semble très mauvaise chose que de tenir ses ennemys chez soy; de les faire festoyer, deffrayer, faire présens, cela n'est que honneste.
   Encores me semble que quand la guerre seroit jà commencée, si ne doit on rompre nulle pratique ni ouverture qu'on face de paix (car on ne sçait l'heure qu'on a affaire), mais les entretenir toutes, et ouyr tous messages faisans les choses dessusdites, et faire bon guet quels gens iroient parler à eux et qui leur seroient envoyés, tant de jour que de nuit; mais le plus secrettement que l'on peut. Et pour un message ou ambassadeur qu'ils m'envoieroient, je leur en envoyeroye deux, et encores qu'il s'en ennuyassent, disans qu'on n'y renvoyast plus, si y voudroye renvoyer quand j'en auroye opportunité et le moyen: car vous ne sçauriez envoyer espie si bonne ne si sure, ni qui eust si bien l'œil de voir et d'entendre. Et si vos gens sont deux ou trois, il n'est possible qu'on se sçust si bien donner garde, que l'un ou l'autre n'ait quelques paroles, ou secrettement ou autrement, à quelqu'un: j'entens tenant termes honnestes, comme on tient à ambassadeurs. Et est de croire qu'un sage prince met tousjours peine d'avoir quelque amy ou amys avec partie adverse, et 'sen garde comme il peut: car en telles choses on ne fait point comme l'on veut. On pourra dire que vostre ennemy en sera plus orgueilleux. Il ne m'en chaut: aussi sçauray-je mieux de ses nouvelles, car, à la fin du compte, qui en aura le profit, en aura aussi l'honneur. Et combien que les autres pourroient faire le semblable chez moy, si ne laisseroye-je point d'envoyer; et, à cette fin, entretiendroye toutes pratiques, sans en rompre nulles, pour tousjours trouver matières. Et puis les uns ne sont point tousjours si habiles que les autres, ni si entendus, ni n'ont tant d'expériences de ces matières, ni aussi n'ont tant de besoin. Et en ces cas icy, les plus sages le gagnent tousjours.
   Je vous en veulx monstrer exemple clair et manifeste. Jamais ne se mena traité entre les François et les Anglois, que le sens des François et leur habileté ne se montrast par dessus celle des Anglois; et ont lesdits Anglois un mot commun, qu'autresfois m'ont dit, traitant avec eux: c'est que, aux batailles qu'ils ont eues avec les François, tousjours, ou le plus souvent, ont eu gain; mais en tous traités qu'ils ont eu à conduire avec eux, ils y ont eu perte et dommage. Et surement, à ce qu'il m'a tousjours semblé, j'ay connu gens en ce royaume aussi dignes de conduire un grand accord que nuls autres que j'aye connus en ce monde, et par especial de la nourriture de nostre roy. Car en telles choses faut gens complaisans, et qui passent toutes choses et toutes paroles, pour venir à la fin de leur matière: et tels les vouloit-ils, comme je dis. J'ay esté un peu long à parler de ces ambassadeurs, et comme on y doit avoir l'œil; mais ce n'a point esté sans cause: car j'ay vu et sçu faire tant de tromperies et de maivaistés, sous tels couleurs que je veux taire, que je ne m'en suis sçu passer à moins.
   Tant fut demené le mariage (dont j'ay parlé cy dessus) dudit duc de Guyenne et de la fille du duc de Bourgongne, qu'il s'en fit quelque promesse de bouche, et encores quelques mots de lettres; mais autant en ay-je vu faire avec le duc Nicolas de Calabre et de Lorraine, fils du duc Jehan de Calabre, dont a esté parlé cy devant. Semblablement s'en fit avec le duc de Savoye Philibert, dernier mort, et puis avec le duc Maximilian d'Austriche, roy des Rommains aujourdhuy, seul fils de l'empereur Frédéric. Cestuy là eut lettres, escrites de la main de la fille, par le commandement du père, et un diamant. Toutes ces promesses se firent en moins de trois ans de distance. Et suis bien sur qu'avec nul ne l'eust acomply tant qu'il eust vescu, au moins de son consentement; mais le duc Maximilian, puis roy des Rommains, s'est aydé de cette promesse, comme je diray cy-après. Et ne conte pas ces choses pour donner charge à celluy ou à ceux dont j'ay parlé, mais seulement pour dire les choses comme je les ay vues advenir; et aussi je fais mon compte que bestes, ne simples gens ne s'amuseront point à lire ces Mémoires; mais princes ou autres gens de cour y trouveront de bons advertissemens, à mon advis. Tousjours en parlant de ce mariage, se parloit d'entreprinses nouvelles contre le roy: et estoient avec le duc de Bourgongne le seigneur d'Urfé, Poncet de Rivière, et plusieurs autres petits personnages, lesquels alloient et venoient pour le duc de Guyenne; et estoit l'abbé de Begard, puis évesque de Léon, pour le duc de Bretagne, et remonstroit audit duc de Bourgongne que le roy pratiquoit les serviteurs dudit duc de Guyenne, et en vouloit retirer les uns par amour, les autres par force; et que jà avoit fait abbatre une place qui estoit à monseigneur d'Estissac, serviteur du duc de Guyenne; et plusieurs autres voyes de fait estoient jà commencées; et avoit le roy soustrait aucuns serviteurs de sa maison parquoy concluoient qu'il vouloit recouvrer Guyenne, comme il avoit fait Normandie autresfois, après qu'il l'eut baillée en partage, comme avez ouy.
   Le duc de Bourgongne envoyoit souvent devers le roy, pour ces matières. Le roy respondoit que c'estoit le duc de Guyenne, son frère, qui vouloit eslargir ses limites, et qui commençoit toutes ces brigues; et que au partage de son frère ne vouloit point toucher. Or voyez un pru comme les affaires et brouillis de ce royaume sont grands (ainsi qu'ils se peuvent bien apparoir par aucun temps), quand il est en discord, et comme ils sont pesans et mal aysés à conduire, et loin de fin, quand ils sont commencés: car encores qu'ils ne soient au commencement que deux ou trois princes, ou moindres personnages, avant que cette feste ait duré deux ans, tous les voisins y sont conviés. Toutesfois, quand les choses commencent, chascun en pense voir la fin en peu de temps; mais sont bien à craindre pour les raisons que verrez en continuant ce propos.
   A l'heure que je parle, le duc de Guyenne, ou ses gens, et le duc de Bretagne prioient au duc de Bourgongne qu'en riens il ne se voulsist ayder des Anglois, qui estoient ennemys du royaume (car tout ce qu'ils faisioent estoit pour le bien et soullagement du royaume), et que quand luy seroit prest, ils estoient assez forts, et qu'ils avoient de grandes intelligences avec plusieurs capitaines et autres. Un coup me trouvay présent que le seigneur d'Urfé disoit ces paroles audit duc, luy priant faire diligences et mettre sus son armée; et ledit duc m'appella à une fenestre, et me dit: «Voilà le seigneur d'Urfé, qui me presse faire mon armée la plus grosse que je puis, et me dit que nous ferons le grand bien du royaume: vous semble-il que si j'y entre avec la compagnie que j'y mèneray, que j'y face guères de bien?» Je luy respondis, en ryant, qu'il me sembloit que non; et me dit ces mots: «J'ayme mieux le bien du royaume de France que monsieur d'Urfé ne pense: car pour un roy qu'il y a, j'en voudroye six.»
   En cette saison dont nous parlons, le roy Edouard d'Angleterre, qui cuydoit véritablement que ce mariage, dont j'ay parlé, se dust traiter, et en estoit deçu comme le roy, travailloit fort avec ledit duc de Bourgongne pour le rompre, allégant que le roy n'avoit point de fils, et que, s'il mouroit, ledit duc de Guyenne s'attendoit à la couronne; et par ainsi, si ce mariage se faisoit, toute l'Angleterre seroit en grand danger d'estre destruite, vu tant de seigneuries jointes à la couronne; et prenoit merveilleusement cette matière à cœur, sans besoin qu'il en fust, et si faisoit tout le conseil d'Angleterre; ni, pour excuse qu'en sçust faire le duc de Bourgongne, les Anglois ne l'en vouloient croire. Le duc de Bourgongne vouloit, nonobstant les requestes que faisoient les ducs de Guyenne et de Bretagne qu'il n'appellast nuls estrangers, que néantmoins le roy d'Angleterre fit la guerre par quelque bout: et il eust fait volontiers semblant de n'en sçavoir riens, et de ne s'en empescher point. Jamais les Anglois ne l'eussent fait. Plus tost eussent aydé au roy, pour cette heure-là, tant craignoient que cette maison de Bourgongne ne se joignist à la couronne de France par ce mariage.
   Vous voyez, selon mon propos, tous ces seigneurs icy bien empeschez: et avoient de tous costés tant de sages gens, et qui voyoient de si loin, que leur vie n'estoit point suffisante à voir la moytié des choses qu'ils prevoyoient. Et bien y parut: car tous sont finés en ce travail et misère, en bien peu d'espace de temps, les uns après les autres. Chascun a eu grande joye de la mort de son compagnon, quand le cas est advenu, comme chose très désirée; et puis leurs maistres sont allés tost après, et ont laissé leurs successeurs bien empeschés, sauf nostre roy qui règne de présent, laquel a trouvé son royaume en paix avec tous ses voisins et subjets; et luy avoit le roy son père fait mieux que jamais n'avoit voulu ou sçu faire pour soy: car de mon temps ne le viz sans guerre, sauf bien peu de temps avant son trespas.
   En ce temps (dont je parle) estoit le duc de Guyenne un peu malade. Les uns le disoient en grand danger de mort; les autres disoient que ce n'estoit riens. Ses gens pressoient le duc de Bourgongne de se mettre aux champs, car la saison y estoit propice. Car ils disoient que le roy avoit armée aux chams, et estoient ses gens devant Saint-Jehan-d'Angély, ou à Saintes, ou ès environs. Tant firent que le duc de Bourgongne tira à Arras, et là s'amassoit l'armée; et puis passa outre, vers Péronne, Roye et Mondidier. Et estoit l'armée très puissante, et plus belle que n'avoit jamais eue: car il y avoit douze cens lances d'ordonnance, qui avoient trois archiers pour hommes d'armes, et le tout bien en point et bien montés. Car il y avoit en chascune compagnie dix hommes d'armes d'avantage, sans le lieutenant et ceux qui portoient les enseignes. Les nobles de ses pays, très bien en point, car ils estoient bien payés et conduits par notables chevaliers et escuyers; et estoient ces pays fort riches en ce temps.


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