e roy Edouard partit l'an mil quatre cens septante et un, ainsi comme
le duc de Bourgongne alloit contre
le roy à
Amyens; et sembloit bien audit
duc que le fait d'Angleterre ne pourroit aller mal pour luy et qu'il avoit amys aux deux costés. Dès ce que
le roy Edouard fut à terre, il tira droit à
Londres, car il y avoit plus de deux mil hommes tenans son party dedans les franchises, dont il y avoit trois ou quatre cens chevaliers et escuyers, qui luy fut grand'faveur, car il ne descendoit pas à grands gens. Dès ce que
le comte de Warwic, lequel estoit au nord avec grand'puissance, sentit ces nouvelles, il se hasta de tourner vers
Londres, espérant y arriver le premier. Toutesfois luy sembloit il bien que
la ville tiendroit pour luy; mais autrement en advint, car
le roy Edouard y fut reçu le Jeudy Saint, à très grand'joye de
toute la ville, qui estoit contre l'oppinion de la pluspart des gens, car chascun le tenoit pour tout perdu: et s'ils luy eussent fermé les portes, en son fait n'y avoit nul remède, vu que
le comte de Warwic n'estoit qu'à une journée de luy. A ce qui
m'a esté conté, trois choses furent cause que
la ville se tourna des siens. La première, les gens qu'il avoit ès franchises, et
la royne sa femme qui avoit eu
un fils. La seconde, les grandes dettes qu'il avoit en
la ville, pour quoy les marchans, à qui il devoit, tinrent pour luy. La tierce, plusieurs femmes d'estat et riches bourgeoises de
la ville, dont autresfois il avoit eu grand'privauté et grand
accointance, luy gaignèrent leurs maris et de leurs parens. Il ne séjourna que deux jours dedans
la ville: car il partit la vigile de Pasques, avec ce qu'il put amasser de gens, et tira au devant du
comte de Warwic, laquel il rencontra le lendemain au matin, qui fut le jour de Pasques; et comme ils se trouverent l'un devant l'autre, se tourna
le duc de Clarence, frère dudit
Edouard, avec luy, avec bien douze mil hommes, qui fut grand esbahyssement au
comte de Warwic, et grand réconfort au
roy, lequel avoit bien peu de gens.
Vous avez bien entendu, par cy devant, comme cette marchandise dudit
duc de Clarence avoit esté menée; et nonobstant tout, si fut la bataille très aspre et très forte. Tout estoit à pied, d'un costé et d'autre. L'avant garde du
roy fut fort endommagée, et joignit la bataille du
comte de Warwic jusques à la sienne, et de si près, que
le roy d'Angleterre combatit en sa personne autant ou plus que nul homme qui fut des deux costés.
Ledit comte de Warwic n'estoit jamais accoutumé vouloir descendre à pied, mais avoit de coutume, quand il avoit mis ses gens en
besongne, de monter à cheval: et si la
besongne alloit bien pour luy, il se trouvoit à la meslée; et si elle alloit mal, il se deslogeoit de bonne heure. A cette fois, il fut contraint par
son frère, le marquis de Montagu, lequel estoit très vaillant chevalier, de descendre à pied et d'envoyer les chevaux. Tellement se porta cette journée, que
ledit comte mourut et
son frère le marquis de Montagu, et grand nombre de gens de bien. Et fut la desconfiture très grande, car la délibération du
roy Edouard estoit, quand il partit de Flandres, qu'il n'useroit plus de cette façon de cryer qu'on sauvast le peuple et qu'on tuast les gens de bien, comme autresfois il avoit fait en ces batailles précédentes; car il avoit conçu ine très grand'hayne contre le peuple d'Angleterre, pour la grand'faveur qu'il voit qu'il portoit au
comte de Warwic, et aussi pour autres raisons: pour quoy à cette fois ils ne furent point espargnés. Du costé du
roy Edouard mourut quinze cens hommes; et fut cette bataille fort combattue.
Au jour de ladite bataille estoit
le duc de Bourgongne devant
Amyens, et eut lettres de
la duchesse sa femme, que
le roy Edouard n'estoit pas content de luy, et que l'ayde qu'il luy avoit faite avoit esté faite en mauvaise sorte et à grand regret, et que à peu tint qu'il ne l'eust habandonné. Et pour dire la vérité, l'amytié ne fut jamais grande depuis; toutesfois il en fit son profit, et fit fort publier cette nouvelle.
J'ay oublié à dire comment
le roy Henry fut mené en cette bataille; car
le roy Edouard le trouva à
Londres.
Ledit roy Henry estoit homme fort ignorant, et presque insensé; et, si
je n'en ay ouÿ mentir, incontinent après cette bataille, le duc de
Glocestre, frère dudit
roy Edouard, lequel depuis a esté
roy nommé Richard, tua de sa main, ou fit tuer en sa présence, en quelque lieu à part,
ce bon homme roy Henry.
Le prince de Galles, dont
j'ay parlé, à l'heure de cette bataille estoit jà descendu en Angleterre; et estoient joints avec luy les ducs de
Cestre et
Somerset, et plusieurs autres de sa lignée, et des anciens partisans; et y avoit plus de quarante mil personnes, comme
m'ont dit ceuw qui y estoient: et quand
le comte de Warwic l'eust voulu attendre, il y a grand'apparence qu'ils fussent demourés les seigneurs et maistres; mais la crainte qu'il avoit dudit
de Somerset, dont il avoit fait mourir
père et
frère, et aussi de
la royne Marguarite, mère dudit
prince, qu'il craignoit, fut cause de le faire combattre tout à par soy, sans les attendre.
Regardez donc combien durent ces anciennes partialités, et combien elles sont à craindre, et les grands dommages qui en adviennent.
Dès que
le roy Edouard eut gagné la bataille, il tira au devant dudit
prince de Galles; et là y eut une très grosse bataille, car
ledit prince de Galles avoit plus de gens que
le roy. Toutesfois
ledit roy Edouard en eut la victoire, et fut
le prince de Galles tué sur le champ, et plusieurs autres grands seigneurs, et très grand nombre de peuple; et
le duc de Somerset pris, laquel eut dès le lendemain la teste tranchée. En onze jours gagna
le comte de Warwic tout le royaume d'Angleterre, au moins le mit en son obéyssance.
Le roy Edouard le conquit en vingt et un jours; mais il y eut deux grosses batailles, et aspres. Ainsi voyes quelles sont les mutations d'Angleterre.
Ledit roy Edouard fit mourir beaucoup de peuple en plusieurs lieux, par especial de ceux qui avoient fait les assemblées contre luy.
De tous les peuples du monde, celuy d'Angleterre est le plus enclin à ces batailles. Après cette journée est demouré
le roy Edouard pacifique en Angleterre, jusques à sa mort; mais non pas sans grand travail d'esprit et grandes pensées.
Je me veux cesser de plus vous advertir de ces faits d'Angleterre, jusques à ce qu'ils servent à propos en quelque autre lieu.