uand
ledit comte de Warwic fut arrivé en
la ville de Londres, il alla à la Tour, qui est le chasteau, et en tira
le roy Henry, où autrefois l'avoit mis
luy mesmes, il y avoit bien longtemps, cryant devant luy qu'il estoit traistre et crimineux de lèze-majesté; et à cette heure l'appelloit roy, et le mena en son palais à
Westmontier; et le mit en son estat royal, en la présence du
duc de Clarence, à qui ce cas ne plaisoit pas. Et incontinent envoya à
Calais trois ou quatre cens hommes, qui coururent tout le pays de Boullonois; lesquels furent bien reçuz par
ledit seigneur de Waneloc, dont
j'ay tant parlé: et se put lors connoistre le bon vouloir qu'il avoit tousjours envers
son maistre le comte de Warwic. Le jour que
le duc de Bourgongne eut les nouvelles que
le roy Edouard estoit arrivé en Hollande,
j'estoye arrivé devers luy de
Calais, et le trouvay à
Boulongne, et ne sçavoye encore rien de cecy, ny de la fuyte dudit
roy Edouard.
Le duc de Bourgongne eut, premier, nouvelles qu'il estoit mort. De cela ne luy
challoit guères: car il aymoit mieux cette lignée de Lancastre que celle d'York. Et puis il avoit en sa maison les ducs
de Cestre et
de Somerset, et plusieurs autres du party dudit
roy Henry: pour quoy luy sembloit qu'il appointeroit bien avec cette lignée; mais il craignoit fort
le comte de Warwic; et si ne sçavoit comment il pourroit contenter celuy qui s'estoit retiré chez luy, dont il avoit espousé
la sœur, et s'estoient faits frères d'Ordre: car il portoit la Toison, et
ledit duc portoit
la Jartière.
Ledit duc
me renvoya incontinent à
Calais, et un gentilhomme ou deux avec
moy, qui estoient de cette partialité nouvelle de
Henry; et
me commanda ce qu'il vouloit que
je fisse avec ce monde nouveau, et encores
me pria bien fort d'y aller, disant qu'il avoit besoin d'estre servy en cette matière.
Je m'en allay jusques à
Tournehan (qui est un chasteau près de
Guynes) et n'osay passer outre, pour ce que
je trouvay le peuple fuyant, pour les Anglois qui estoient sur les champs et couroient le pays.
J'envoyay incontinent à
Calais demander un saufconduit à
monseigneur de Waneloc: car
j'estoye jà accoutumé d'y aller sans congé, et y estoye honorablement reçu, car les Anglois sont fort honorables. Tout cecy
m'estoit bien nouveau: car jamais
je n'avoye vu si avant des mutations de ce monde.
J'avoye encores cette nuit adverty
ledit duc de la crainte que
j'avoye de passer, sans luy mander que
j'eusse envoyé
querir sureté: car
je me doutoye bien de la responce que
j'eus. Il
m'envoya une verge qu'il portoit au doigt pour enseigne, et
me manda que
je passasse outre, et
me dussent-ils prendre, car il
me rachèteroit. Il ne craignoit point fort à mettre en péril un sien serviteur pour s'en ayder, quand il en avoit besoin; mais
j'y avoye bien
pourvu par le moyen de cette sureté, laquelle
j'eus avec très gracieuses lettres de
monseigneur de Waneloc, disant que
je y pouvoye aller comme
j'avoye accoutumé.
Je passay à
Guynes, et trouvay le capitaine hors du chasteau, qui
me presenta à boire, sans
m'offrir le chasteau, comme il avoit accoutumé, et fit très grand honneur et bonne chère à ces gentils hommes qui estoient avec
moy, des partisans du
roy Henry.
J'allay à
Calais. Nul ne vint au devant de
moy, comme ils souloient faire. Tout homme portoit la livrée de
monseigneur de Warwic. A la porte de mon logis et de ma chambre
me firent plus de cent croix blanches, et des rimes, contenans que
le roy de France et
le comte de Warwic estoient tout un.
Je trouvay tout cecy bien estrange.
J'envoyay d'adventure à
Gravelines (qui est à cinq lieues de
Calais), et manday qu'on arrestast tous marchans et marchandises d'Angleterre, à cause de ce qu'ils avoient ainsi couru ledit pays de Boullonois.
Ledit de Waneloc
me manda à disner, qui estoit bien accompagné; et avoit le
ravestre d'or sur son bonnet (qui estoit la livrée dudit
comte, qui estoit un baston noir), et tous les autres semblablement; et qui ne le pouvoit avoir d'or, l'avoit de drap. Et
me fut dit à ce disner, que dès que le messager fut arrivé d'Angleterre, qui leur avoit porté cette nouvelle, que en moins d'un quart d'heure chascun portoit ladite livrée, tant fut cette mutation hastive et soudaine. Ce fut la première fois que
j'eus jamais connoissance que les choses de ce monde sont peu estables.
Ledit de Waneloc ne
me dit que paroles honnestes, et quelque peu d'excuse en la faveur dudit
comte, son capitaine, et les biens qu'il luy avoit faits; et les autres, qui estoient avec luy, jamais ne furent si desbordés: car ceux que
je pensoye des meilleurs pour
ledit roy, estoient ceux qui plus le menassoient; et croy bien qu'aucuns le faisoient pour crainte, et d'autres le faisoient à bon escient. Ceux que
j'avoye voulu mettre hors de
la ville, le temps passé, qui estoient serviteurs domestiques dudit
comte, avoient à cette heure là bon crédit; toutesfois ils n'avoient jamais riens sçu que
j'eusse parlé d'eux audit
Waneloc.
Je leur respondoye à tous propos que
le roy Edouard estoit mort, et que
j'en estoye bien assuré, nonobstant que
je sçavoye bien le contraire; et que quand il ne le seroit, si estoient les allyances que
monseigneur de Bourgongne avoit avec le roy et le royaume d'Angleterre telles, qu'elles ne se povoient enfraindre pour ce qui estoit advenu; et que celui qu'ils prendroient pour leur roy, et nous aussi. Pour les mutations passées, y avoient esté mis ces mots: Avec le roy et le royaulme; et nous estoient
plégés les quatre principales villes d'Angleterre pour l'entretenement de ces allyances. Les marchans voulurent fort que
je fusse arresté, pour ce qu'on avoit pris plusieurs de leurs biens à
Gravelines, et par mon commandement, comme ils disoient. Tellement fut appointé entre eux et
moy, qu'ils payeroient tout le bestail qu'ils avoient pris, ou le rendissent: car ils avoient appointement avec
la maison de Bourgongne de pouvoir courir certains pasturages qui estoient desclarés et y prendre bestail pour la provision de
la ville, en payant certain prix, lequel ils payèrent; et n'avoient pris nuls prisonniers. Par quoy fut
accordé entre nous que les allyances demoureroient entières, que nous avions faites avec le royaume d'Angleterre, sauf que nous nommions
Henri au lieu d'Edouard.
Cet appointement fut bien agréable au
duc de Bourgongne, car
le comte de Warwic envoyoit quatre mil Anglois à
Calais, pour luy faire la guerre à bon escient, et ne pouvoit l'on trouver façon de l'adoucir. Toutesfois les gros marchans de
Londres, dont plusieurs en y avoit à
Calais, l'en destournèrent, pour ce que c'est
l'estappe de leurs laines; et est chose presque incréable pour combien d'argent il y en vient deux fois l'an; et sont là attendans que les marchans viennent; et leur principale descharge est en Flandres et en Hollande. Et ainsi ces marchans aydèrent bien à conduire cet appointement, et à faire demourer ces gens que
monseigneur de Warwic avoit. Cecy vint bien à propos au
duc de Bourgongne, pour que c'estoit proprement à l'heure que
le roy avoit pris
Amyens et
Saint-Quentin; et si
ledit duc eust eu guerre avec les deux royaumes à une fois, il estoit destruit. Il travailloit de adoucir
monseigneur de Warwic tant qu'il pouvoit, disant qu'il ne vouloit riens faire contre
le roy Henry, et qu'il estoit de cette lignée de Lancastre, et toutes telles paroles servans à sa matière.
Le roy Edouard vint devers
ledit duc de Bourgongne à
Saint-Pol, et le pressa fort de son ayde, pour s'en pouvoir retourner, l'assurant d'avoir grandes intelligences dedans le royaume d'Angleterre; et que, pour Dieu, il ne le
voulsist habandonner, vu qu'il avoit espousé
sa sœur, et qu'ils estoient frères d'Ordre. Les ducs
de Somerset et
de Cestre pressoient tout le contraire, et pour le party du
roy Henry.
Ledit duc ne sçavoit ausquels complaire; et envers les deux parties craignoit à mesprendre, et si avoit la guerre commencée bien asprement à son visage. Finablement il mit bien en poinct
ledit duc de Somerset et les autres dessusdits, prenant certaines promesses d'eux contre
le comte de Warwic, dont ils estoient anciens ennemys. Voyant cecy,
le roy Edouard, qui estoit sur le lieu, n'estoit pas à son ayse; toutesfois on luy donnoit les meilleures paroles qu'on pouvoit, disant qu'on faisoit ces dissimulations pour n'avoir point la guerre aux deux royaumes à un coup, car si
ledit duc estoit destruit, il ne le pourroit pas ayder après à son ayse. Toutesfois
ledit duc, voyant qu'il ne pouvoit plus retenir
le roy Edouard qu'il ne s'en allast en Angleterre, et pour plusieurs raisons, ne l'osoit de tous points courroucer: il faignit en public de ne lui
bailler nul secours, et fit cryer que nul n'allast à son ayde; mais soubs mains, et secrettement, il luy fit
bailler cinquante mil florins à la croix Saint-André, et luy fit faire finance de trois ou quatre grosses nefs, qu'il luy fit accoutrer au
port de la Ver en Hollande, qui est un port où chascun est reçu; et luy souldoya secrettement quatorze navires
Ostrelins, bien armés, qui promettoient le servir jusques à ce qu'il fust passé en Angleterre, et quinze jours après. Ce secours fut très grand selon le temps.