Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Troisième


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Chapitre V

Comment le roy Louis ayda si bien le comte de Warwic, qu'il chassa le roy Edouard d'Angleterre, au grand desplaisir du duc de Bourgongne, qui le reçut en ses pays.

À

 ce conseil se tint le comte de Warwic, et alla descendre en Normandie, où il fut fort bien recueilly du roy; et luy fournit l'argent très largement, pour la despence de ses gens; et ordonna le bastard de Bourbon, amiral de France, bien accompagné, pour ayder à garder ces Anglois et leurs navires contre l'armée de mer qu'avoit le duc de Bourgongne, qui estoit très grosse, et telle que nul ne se fust osé trouver en cette mer au devant de ces navires: et faisoit la guerre aux sujets du roy par mer, et par terre se menassoient. Tout cecy advint la saison avant que le roy print Saint-Quentin et Amyens, comme j'ay dit; et fut ladite prise de ces deux places l'an mil quatre cens soixante et dix. L'armée du duc de Bourgongne estoit plus forte par mer que celle du roy et dudit comte ensemble, car il avoit pris au port de l'Escluse largement grosses navires d'Espagne et de Portingal, deux navires de Gennes, et plusieurs hurques d'Allemagne. Le roy Edouard n'estoit point homme de grand ordre, mais fort beau prince, plus que nul que j'aye jamais vu en ce temps-là, et très vaillant. Il ne se soucioit point tant de la descente dudit comte de Warwic, comme faisoit le duc de Bourgongne, lequel sentoit des mouvemens pour Angleterre en faveur dudit comte de Warwic, et en advertissoit souvent le roy Edouard; mais il n'avoit nulle crainte (qui me semble une folye de ne craindre son ennemy, et ne vouloir croire riens), vu l'appareil qu'il avoit: car le roy arma tout ce qu'il avoit pu finer de navires, et mit largement gens dedans; et fit faire parement aux Anglois. Il avoit fait le mariage du prince de Galles avec la seconde fille dudit comte de Warwic. Ledit prince estoit seul fils du roy Henry d'Angleterre (lequel estoit encores vif et prisonnier en la tour de Londres), et tout ce mesnage estoit prest à descendre en Angleterre. C'estoit estrange mariage d'avoir deffait et destruit le père dudit prince, et luy faire espouser sa fille; et puis vouloir entretenir le duc de Clarence, frère du roy opposite, qui bien devoit craindre que cette lignée de Lancastre ne revint sur ses pieds. Aussi tels ouvrages ne se sçauroient passer sans dissimulation.
   Or j'estoye à Calais pour entretenir monseigneur de Waneloc à l'heure de cet appareil, et jusques lors n'entendis sa dissimulation, qui avoit jà duré trois mois: car je luy requis (vu ces nouvelles qu'il oyoit) qu'il voulsist mettre hors de la ville vingt ou trente des serviteurs domestiques dudit comte de Warwic, et que j'estoye assuré que l'armée dudit roy et dudit comte estoit preste à partir de Normandie, où jà elle estoit; et que, si soudainement il prenoit terre en Angleterre, par adventure viendroit mutation à Calais, à cause des serviteurs dudit comte de Warwic, et qu'il n'en seroit, à l'advenure, point le maistre; et luy priay fort que dès cette heure il les mist dehors. Toujours le m'avoit accordé jusques à cette heure dont je parle, qu'il me tira à part et me dit qu'il demoureroit bien le maistre en la ville, mais qu'il me vouloit dire autre chose, pour advertir monseigneur de Bourgongne: c'estoit qu'il luy conseilloit, s'il vouloit estre amy d'Angleterre, qu'il mist peine de mettre la paix, et non la guerre; et le disoit pour cette armée qui estoit contre monseigneur de Warwic. Me dit davantage qu'il seroit aysé à appointer, car ce jour estoit passé une damoiselle par Calais, qui alloit en France devers madame de Clarence, laquelle portoit ouverture de paix de par le roy Edouard. Il disoit vray; mais, comme il abusoit les autres, il fut deçu de cette damoiselle: car elle alloit pour conduire un grand marché, et le mist à fin, au préjudice dudit comte de Warwic et de toute sa séquelle. De ces secrettes habiletés ou tromperies, qui se sont faites en nos contrées de deçà, n'entendrez-vous plus véritablement de nulle autre personne, au moins de celles qui sont advenues depuis vingt ans.
   Le secret que portoit cette femme, estoit remonstrer à monseigneur de Clarence qu'il ne voulsist point estre cause de destruire sa lignée pour ayder à remettre en auctorité celle de Lancastre, et qu'il considerast leurs anciennes haynes et offenses; et qu'il pouvoit bien penser que, puisque ledit comte avoit fait espouser sa fille au prince de Galles, qu'il tascheroit de le faire roy d'Angleterre: et jà luy avoit fait hommage. Si bien exploita cette femme, qu'elle gagna le seigneur de Clarence qu'il promist se tourner de la part du roy son frère, mais qu'il fust en Angleterre. Cette femme n'estoit pas folle, ni légère de parler. Elle eut loisir d'aller vers sa maistresse, et, pour cette cause, y alla elle plutost qu'un homme; et quelque habile homme que fust monseigneur de Waneloc, cette femme le trompa, et conduisit ce mystère, dont fut deffait à mort le comte de Warwic et toute sa séquelle. Et pour telles raisons n'est pas honte d'estre souspesonneux, et avoir l'œil sur ceux qui vont et viennent; mais c'est grand'honte d'estre trompé, et de perdre par sa faute; toutesfois les suspections se doivent prendre par moyen: car l'estre trop, ce n'est pas bon.
   Je vous ay dit devant comment cette armée de monseigneur de Warwic, et ce que le roy avoit appresté pour le conduire, estoit prest à monter, et celle de monseigneur de Bourgongne preste pour les combattre, qui estoit au havre au devant d'eux. Dieu voulut ainsi disposer des choses, que, cette nuit, sourdit une grand'tourmente, et telle, qu'il fallut que l'armée dudit duc de Bourgongne fuyst: et coururent les uns des navires en Escosse, les autres en Hollande; et à peu d'heure après, se trouva le vent bon pour ledit comte, lequel passa sans péril en Angleterre. Ledit duc de Bourgongne avoit bien adverty le roy Edouard du port où ledit comte devoit descendre, et tenoit gens exprès avec luy pour le solliciter de son profict; mais il ne luy en challoit, et ne faisoit que chasser, et n'avoit nulles gens si prochains de luy, que l'archevesque d'York et le marquis de Montagu, frères dudit comte de Warwic, qui luy avoient fait un grand et solennel serment de le servir contre leur frère et tous autres; et il s'y fioit.
   Après que le comte de Warwic fut descendu, grand nombre de gens se joignirent à luy, et se trouva fort. Le roy Edouard, dès qu'il le sçut, commença lors à penser à ses besongnes (qui estoit bien tard), et manda au duc de Bourgongne qu'il luy prioit qu'il eust tousjours son navire prest en la mer, afin que le comte ne pust retourner en France; et de la terre il en cheviroit bien. Ces paroles ne plurent guères là où elles furent dites, car il sembloit qu'il eust mieux valu ne luy laisser prendre terre en Angleterre, que d'estre contraint de venir en une bataille. Cinq ou six jours après la descente dudit comte de Warwic, il se trouva très puissant, logé à trois lieues du roy Edouard; lequel aviot encores plus largement gens, mais qu'ils eussent esté tous bons; et s'attendoit à combattre ledit comte. Il estoit bien logé en un village fortifié, au moins en un logis où l'on ne pouvoit entrer que par un pont (dont luy mesmes m'a conté), dont bien luy prit. Le demourant de ses gens estoient logés en d'autres villages prochains. Comme il disnoit, on luy vint dire soudainement que le marquis de Montagu, frère dudit comte, et quelques autres, estoient montés à cheval, et avoient fait cryer à tous leurs gens: «Vive le roy Henry.» De prime face ne le crut pas; mais incontinent y envoya plusieurs messagiers, et s'arma; et mit des gens aux barrières de son logis, pour le deffendre. Il avoit là avec luy un sage chevalier, appellé monseigneur de Hastinges, grand chambellan d'Angleterre, le plus grand en auctorité avec luy. Il avoit pour femme la sœur du comte de Warwic; toutesfois il estoit bon pour son maistre, et avoit en cette armée bien trois mil hommes à cheval, comme luy mesmes m'a conté. Un autre y avoit, appellé monseigneur Descalles, frère de la femme dudit roy Edouard, et plusieurs bon chevaliers et escuyers, qui tous conneurent que la besongne alloit mal: car les messagers rapportèrent que ce qui avoit esté rapporté et dit au roy estoit véritable, et 'sassembloient pour luy venir courir sus.
   Dieu voulut tant de bien à ce roy Edouard, qu'il estoit logé près de la mer, et y avoit quelques navires qui le suivoient, menant vivres, et deux hurques de Hollande, navires marchans. Il n'eut autre loisir que de s'aller fourrer dedans. Son chambellan demoura un peu après, qui dit au chef de ces gens et à plusieurs particuliers de cet ost qu'ils allassent devers les autres, mais qu'il leur prioit que leur volonté demourast bonne et loyale envers le roy et luy; et puis s'alla mettre dedans le navire avec les autres, qui estoient prests à partir. Leur coutume d'Angleterre est que, quand ils sont au dessus de la bataille, ils ne tuent riens, et par especial du peuple (car ils connoissent que chascun quiert leur complaire par ce qu'ils sont les plus forts), et si ne mettent nuls à finance. Par quoy tous ses gens n'eurent nul mal dès que le roy fut parti. Mais encores m'a conté le roy Edouard, que en toutes ses batailles qu'il avoit gagnées, que, dès ce qu'il venoit au dessus, il montoit à cheval, et cryoit que on sauvast le peuple et qu'on tuast les seigneurs: car d'iceulx n'eschappoit nul, ou bien peu.
   Ainsi fuyt le roy Edouard, l'an mil quatre cens soixante et dix, avec ses deux hurques et un petit navire sien, et quelque sept ou huit cens personnes avec luy, qui n'avoient autres habillemens que leurs habillemens de guerre; et si n'avoient ni croix ni pile, ne sçavoient à grand'peine où ils alloient. Bien estoit estrange à ce povre roy (car ainsi se pouvoit-il bien appeller) de ainsi s'enfuyr, et estre persécuté de ses propres serviteurs. Il avoit jà accoutumé ses ayses et ses plaisirs, douze ou treize ans, plus que prince qui ait vescu de son temps, car nulle autre chose il n'avoit en pensée que aux dames (et trop plus que de raison) et aux chasses, et à bien traiter sa personne. Quand il alloit, en la saison, à ses chasses, il faisoit mener plusieurs pavillons pour les dames: en effet il y avoit fait grand'chère, aussi il avoit le personnage aussi propice à ce faire que homme que jamais je visse, car il estoit jeune et beau autant que nul homme qui ait vescu en son temps: je dis à l'heure de cette adversité, car depuis s'est fait fort gras.
   Or voyez icy comment il entre maintenant aux adversités de ce monde. Il fuyt le droit chemin vers Hollande. Pour ce temps les Ostrelins estoient ennemis des Anglois, et aussi des François, et avoient plusieurs navires de guerre en la mer; et estoient fort craints des Anglois (et non sans cause, car ils sont bons combattants), et leur avoient porté grand dommage en cette année-là et pris plusieurs navires. Lesdits Ostrelins apperçurent de loin ces navires, où estoit ce roy fuyant, et commencèrent à luy donner la chasse, sept ou huit navires qu'ils estoient. Il estoit loin devant eux, et gagna la coste de Hollande, ou encores plus bas: car il arriva en Frize, près d'une petite ville appellée Alquemare, et ancrèrent son navire, pour ce que la mer estoit retirée et ils ne pouvoient entrer au havre, mais se mirent au plus près de la ville qu'ils purent. Les Ostrelins vinrent semblablement ancrer assez près de luy, en intention de le joindre à la marée prochaine.
   Un mal et un péril ne vient jamais seul. La fortune de ce roy estoit bien changée, et ses pensées. Il n'y avoit que quinze jours qu'il eust esté bien esbahy, qui luy eust dit: «Le comte de Warwic vous chassera d'Angleterre, et en onze jours en aura la maistrise et la domination»: car non plus ne mit il à en avoir l'obéyssance. Et avec ce, il se moquoit du duc de Bourgongne, qui despendoit son argent à vouloir deffendre la mer, disant que jà le vouldroit en Angleterre. Et quelle excuse eust il sçu trouver d'avoir fait cette grand'perte, et par sa faute, sinon de dire: «Je ne pensoye pas que telle chose advint»? Bien devroit rougir un prince, s'il avoit âge, de faire telle excuse: car elle n'a point de lieu. Bel exemple est cestuy-cy pour les princes, qui jamais n'ont doute ni crainte de leurs ennemys, et le tiendroient à honte; et la pluspart de leurs serviteurs soustiennent leurs oppinions, pour leur complaire; et leur semble qu'ils en seront prisés et estimés, et qu'on dira qu'ils auront courageusement fait et parlé. Je ne sçay que on dira devant eux; mais les sages tiendront telles paroles à grand'folye; et est grand honneur de craindre ce que l'on doit, et de y bien pourvoir. C'est grand'richesse à un prince d'avoir un sage homme en sa compagnie, et bien sur pour luy, et le croire, et que cestuy-là ait loy de luy dire vérité.
   D'adventure, monseigneur de la Gruthuse, gouverneur pour le duc de Bourgongne en Hollande, estoit lors au lieule roy Edouard voulut descendre, lequel incontinent en fut adverty (car ils mirent gens à terre) et aussi du péril en quoy il estoit des Ostrelins, lequel envoya incontinent defendre aux Ostrelins de ne luy toucher. Et alla en nef où ledit roy estoit, et le recueillit, et descendit en terre, et bien quinze cens hommes avec luy; et y estoit le duc de Glocestre, son frère, qui depuis s'est fait appeller le roy Richard. Ledit roy n'avoit ni croix ni pile; et donna une robe fourrée de belles martres au maistre du navire, promettant luy mieux faire le temps advenir. Si povre compagnie ne fut jamais; mais ledit seigneur de la Gruthuse fit honorablement, car il donna plusieurs robes, et deffraya tout jusques à La Haye en Hollande où il le mena; puis advertit monseigneur de Bourgongne de cette adventure, lequel fut merveilleusement effrayé de ces nouvelles, et eust beaucoup mieux aymé sa mort, car il estoit en grand soucy du comte de Warwic, qui estoit son ennemy et avoit la maistrise en Angleterre; lequel, tost après sa descente, trouva nombre infiny de gens pour luy, car cet ost qui avoit laissé le roy Edouard, par amour et par crainte se mit tout des siens; et chascun jour luy en venoit. Ainsi s'en alla à Londres. Grand nombre de bons chevaliers et escuyers se mirent ès franchises qui sont à Londres, qui depuis servirent bien le roy Edouard; et aussi fit la royne sa femme, qui y accoucha d'un fils en grand'povreté.


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