ce conseil se tint
le comte de Warwic, et alla descendre en Normandie, où il fut fort bien
recueilly du
roy; et luy fournit l'argent très largement, pour la despence de ses gens; et ordonna
le bastard de Bourbon, amiral de France, bien accompagné, pour ayder à garder ces Anglois et leurs navires contre l'armée de mer qu'avoit
le duc de Bourgongne, qui estoit très grosse, et telle que nul ne se fust osé trouver en cette mer au devant de ces navires: et faisoit la guerre aux sujets du
roy par mer, et par terre se menassoient. Tout cecy advint la saison avant que
le roy print
Saint-Quentin et
Amyens, comme
j'ay dit; et fut ladite prise de ces deux places l'an mil quatre cens soixante et dix. L'armée du
duc de Bourgongne estoit plus forte par mer que celle du
roy et dudit
comte ensemble, car il avoit pris au
port de l'Escluse largement grosses navires d'Espagne et de Portingal, deux navires de
Gennes, et plusieurs
hurques d'Allemagne.
Le roy Edouard n'estoit point homme de grand ordre, mais fort beau prince, plus que nul que
j'aye jamais vu en ce temps-là, et très vaillant. Il ne se soucioit point tant de la descente dudit
comte de Warwic, comme faisoit
le duc de Bourgongne, lequel sentoit des mouvemens pour Angleterre en faveur dudit
comte de Warwic, et en advertissoit souvent
le roy Edouard; mais il n'avoit nulle crainte (qui me semble une folye de ne craindre
son ennemy, et ne vouloir croire riens), vu l'appareil qu'il avoit: car
le roy arma tout ce qu'il avoit pu
finer de navires, et mit largement gens dedans; et fit faire parement aux Anglois. Il avoit fait le mariage du
prince de Galles avec
la seconde fille dudit
comte de Warwic.
Ledit prince estoit seul fils du
roy Henry d'Angleterre (lequel estoit encores vif et prisonnier en la tour de
Londres), et tout ce mesnage estoit prest à descendre en Angleterre. C'estoit estrange mariage d'avoir deffait et destruit
le père dudit
prince, et luy faire espouser
sa fille; et puis vouloir entretenir
le duc de Clarence, frère du
roy opposite, qui bien devoit craindre que cette lignée de Lancastre ne revint sur ses pieds. Aussi tels ouvrages ne se sçauroient passer sans dissimulation.
Or
j'estoye à
Calais pour entretenir
monseigneur de Waneloc à l'heure de cet appareil, et jusques lors n'entendis sa dissimulation, qui avoit jà duré trois mois: car
je luy requis (vu ces nouvelles qu'il oyoit) qu'il
voulsist mettre hors de
la ville vingt ou trente des serviteurs domestiques dudit
comte de Warwic, et que
j'estoye assuré que l'armée dudit
roy et dudit
comte estoit preste à partir de Normandie, où jà elle estoit; et que, si soudainement il prenoit terre en Angleterre, par adventure viendroit mutation à
Calais, à cause des serviteurs dudit
comte de Warwic, et qu'il n'en seroit, à l'advenure, point le maistre; et luy priay fort que dès cette heure il les mist dehors. Toujours le
m'avoit
accordé jusques à cette heure dont
je parle, qu'il
me tira à part et
me dit qu'il demoureroit bien le maistre en
la ville, mais qu'il
me vouloit dire autre chose, pour advertir
monseigneur de Bourgongne: c'estoit qu'il luy conseilloit, s'il vouloit estre amy d'Angleterre, qu'il mist peine de mettre la paix, et non la guerre; et le disoit pour cette armée qui estoit contre
monseigneur de Warwic.
Me dit davantage qu'il seroit aysé à appointer, car ce jour estoit passé une damoiselle par
Calais, qui alloit en France devers
madame de Clarence, laquelle portoit ouverture de paix de par
le roy Edouard. Il disoit vray; mais, comme il abusoit les autres, il fut
deçu de cette damoiselle: car elle alloit pour conduire un grand marché, et le mist à fin, au préjudice dudit
comte de Warwic et de toute sa séquelle. De ces secrettes habiletés ou tromperies, qui se sont faites en nos contrées de deçà, n'entendrez-vous plus véritablement de nulle autre personne, au moins de celles qui sont advenues depuis vingt ans.
Le secret que portoit cette femme, estoit remonstrer à
monseigneur de Clarence qu'il ne
voulsist point estre cause de destruire sa lignée pour ayder à remettre en auctorité celle de Lancastre, et qu'il considerast leurs anciennes haynes et offenses; et qu'il pouvoit bien penser que, puisque
ledit comte avoit fait espouser
sa fille au
prince de Galles, qu'il tascheroit de le faire roy d'Angleterre: et jà luy avoit fait hommage. Si bien exploita cette femme, qu'elle gagna
le seigneur de Clarence qu'il promist se tourner de la part du
roy son frère, mais qu'il fust en Angleterre. Cette femme n'estoit pas folle, ni légère de parler. Elle eut loisir d'aller vers
sa maistresse, et, pour cette cause, y alla elle plutost qu'un homme; et quelque habile homme que fust
monseigneur de Waneloc, cette femme le trompa, et conduisit ce mystère, dont fut deffait à mort
le comte de Warwic et toute sa séquelle. Et pour telles raisons n'est pas honte d'estre souspesonneux, et avoir l'œil sur ceux qui vont et viennent; mais c'est grand'honte d'estre trompé, et de perdre par sa faute; toutesfois les suspections se doivent prendre par moyen: car l'estre trop, ce n'est pas bon.
Je vous ay dit devant comment cette armée de
monseigneur de Warwic, et ce que
le roy avoit appresté pour le conduire, estoit prest à monter, et celle de
monseigneur de Bourgongne preste pour les combattre, qui estoit au havre au devant d'eux. Dieu voulut ainsi disposer des choses, que, cette nuit, sourdit une grand'tourmente, et telle, qu'il fallut que l'armée dudit
duc de Bourgongne fuyst: et coururent les uns des navires en Escosse, les autres en Hollande; et à peu d'heure après, se trouva le vent bon pour
ledit comte, lequel passa sans péril en Angleterre.
Ledit duc de Bourgongne avoit bien adverty
le roy Edouard du port où
ledit comte devoit descendre, et tenoit gens exprès avec luy pour le solliciter de son profict; mais il ne luy en
challoit, et ne faisoit que chasser, et n'avoit nulles gens si prochains de luy, que
l'archevesque d'York et le
marquis de Montagu, frères dudit
comte de Warwic, qui luy avoient fait un grand et solennel serment de le servir contre
leur frère et tous autres; et il s'y fioit.
Après que
le comte de Warwic fut descendu, grand nombre de gens se joignirent à luy, et se trouva fort.
Le roy Edouard, dès qu'il le sçut, commença lors à penser à ses
besongnes (qui estoit bien tard), et manda au
duc de Bourgongne qu'il luy prioit qu'il eust tousjours son navire prest en la mer, afin que
le comte ne pust retourner en France; et de la terre il en
cheviroit bien. Ces paroles ne plurent guères là où elles furent dites, car il sembloit qu'il eust mieux valu ne luy laisser prendre terre en Angleterre, que d'estre contraint de venir en une bataille. Cinq ou six jours après la descente dudit
comte de Warwic, il se trouva très puissant, logé à trois lieues du
roy Edouard; lequel aviot encores plus largement gens, mais qu'ils eussent esté tous bons; et s'attendoit à combattre
ledit comte. Il estoit bien logé en un village fortifié, au moins en un logis où l'on ne pouvoit entrer que par un pont (dont
luy mesmes
m'a conté), dont bien luy prit. Le demourant de ses gens estoient logés en d'autres villages prochains. Comme il disnoit, on luy vint dire soudainement que
le marquis de Montagu, frère dudit
comte, et quelques autres, estoient montés à cheval, et avoient fait cryer à tous leurs gens: «Vive
le roy Henry.» De prime face ne le crut pas; mais incontinent y envoya plusieurs messagiers, et s'arma; et mit des gens aux barrières de son logis, pour le deffendre. Il avoit là avec luy un sage chevalier, appellé
monseigneur de Hastinges, grand chambellan d'Angleterre, le plus grand en auctorité avec luy. Il avoit pour femme
la sœur du
comte de Warwic; toutesfois il estoit bon pour
son maistre, et avoit en cette armée bien trois mil hommes à cheval, comme
luy mesmes
m'a conté. Un autre y avoit, appellé
monseigneur Descalles, frère de
la femme dudit
roy Edouard, et plusieurs bon chevaliers et escuyers, qui tous conneurent que la
besongne alloit mal: car les messagers rapportèrent que ce qui avoit esté rapporté et dit au
roy estoit véritable, et 'sassembloient pour luy venir courir sus.
Dieu voulut tant de bien à
ce roy Edouard, qu'il estoit logé près de la mer, et y avoit quelques navires qui le suivoient, menant vivres, et deux
hurques de Hollande, navires marchans. Il n'eut autre loisir que de s'aller fourrer dedans.
Son chambellan demoura un peu après, qui dit au chef de ces gens et à plusieurs particuliers de cet
ost qu'ils allassent devers les autres, mais qu'il leur prioit que leur volonté demourast bonne et loyale envers
le roy et luy; et puis s'alla mettre dedans le navire avec les autres, qui estoient prests à partir. Leur coutume d'Angleterre est que, quand ils sont au dessus de la bataille, ils ne tuent riens, et par especial du peuple (car ils connoissent que chascun
quiert leur complaire par ce qu'ils sont les plus forts), et si ne mettent nuls à finance. Par quoy tous ses gens n'eurent nul mal dès que
le roy fut parti. Mais encores
m'a conté
le roy Edouard, que en toutes ses batailles qu'il avoit gagnées, que, dès ce qu'il venoit au dessus, il montoit à cheval, et cryoit que on sauvast le peuple et qu'on tuast les seigneurs: car d'iceulx n'eschappoit nul, ou bien peu.
Ainsi fuyt
le roy Edouard, l'an mil quatre cens soixante et dix, avec ses deux
hurques et un petit navire sien, et quelque sept ou huit cens personnes avec luy, qui n'avoient autres habillemens que leurs habillemens de guerre; et si n'avoient ni
croix ni pile, ne sçavoient à grand'peine où ils alloient. Bien estoit estrange à
ce povre roy (car ainsi se pouvoit-il bien appeller) de ainsi s'enfuyr, et estre persécuté de ses propres serviteurs. Il avoit jà accoutumé ses ayses et ses plaisirs, douze ou treize ans, plus que prince qui ait vescu de son temps, car nulle autre chose il n'avoit en pensée que aux dames (et trop plus que de raison) et aux chasses, et à bien traiter sa personne. Quand il alloit, en la saison, à ses chasses, il faisoit mener plusieurs pavillons pour les dames: en effet il y avoit fait grand'chère, aussi il avoit le personnage aussi propice à ce faire que homme que jamais
je visse, car il estoit jeune et beau autant que nul homme qui ait vescu en son temps:
je dis à l'heure de cette adversité, car depuis s'est fait fort gras.
Or voyez icy comment il entre
maintenant aux adversités de ce monde. Il fuyt le droit chemin vers Hollande. Pour ce temps les
Ostrelins estoient ennemis des Anglois, et aussi des François, et avoient plusieurs navires de guerre en la mer; et estoient fort craints des Anglois (et non sans cause, car ils sont bons combattants), et leur avoient porté grand dommage en cette année-là et pris plusieurs navires. Lesdits
Ostrelins apperçurent de loin ces navires, où estoit
ce roy fuyant, et commencèrent à luy donner la chasse, sept ou huit navires qu'ils estoient. Il estoit loin devant eux, et gagna la coste de Hollande, ou encores plus bas: car il arriva en Frize, près d'une petite ville appellée
Alquemare, et ancrèrent son navire, pour ce que la mer estoit retirée et ils ne pouvoient entrer au
havre, mais se mirent au plus près de
la ville qu'ils purent. Les
Ostrelins vinrent semblablement ancrer assez près de luy, en intention de le joindre à la marée prochaine.
Un mal et un péril ne vient jamais seul. La fortune de
ce roy estoit bien changée, et ses pensées. Il n'y avoit que quinze jours qu'il eust esté bien esbahy, qui luy eust dit: «Le comte de Warwic
vous chassera d'Angleterre, et en onze jours en aura la maistrise et la domination»: car non plus ne mit il à en avoir l'obéyssance. Et avec ce, il se moquoit du
duc de Bourgongne, qui despendoit son argent à vouloir deffendre la mer, disant que jà le vouldroit en Angleterre. Et quelle excuse eust il sçu trouver d'avoir fait cette grand'perte, et par sa faute, sinon de dire: «Je ne pensoye pas que telle chose advint»? Bien devroit rougir un prince, s'il avoit âge, de faire telle excuse: car elle n'a point de lieu. Bel exemple est cestuy-cy pour les princes, qui jamais n'ont doute ni crainte de leurs ennemys, et le tiendroient à honte; et la pluspart de leurs serviteurs soustiennent leurs oppinions, pour leur complaire; et leur semble qu'ils en seront prisés et estimés, et qu'on dira qu'ils auront courageusement fait et parlé.
Je ne sçay que on dira devant eux; mais les sages tiendront telles paroles à grand'folye; et est grand honneur de craindre ce que l'on doit, et de y bien
pourvoir. C'est grand'richesse à un prince d'avoir un sage homme en sa compagnie, et bien sur pour luy, et le croire, et que cestuy-là ait loy de luy dire vérité.
D'adventure,
monseigneur de la Gruthuse, gouverneur pour
le duc de Bourgongne en Hollande, estoit lors au
lieu où
le roy Edouard voulut descendre, lequel incontinent en fut adverty (car ils mirent gens à terre) et aussi du péril en quoy il estoit des
Ostrelins, lequel envoya incontinent defendre aux
Ostrelins de ne luy toucher. Et alla en nef où
ledit roy estoit, et le
recueillit, et descendit en terre, et bien quinze cens hommes avec luy; et y estoit
le duc de Glocestre, son frère, qui depuis s'est fait appeller le roy Richard.
Ledit roy n'avoit ni
croix ni pile; et donna une robe fourrée de belles martres au maistre du navire, promettant luy mieux faire le temps advenir. Si povre compagnie ne fut jamais; mais
ledit seigneur de la Gruthuse fit honorablement, car il donna plusieurs robes, et deffraya tout jusques à
La Haye en Hollande où il le mena; puis advertit
monseigneur de Bourgongne de cette adventure, lequel fut merveilleusement effrayé de ces nouvelles, et eust beaucoup mieux aymé sa mort, car il estoit en grand soucy du
comte de Warwic, qui estoit son ennemy et avoit la maistrise en Angleterre; lequel, tost après sa descente, trouva nombre infiny de gens pour luy, car cet
ost qui avoit laissé
le roy Edouard, par amour et par crainte se mit tout des siens; et chascun jour luy en venoit. Ainsi s'en alla à
Londres. Grand nombre de bons chevaliers et escuyers se mirent ès franchises qui sont à
Londres, qui depuis servirent bien
le roy Edouard; et aussi fit
la royne sa femme, qui y accoucha d'un fils en grand'povreté.