e me suis oublié, en parlant de ces matières précédentes, de parler du
roy Edouard d'Angleterre: car ces tris seigneurs ont vescu d'un temps grand: c'est assavoir
nostre roy,
le roy d'Angleterre et
le duc de Bourgongne.
Je ne vous garde point l'ordre d'escrire que font les hystoriens, ny nomme les années, ny proprement le temps que les choses sont advenues, ny ne vous allègue riens des hystoires passées pour exemple (car vous en sçavez assez, et seroit parler latin devant les cordeliers) mais seulement vous dis grossement ce que
j'ay vu et sçu, ou ouÿ dire aux princes que
je nomme.
Vous estes du temps que toutes ces choses sont advenues: par quoy n'est jà besoin de si très justement
vous dire les heures ni les saisons.
Comme il
me peut sembler, ailleurs ay parlé des occasions qui murent
le duc de Bourgongne d'espouser
la sœur du
roy Edouard, qui principalement estoit pour se fortifier contre
le roy, car autrement ne l'eust jamais fait, pour la grand amour qu'il portoit à la maison de Lancastre, dont il estoit prochain parent, à cause de
sa mère (laquelle estoit fille de Portingal; mais
la mère d'elle estoit fille du
duc de Lancastre); et autant qu'il aymoit cette dite maison de Lancastre, il
hayoit celle d'York. Or à l'heure de ce mariage, celle de Lancastre estoit du tout destruite, et de celle d'York ne se parloit plus: car
le roy Edouard estoit roy et duc d'York, et estoit tout pacifique; et durant les guerres de ces deux grosses maisons, y avoit eu en Angleterre sept ou huit grosses batailles, et mort cruellement soixante ou quatre vingts princes ou seigneurs des maisons royalles, comme
j'ay cy devant dit en ces Mémoires; et ce qui n'estoit mort, estoit fugitif en la maison dudit
duc de Bourgongne, tous seigneurs jeunes, car leurs pères estoient mors en Angleterre; et les avoit
recueillis
le duc de Bourgongne en sa maison, comme ses parens de Lancastre, avant le mariage. Lesquels
je vis en si grand'povreté, avant que
ledit duc eust connoissance d'eux, que ceux qui demandent l'aumosne ne sont pas si povres: car
j'ay vu
un duc de Cestre aller à pied sans chausses, après le train dudit
duc,
pourchassant sa vie de maison en maison, sans se nommer. C'estoit le plus prochain de la lignée de Lancastre, et avoit espousé
la sœur du
roy Edouard. Après fut connu, et eut une petite pension pour s'entretenir. Ceux de
Somerset et autres, y estoient. Tous sont morts depuis en ces batailles. Leurs pères et leurs parens avoient pillé et destruit le royaume de France, et possédé la pluspart par maintes années: tous s'entretuèrent. Ceux qui estoient en vie en Angleterre, et leurs enfans, sont
finés comme vous voyez. Et puis on dit: «Dieu ne punit plus les gens, comme il souloit du temps des enfans d'Israël: il endure les mauvais princes et mauvaises gens.»
Je croy bien qu'il ne parle plus aux gens, comme il souloit: car il a laissé assez d'exemples en ce monde, pour estre cru; mais vous pouvez voir, en lisant ces choses, avec ce que vous en sçavez davantage, que de ces mauvais princes et autres, ayans auctorité en ce monde, et qui en usent cruellement et tyranniquement, nul ou peu en demourent impunis; mais ce n'est pas tousjours à jour nommé, ni à l'heure que ceux qui souffrent le désirent.
Revenant à
ce roy Edouard d'Angleterre, le principal homme d'Angleterre qui eust soustenu la maison d'York estoit
le comte de Warwic;
le duc de Somerset, au contraire, celle de Lancastre; et se pouvoit
ledit comte de Warwic presque dire père du
roy Edouard, quant aux services et
nourritures; et aussi s'estoit fait grand, car outre ce qui'il estoit grand seigneur de soy, il
tenoit grandes seigneuries par don du roy, tant de la couronne que de confiscation; et puis la capitainerie de
Calais, et autres grands offices; et ay ouÿ estimer quatre vingts mil escus l'an ce qu'il
tenoit en ces choses alléguées, sans son patrimoyne.
Le comte de Warwic entra en différend avec
son maistre, par adventure un an avant que
le duc de Bourgongne vinst devant
Amyens; et ayda bien
le duc, car il luy desplaisoit de cette grande auctorité que
le comte de Warwic avoit en Angleterre, et ne s'
accordoient point bien, car
ledit seigneur de Warwic s'entendoit tousjours avec
le roy nostre maistre. En effet,
j'ay vu en ce temps, ou peu avant,
le comte de Warwic si fort, qu'il mit
le roy son maistre entre ses mains, et fit mourir
le seigneur Descalles, père de
la royne, et deux de ses enfans, et le tiers en grand danger (lesquels personnages
le roy Edouard aymoit fort), et fit mourir encores
aucuns chevaliers d'Angleterre; garda
le roy son maistre une pièce honnestement, et luy mit nouveaux serviteurs à l'entour, pour luy faire oublier les autres; et luy sembloit que
le roy son maistre estoit un peu simple.
Le duc de Bourgongne eut grand doute de cette adventure, et pratiquoit secrettement que
le roy Edouard pust eschapper, et eust moyen et façon de parler à luy; et tant allèrent les choses, que
le roy Edouard eschappa, et assembla gens; et destroussa quelques bendes de ceux du
comte de Warwic. Il a esté roy bien fortuné en ses batailles, car neuf grosses batailles pour le moins a gagnées, et toutes à pied.
Ledit comte de Warwic se trouvant le plus foible, il advertit bien ses amys secrets de ce qu'ils avoient à faire, et se mit en la mer, à son beau loisir, avec
le duc de Clarence, qui avoit espousé
sa fille et tenoit son party, nonobstant qu'il fust frère dudit
roy Edouard; et menèrent femmes et enfans, et grand nombre de gens, et se vint trouver devant
Calais, et dedans estoit son lieutenant en
ladicte ville, appellé
monseigneur de Waneloc, et plusieurs de ses serviteurs domestiques, qui, en lieu de le
recueillir, luy tirèrent de grands coups de canon; et estant encore à l'ancre
là devant, accoucha
la duchesse de Clarence, fille dudit
comte de Warwic, d'un fils. A grand'peine voulurent-ils consentir,
ledit seigneur de Waneloc et autres, qu'on luy portast deux flacons de vin. C'estoit grand'rigueur d'un serviteur envers son maistre: car il est à penser qu'il le pensoit bien avoir
pourvu en
cette place, qui est le plus grand trésor d'Angleterre et la plus belle capitainerie du monde, à mon advis, au moins de la crestienté: car
j'y fus plusieurs fois durant ces différens; et pour certain
me fut dit, par le temps dont
j'ay parlé, par le maire de
l'Estappe de
Calais, qu'il en feroit donner au
roy d'Angleterre quinze mil escus de ferme. Car il prent tout le profit de ce qu'ils ont deçà la mer et des saufconduits, et met le capitaine la pluspart de la garnison à sa poste.
Le roy d'Angleterre fut fort content dudit
seigneur de Waneloc de ce refuz qu'il avoit fait à
son capitaine, et luy envoya lettres pour tenir l'office en chef: car il estoit sage chevalier et ancien, et portoit
l'Ordre de la Jarretière:
monseigneur de Bourgongne fut fort content de luy aussi, qui pour lors estoit à
Saint-Omer: et
m'envoya devers
ledit seigneur de Waneloc et luy donna mil escus de pension, lui priant de continuer en l'amour qu'il avoit monstrée au
roy d'Angleterre.
Je le trouvay très délibéré de ce faire, et fit serment en l'hostel de l'Estappe, àCalais, entre mes mains, audit
roy d'Angleterre, de le servir envers et contre tous, et semblablement tous ceux de la garnison et de la ville; et fus l'espace de deux mois en allant et venant vers luy, pour l'entretenir, et presque tousjours me tins en ce temps avec luy; et
ledit duc de Bourgongne ne bougeoit de
Boulongne, et fit une grosse armée de mer contre
ledit comte de Warwic, qui prit plusieurs navires de ses subjets, au partir qu'il fit de devant
Calais; et ayda bien cette prinse à nous remettre en guerre, car ses gens en vendirent le butin en Normandie; à l'occasion de ce
le duc de Bourgongne print tous les marchans françois à la foire d'Anvers.
Pour ce qu'il est besoin d'estre informé aussi bien des tromperies et maivaistés de ce monde, comme du bien (non point pour en user, mais pour s'en garder),
je veux desclarer une tromperie, ou habileté (ainsi qu'on la voudra nommer, car elle fut sagement conduite), et aussi veux qu'on entende les tromperies de nos voisins comme les nostres et que partout il y a du bien et du mal. Quand
ce comte de Warwic vint devant
Calais, esperant y entrer comme en son principal refuge,
monseigneur de Waneloc, qui estoit très sage, luy manda que s'il y entroit il seroit perdu: car il avoit toute l'Angleterre contre luy, et
le duc de Bourgongne, et que le peuple de
la ville seroit contre luy, et plusieurs de la garnison, comme
monseigneur de Duras, qui estoit mareschal pour
le roy, et plusieurs autres, qui tous avoient gens en
la ville; et que le meilleur pour luy estoit qu'il se retirast en France, et que
la place de Calais il ne s'en souciast, et qu'il luy en rendroit bon compte, quand il en seroit temps. Il servit très bien
son capitaine, luy donnant ce conseil, mais très mal
son roy. Quant audit
seigneur de Warwic, jamais homme ne tint plus grand'desloyauté, vu que
le roy d'Angleterre l'avoit fait capitaine en chef, avec ce que
le duc de Bourgongne luy donnoit.