Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Troisième


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Chapitre III

Comment le duc de Bourgongne gagna Picquigny, et, après, trouva moyen d'avoir trève au roy pour un an, au grand regret du connestable.

V

ous devez avoir entendu au long dont mouvoit cette guerre, et que les deux princes, au commencement, y furent aveuglés et se faisoient la guerre sans en entendre le motif, ni l'un ni l'autre: qui estoit une merveilleuse habileté à ceux qui conduisoient l'œuvre; et leur pouvoit-on bien dire que l'une partie du monde ne sçait point comment l'autre se gouverne. Or toutes ces choses, dont j'ay parlé en tous ces articles précédents, advinrent en bien peu de jours. Car après la prise d'Amyens, en moins de quinze jours, ledit duc se mit aux champs auprès d'Arras (car il ne se retira point plus loin), et puis tira vers la rivière de Somme, et droit à Picquigny. En chemin, luy vint un messager du duc de Bretagne, qui n'estoit qu'un homme de pied; et dit audit duc, de par son maistre, comme le roy luy avoit fait sçavoir plusieurs choses, et entre les autres, les intelligences qu'il avoit en plusieurs grosses villes: entre les autres, nommoit Anvers, Bruges et Brucelles. Aussi l'advertissoit ledit duc, comme le roy estoit délibéré de l'assiéger, en quelque ville qu'il le trouvast, et fust-il dedans Gand: et croy que ledit duc de Bretagne mandoit tout cecy en faveur du duc de Guyenne, et pour mieux le faire joindre à ce mariage. Mais le duc de Bourgongne print très mal en gré ces advertissemens que le duc de Bretagne luy faisoit, et répondit au messager, incontinent et sur l'heure, que son maistre estoit mal adverty, et que c'estoient aucuns mauvais serviteurs qu'il avoit qui luy vouloient donner ce courroux et ces craintes, afin qu'il ne fist son devoir de le secourir, comme il y estoit obligé par ses allyances; et qu'il estoit mal informé quelles villes estoient Gand, ne les villes où il disoit que le roy l'assiégeroit, et qu'elles estoient trop grandes pour assiéger; mais qu'il dist à son maistre la compagnie en quoy il le trouvoit, et que les choses estoient autrement: car luy, délibéroit de passer la rivière de Somme et de combattre le roy, s'il se trouvoit en son chemin, pour l'en garder; et qu'il vouloit prier audit duc son maistre, de par luy, qu'il se voulsist desclarer en sa faveur contre le roy, et luy estre tel comme le duc de Bourgongne luy avoit esté en faisant le traité de Péronne.
   Le lendemain s'approcha le duc de Bourgongne d'un lieu, sur la rivière de Somme, qui s'appelle Picquigny, une assiette très forte; et là auprès délibéroit ledit duc de faire un pont dessus la rivière de Somme; mais, par cas d'aventure, y avoit dedans la ville de Picquigny logé quatre ou cinq cens francs archiers, et un peu de nobles. Ceux-là, comme ils virent passer le duc de Bourgongne, saillirent à l'escarmouche, du long d'une chaussée, qui estoit longue, et se misrent si avant hors de leurs places, qu'ils donnèrent occasion aux gens du duc de Bourgongne de les chasser; et les suivirent de si près, qu'ils en tuèrent une partie devant qu'ils sçussent gagner la ville; et gagnère le fauxbourg de cette chaussée; et puis on amena quatre ou cinq pièces d'artillerie, combien que par ce costé la ville fust imprenable, par ce qu'il y avoit rivière entre deux; toutesfois ces francs archiers eurent paour, pour ce qu'on faisoit un pont, que on ne les assiégeast de l'autre costé. Ainsi ils désemparèrent la place, et s'enfuyrent. Le chasteau tint deux ou trois jours, et puis s'en allèrent tous en pourpoint.
   Ce petit exploit donna quelque cœur au duc de Bourgongne, et se logea aux environs d'Amyens, et y fit deux ou trois logis, disant qu'il tenoit les champs pour voir si le roy le voulroir venir combattre; et à la fin se approcha si fort de la ville, et si près, que son artillerie tiroit à coup perdu, par dessus et dedans la ville; et là se tint six sepmaines. En ladite ville y avoit bien quatorze cens hommes d'armes de par le roy, et quatre mil francs archiers, et y estoient monseigneur le connestable, et tous les grands chefs de ce royaume, comme grand maistre, admiral, mareschal, seneschaux, et largement gens de bien. Le roy fut ce pendant à Beauvais, où il fit une bien grande assemblée; et estoit avec luy le duc de Guyenne, son frèe, et le duc Nicolas de Calabre, fils aisné du duc Jean de Calabre et de Lorraine, et seul héritier de la maison d'Anjou. Avec le roy estoient les nobles du royaume, assemblés par manière d'arrière-ban: et ne faut point douter, à ce que depuis j'ay entendu, que ceux qui estoient avec le roy n'eussent desjà grande et bonne volonté de connoistre la malice de cette entreprise, et voyoient bien qu'il n'avoit point encores fait, mais estoit en guerre plus que jamais.
   Ceux qui estoient en la ville d'Amiens firent une entreprise pour assaillir le duc de Bourgongne en son ost, pourvu que le roy voulsist envoyer joindre avec eux l'armée qu'il avoit avec luy à Beauvais. Le roy, adverty de cette entreprise, la leur envoya deffendre, et de tous points la rompre; car combien qu'elle semblast advantageuse pour le roy, toutesfois y avoit du hasard, pour ceux qui sailloient de la ville par especial: car tous sailloient par deux portes, dont l'une estoit près de l'ost du duc de Bourgongne; et s'ils eussent failly à les desconfire d'entrée, et qu'ils eussent esté contraints d'eux en retourner, vu que leur saillie eust esté à pied, ils eussent esté en danger de se perdre, et de perdre la ville. En ces entrefaites, envoya le duc de Bourgongne un page, nommé Simon de Quingy, qui depuis a esté bailli de Troye, et escrivit au roy six lignes de sa main, se humiliant envers luy; et se douloit de quoy il luy avoit ainsi couru sus à l'appétit d'autruy, et qu'il croyoit que s'il eust esté bien informé de toutes choses, qu'il ne l'eust pas fait.
   Or l'armée que le roy avoit envoyée en Bourgongne avoit desconfit tout la puissance de Bourgongne qui estoit saillie aux champs, et pris plusieurs prisonniers. Le nombre des morts n'estoit pas grand, mais la desconfiture y estoit, et si avoient desjà assiégé des places et pris, qui esbahyssoit un peu ledit duc; toutesfois il faisoit semer en son ost tout le contraire, et que les siens avoient eu meilleur. Quand le roy eut vu ces lettres que ledit duc de Bourgongne luy avoit escrites, il en fut très joyeux, pour la raison que avez ouye cy-dessus, et aussi que les choses longues luy ennuyoient: et luy fit responce: et envoya pouvoir à aucuns, qui estoient à Amyens, pour entrer en une trève; et si en fit deux ou trois de quatre ou cinq jours, et à la fin finale, si en fit une d'un an, comme il me semble; dont le connestable, comte de Saint-Pol, monstroit signe de desplaisir, car, sans nulle doute (quelque chose que les gens ayent pensé, ou sçussent penser au contraire), ledit comte de Saint-Pol estoit lors ennemy capital du duc de Bourgongne; et eurent plusieurs paroles, et oncques puis n'y eut amytié de l'un à l'autre, comme vous avez vu par l'yssue; mais bien ont envoyé les uns vers les autres, pour se pratiquer, et chascun pour s'ayder de son compagnon; et ce que le duc en faisoit, c'estoit tousjours pour cuyder ravoir Saint-Quentin. Semblablement, quand le connestable avoit paour ou crainte du roy, il la luy promettoit rendre; et y eut des entreprises, où les gens du duc de Bourgongne, par le vouloir dudit connestable, en approchèrent, et les faisoit venir à deux ou trois lieues près, pour les mettre dedans; et quand ce venoit au joindre, ledit connestable se repentoit et les contremandoit, dont à la fin mal luy en prit. Car il cuydoit, pour la situation où il estoit et le grand nombre de gens que le roy luy payoit, les tenir tous deux en crainte, par le moyen du discord où ils estoient, auquel il les entretenoit; mais son entreprise estoit très dangereuse, car ils estoient trop grands, trop forts et trop habiles.
   Après ces armées desparties, le roy s'en alla en Touraine, et le duc de Guyenne en son pays, et le duc de Bourgongne au sien; et demourèrent une pièces les choses en cet estat; et tint le duc de Bourgongne grand'assemblée d'Estats en son pays, pour leur remonstrer le dommage qu'il avoit eu, de n'avoir des gens d'armes prests comme avoit le roy; et que s'il eust eu le nombre de cinq cens hommes d'armes, prests pour garder les frontières, que jamais le roy n'eust entrepris cette guerre, et fussent demourés en paix; et leur mettoit en avant les dommages qui estoient prests de leur en advenir, et les pressoit fort qu'ils luy voulsissent donner le payement de huit cens lances. Finablement ils luy donnèrent six vingts mil escus, outre et par dessus ce qu'ils luy donnoient; et en cecy n'estoit pas comprise Bourgongne; mais grand doute faisoient ses subjets, et pour plusieurs raisons, de se mettre en cette sujétion où ils voyoient le royaume de France, à cause de ces gens d'armes. A la vérité, leur grand doute n'estoit pas sans cause: car quand il se trouva cinq ou six cens hommes d'armes, la volonté luy vint d'en avoir plus, et de plus hardyment entreprendre contre tous ses voisins. Et les six vingts mil escus, les fit monter jusques à cinq cens mil; et crut des gens d'armes en très grand'quantité, dont ses seigneuries ont eu bien à souffrir. Et croy bien que les gens d'armes de solde sont bien employés soubz l'auctorité d'un sage roy ou prince; mais quand il est autre, ou qu'il laisse enfans petits, l'usage à quoy les employent leurs gouverneurs n'est pas tousjours profitable, ni pour le roy, ni pour ses subjets.
   La hayne ne diminuoit point entre le roy et le duc de Bourgongne, mais tousjours continua. Et ledit duc de Guyenne, estant retourné en son pays, renvoyoit souvent vers ledit duc de Bourgongne, pour le mariage de sa fille, et continuoit cette poursuite, et ledit duc l'en entretenoit: aussi faisoit-il tout homme qui la demandoit; et croy qu'il n'eust point voulu avoir de fils, ni que jamais il eust marié sa fille, tant qu'il eust vescu; mais tousjours l'eust gardée, pour entretenir gens pour s'en servir et ayder: car il taschoit à tant de choses grandes, qu'il n'avoit point de temps à vivre pour les mettre à fin; et estoient choses presque impossibles, car la moytié d'Europe ne l'eust sçu contenter. Il avoit assez hardement pour entreprendre toutes choses. Sa personne pouvoit assez porter porter le travail qui luy estoit nécessaire. Il estoit assez puissant de gens et d'argent; mais il n'avoit point assez de sens ni de malice pour conduire ses entreprises. Car avec les autres choses propices à faire conquestes, si le très grand sens n'y est, tout le demourant n'est riens; et croy qu'il faut que cela vienne de Dieu. Qui eust pu prendre partie des conditions du roy nostre maistre, et partie des siennes, on en eust bien fait un prince parfait, car, sans nulle doute, le roy en sens le passoit de trop; et la fin l'a monstré par ses œuvres.


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