eux jours après la fuyte de ses serviteurs qui s'en estoient allés, qui estoit au mois de décembre l'an mil quatre cens septante, entra
monseigneur le connestable dedans
Saint-Quentin, et leur fit faire le serment pour
le roy. Lors conneut
ledit duc que ses
besongnes alloient mal: car il n'avoit armée avec luy, mais avoit envoyé ses serviteurs pour mettre sus les gens de son pays. Toutesfois, avec ce petit de gens qu'il peut amasser, il tira à
Dourlans, avec quatre ou cinq cens chevaux seulement, en intention de garder
Amyens de tourner: et là fut cinq ou six jours, que ceux d'Amyens marchandoient: car l'armée du
roy estoit auprès, qui se presenta devant
la ville, et un coup la refusèrent, car une partie de
la ville tenoit pour
ledit duc, lequel y envoya son mareschal des logis; et s'il eust eu gens pour y oser entrer en personne, il ne l'eust jamais perdue; mais il n'y osoit entrer mal accompagné, combien qu'il en fust requis de plusieurs de
la ville.
Quand ceux qui estoient contre luy virent sa dissimulation, et qu'il n'estoit pas assez fort, ils exécutèrent leurs entreprises et mirent ceux du
roy dedans. Ceux d'Abbeville
cuydèrent faire le semblable; mais
monseigneur des Cordes y entra pour
ledit duc, et y
pourvut. D'Amyens à
Dourlans n'y a que cinq petites lieues, par quoy fut force audit
duc de se retirer, dès ce qu'il fut adverty que les gens du
roy estoient entrés à
Amiens; et alla à
Arras en grand'diligence et grand'paour, craignant que beaucoup de choses semblables ne se fissent, car il se voyoit environné de parens et amys du
connestable. D'autre part, à cause du
bastard Baudouin, qui s'en estoit allé, il souspesonnoit
le grand bastard de Bourgongne, son frère. Toutesfois gens luy vinrent peu à peu. Or sembloit il bien au
roy estre au dessus de ses affaires, et se fioit en ce que
le connestable et autres luy disoient de ces intelligences qu'ils avoient; et quand n'eust esté cette espérance, il eust voulu avoir à commencer.
Or est il temps que
j'achève de desclarer qui mouvoit
ledit connestable,
le duc de Guyenne et de ses principaux serviteurs (vu les bons tours, secours et grandes honnestetés que
ledit duc de Guyenne avoit reçues dudit
duc de Bourgongne), et quel gain ils pouvoient avoir à mettre ces deux grands princes en guerre, qui estoient en repos en leurs seigneuries. Jà ay dit quelque chose, et que c'estoit pour maintenir plus surement leurs estats, et que
le roy ne brouillast parmy eux, s'il estoit en repos. Mais cela n'estoit point encores la principale occasion; mais estoit que
le duc de Guyenne et eux avoient fort désiré le mariage dudit
duc de Guyenne avec
la seule fille et héritière du
duc de Bourgongne, car il n'avoit point de fils; et plusieurs fois avoit esté requis
ledit duc de Bourgongne de ce mariage, et tousjours s'y estoit
accordé; mais jamais ne voulut conclure, et en tenoit encores, à d'autres, parolles. Or
regardez quel tour ces gens prenoient pour
cuyder parvenir à leur intention, et contraindre
ledit duc de
bailler
sa fille: car incontinent que ces deux villes furent prises, et
le duc de Bourgongne retourné à
Arras, où il amassoit gens tant qu'il pouvoit,
le duc de Guyenne luy envoya un homme secret, lequel luy apporta trois lignes de sa main, en un lopin de cire et ployées bien menu, contenant ces mots: «Mettez peine de contenter vos subjets, et ne vous souciez: car
vous trouverez des amis.»
Le duc de Bourgongne, qui estoit en crainte très grande du commencement, envoya un homme devers
le connestable, luy prier ne luy vouloir faire le pis qu'il pourroit bien; et ne presser point asprement cette guerre, qui luy estoit encommencée, sans l'avoir deffié ne semons de riens.
Ledit connestable fut fort ayse de ces paroles, et luy sembla bien qu'il tenoit
ledit duc en la sorte qu'il demandoit, c'est assavoir en grand doute. Si luy manda pour toute responce, qu'il voyoit son fait en bien grand péril, et qu'il n'y congnoissoit remède qu'un pour en eschapper: c'estoit qu'il donnast
sa fille en mariage au
duc de Guyenne, et qu'en ce faisant il seroit secouru de grand nombre de gens, et se desclareroit
ledit duc de Guyenne pour luy, et plusieurs autres seigneurs; et que pour lors luy rendroit
Saint-Quentin, et se mettroit des leurs; mais que sans ce mariage et voir cette desclaration, il ne s'y oseroit mettre (car
le roy estoit trop puissant, et avoit son fait bien accoutré, et grandes intelligences au pays dudit
duc), et toutes paroles semblables, de grand espouventement.
Je ne conneus
oncques bonne yssue d'homme qui ait voulu espouventer son maistre et le tenir en sujétion, ou un grand prince de qui on a affaire, comme vous entendrez de
ce connestable. Car combien que
le roy fust lors son maistre, si avoit-il la pluspart de son vaillant et ses enfans sous
ledit duc de Bourgongne; mais tousjours a usé de ces termes, de les vouloir tenir en crainte tous deux, et l'un par l'autre: dont mal luy en est pris. Et combien que toute personne cherche à se mettre hors de sujétion et crainte, et
aucunes fois ait haÿ ceux qui les y tiennent, si n'y en a il nuls qui en cet article approchent les princes: car
je n'en conneus
oncques nuls qui n'ayent de mortelle hayne à ceuq ui les y ont voulu tenir.
Après que
le duc de Bourgongne eut ouÿ la responce du
connestable, il conneut bien que en luy ne trouveroit nulle amytié et qu'il estoit principal conducteur de cette guerre, et conçut une merveilleuse hayne contre luy, qui jamais ne luy partit du cœur: et principalement que pour telles doutes le vouloit contraindre à marier
sa fille. Jà luy estoit revenu le
cœur un peu, et avoit
recueilly beaucoup de gens. Vous entendez bien maintenant, par ce que manda
le duc de Guyenne et puis
le connestable, que cette chose estoit délibérée entre eux: car toutes semblables paroles, ou plus espouventables encores, manda
le duc de Bretagne après; et laissa amener à
monseigneur de Lescut cent hommes au service du
roy. Ainsi concluez que toute cette guerre se faisoit pour contraindre
ledit duc à se consentir à ce mariage; et que l'on abusoit
le roy, de luy conseiller d'entreprendre cette guerre; et que de toutes ces intelligences que on luy disoit avoir au pays dudit
duc n'estoit point vray, mais tout mensonge, ou peu s'en falloit. Toutesfois tout ce voyage fut servy
le roy dudit
connestable très bien, et en grand'hayne contre
ledit duc, connoissant que telle hayne avoit il conçue contre luy. Semblablement servit
le duc de Guyenne en cette guerre, fort bien accompagné, et furent les choses fort périlleuses pour
le duc de Bourgongne; mais quand ce différend, dont
j'ay parlé, commença, s'il eust voulu assurer dudit mariage,
le duc de Guyenne,
le connestable, et plusieurs autres, ils et leurs séqueles se fussent tournés des siens contre
le roy, et essayés à faire
le roy bien foible, s'il leur eust esté possible; mais quelque chose que sçavent déliberer les hommes en telles matières, Dieu y conclut à son plaisir.