Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Troisième


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Chapitre II

Comment la ville de Saint-Quentin, et celle d'Amyens, fut rendue entre les mains du roy, et pour quelles causes le connestable et autres entretenoient la guerre entre le roy et le duc de Bourgongne.

D

eux jours après la fuyte de ses serviteurs qui s'en estoient allés, qui estoit au mois de décembre l'an mil quatre cens septante, entra monseigneur le connestable dedans Saint-Quentin, et leur fit faire le serment pour le roy. Lors conneut ledit duc que ses besongnes alloient mal: car il n'avoit armée avec luy, mais avoit envoyé ses serviteurs pour mettre sus les gens de son pays. Toutesfois, avec ce petit de gens qu'il peut amasser, il tira à Dourlans, avec quatre ou cinq cens chevaux seulement, en intention de garder Amyens de tourner: et là fut cinq ou six jours, que ceux d'Amyens marchandoient: car l'armée du roy estoit auprès, qui se presenta devant la ville, et un coup la refusèrent, car une partie de la ville tenoit pour ledit duc, lequel y envoya son mareschal des logis; et s'il eust eu gens pour y oser entrer en personne, il ne l'eust jamais perdue; mais il n'y osoit entrer mal accompagné, combien qu'il en fust requis de plusieurs de la ville.
   Quand ceux qui estoient contre luy virent sa dissimulation, et qu'il n'estoit pas assez fort, ils exécutèrent leurs entreprises et mirent ceux du roy dedans. Ceux d'Abbeville cuydèrent faire le semblable; mais monseigneur des Cordes y entra pour ledit duc, et y pourvut. D'Amyens à Dourlans n'y a que cinq petites lieues, par quoy fut force audit duc de se retirer, dès ce qu'il fut adverty que les gens du roy estoient entrés à Amiens; et alla à Arras en grand'diligence et grand'paour, craignant que beaucoup de choses semblables ne se fissent, car il se voyoit environné de parens et amys du connestable. D'autre part, à cause du bastard Baudouin, qui s'en estoit allé, il souspesonnoit le grand bastard de Bourgongne, son frère. Toutesfois gens luy vinrent peu à peu. Or sembloit il bien au roy estre au dessus de ses affaires, et se fioit en ce que le connestable et autres luy disoient de ces intelligences qu'ils avoient; et quand n'eust esté cette espérance, il eust voulu avoir à commencer.
   Or est il temps que j'achève de desclarer qui mouvoit ledit connestable, le duc de Guyenne et de ses principaux serviteurs (vu les bons tours, secours et grandes honnestetés que ledit duc de Guyenne avoit reçues dudit duc de Bourgongne), et quel gain ils pouvoient avoir à mettre ces deux grands princes en guerre, qui estoient en repos en leurs seigneuries. Jà ay dit quelque chose, et que c'estoit pour maintenir plus surement leurs estats, et que le roy ne brouillast parmy eux, s'il estoit en repos. Mais cela n'estoit point encores la principale occasion; mais estoit que le duc de Guyenne et eux avoient fort désiré le mariage dudit duc de Guyenne avec la seule fille et héritière du duc de Bourgongne, car il n'avoit point de fils; et plusieurs fois avoit esté requis ledit duc de Bourgongne de ce mariage, et tousjours s'y estoit accordé; mais jamais ne voulut conclure, et en tenoit encores, à d'autres, parolles. Or regardez quel tour ces gens prenoient pour cuyder parvenir à leur intention, et contraindre ledit duc de bailler sa fille: car incontinent que ces deux villes furent prises, et le duc de Bourgongne retourné à Arras, où il amassoit gens tant qu'il pouvoit, le duc de Guyenne luy envoya un homme secret, lequel luy apporta trois lignes de sa main, en un lopin de cire et ployées bien menu, contenant ces mots: «Mettez peine de contenter vos subjets, et ne vous souciez: car vous trouverez des amis.»
    Le duc de Bourgongne, qui estoit en crainte très grande du commencement, envoya un homme devers le connestable, luy prier ne luy vouloir faire le pis qu'il pourroit bien; et ne presser point asprement cette guerre, qui luy estoit encommencée, sans l'avoir deffié ne semons de riens. Ledit connestable fut fort ayse de ces paroles, et luy sembla bien qu'il tenoit ledit duc en la sorte qu'il demandoit, c'est assavoir en grand doute. Si luy manda pour toute responce, qu'il voyoit son fait en bien grand péril, et qu'il n'y congnoissoit remède qu'un pour en eschapper: c'estoit qu'il donnast sa fille en mariage au duc de Guyenne, et qu'en ce faisant il seroit secouru de grand nombre de gens, et se desclareroit ledit duc de Guyenne pour luy, et plusieurs autres seigneurs; et que pour lors luy rendroit Saint-Quentin, et se mettroit des leurs; mais que sans ce mariage et voir cette desclaration, il ne s'y oseroit mettre (car le roy estoit trop puissant, et avoit son fait bien accoutré, et grandes intelligences au pays dudit duc), et toutes paroles semblables, de grand espouventement. Je ne conneus oncques bonne yssue d'homme qui ait voulu espouventer son maistre et le tenir en sujétion, ou un grand prince de qui on a affaire, comme vous entendrez de ce connestable. Car combien que le roy fust lors son maistre, si avoit-il la pluspart de son vaillant et ses enfans sous ledit duc de Bourgongne; mais tousjours a usé de ces termes, de les vouloir tenir en crainte tous deux, et l'un par l'autre: dont mal luy en est pris. Et combien que toute personne cherche à se mettre hors de sujétion et crainte, et aucunes fois ait haÿ ceux qui les y tiennent, si n'y en a il nuls qui en cet article approchent les princes: car je n'en conneus oncques nuls qui n'ayent de mortelle hayne à ceuq ui les y ont voulu tenir.
   Après que le duc de Bourgongne eut ouÿ la responce du connestable, il conneut bien que en luy ne trouveroit nulle amytié et qu'il estoit principal conducteur de cette guerre, et conçut une merveilleuse hayne contre luy, qui jamais ne luy partit du cœur: et principalement que pour telles doutes le vouloit contraindre à marier sa fille. Jà luy estoit revenu le cœur un peu, et avoit recueilly beaucoup de gens. Vous entendez bien maintenant, par ce que manda le duc de Guyenne et puis le connestable, que cette chose estoit délibérée entre eux: car toutes semblables paroles, ou plus espouventables encores, manda le duc de Bretagne après; et laissa amener à monseigneur de Lescut cent hommes au service du roy. Ainsi concluez que toute cette guerre se faisoit pour contraindre ledit duc à se consentir à ce mariage; et que l'on abusoit le roy, de luy conseiller d'entreprendre cette guerre; et que de toutes ces intelligences que on luy disoit avoir au pays dudit duc n'estoit point vray, mais tout mensonge, ou peu s'en falloit. Toutesfois tout ce voyage fut servy le roy dudit connestable très bien, et en grand'hayne contre ledit duc, connoissant que telle hayne avoit il conçue contre luy. Semblablement servit le duc de Guyenne en cette guerre, fort bien accompagné, et furent les choses fort périlleuses pour le duc de Bourgongne; mais quand ce différend, dont j'ay parlé, commença, s'il eust voulu assurer dudit mariage, le duc de Guyenne, le connestable, et plusieurs autres, ils et leurs séqueles se fussent tournés des siens contre le roy, et essayés à faire le roy bien foible, s'il leur eust esté possible; mais quelque chose que sçavent déliberer les hommes en telles matières, Dieu y conclut à son plaisir.


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