Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Troisième


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Chapitre Premier

Comment le roy prit nouvelle occasion de faire guerre au duc de Bourgongne: et comment il l'envoya adjourner jusques dedans Gand, par un huissier de parlement.

L'

an quatre cens septante prit vouloir au roy de se revencher du duc de Bourgongne, et luy sembla qu'il en estoit heure: et secrettement traitoit et souffroit traiter que les villes estant sur la rivière de Somme, comme Amyens, Saint-Quentin et Abbeville, se tournassent contre le duc, et qu'ils appellassent ses gens d'armes et les missent dedans. Car tousjours les grands seigneurs, au moins les sages, veulent chercher quelque bonne couleur et un peu apparente. Et afin qu'on connoisse les habiletés de quoy on use en France, veux conter comme cecy fut fait et guidé: car le roy et le duc y furent déçuz tous deux: et en recommença la guerre, qui dura bien treize ou quatorze ans, et qui depuis fut bien dure et bien aspre. Il est vray que le roy désiroit fort que ces villes fissent nouvelletés; et prit ses couleurs, disant que ledit duc de Bourgongne estendoit ses limites plus avant que le traité ne portoit: et sur cette occasion alloient et venoient ambassadeurs de l'un à l'autre, et passoient et repassoient par ces villes, pratiquans ces marchez, esquelles n'y avoit nulles garnisons; mais y avoit paix par tout le royaume, tant du costé dudit duc, comme du duc de Bretagne; et estoit monseigneur de Guyenne en bonne amytié avec le roy, comme il sembloit. Toutesfois le roy n'eust pas voulu recommencer la guerre, pour prendre une ou deux de ces villes là seulement; mais taschoit de pouvoir mettre une grand'rebellion par tout le pays du duc de Bourgongne, et espéroit de tous points s'en mettre au dessus par ce moyen.
   Beaucoup de gens, pour luy complaire, se mesloient de ces marchés et luy rapportoient les choses beaucoup plus avant qu'ils ne trouvoient, et se vantoient l'un d'une ville, et les autres disoient qu'ils en soustrairoient contre luy: et de tout setoit une partie. Mais quand le roy n'eust pensé que ce qui advint, il n'eust pas rompu la paix, ne recommencé la guerre (combien qu'il eust cause de se douloir des termes qui luy avoient esté tenus à Péronne), car il avoit fait publier ladite paix à Paris, trois mois après qu'il fut de retour en son royaume; et recommençoit cette noyse un peu à crainte; mais l'affection qu'il y avoit le fit tirer outre; et voicy les habiletés qui y furent tenues.
   Le comte de Saint-Pol, connestable de France, homme très sage, et autres serviteurs du duc de Guyenne, et aucuns autres, désiroient plustost la guerre entre ces deux grands princes, que paix, pour deux regards. Le premier, craignoient que ces très grands estats qu'ils avoient ne fussent diminués, si la paix continuoit: car ledit connestable avoit quatre cens hommes d'armes, ou quatre cens lances, payés à la monstre, et n'avoit point de conterolleur, et plus de trente mil francs tous les ans, outre les gages de son office, et les profits de plusieurs belles places qu'il tenoit. L'autre, ils vouloient mettre sus au roy sa condition estre telle, que, s'il n'avoit debat par le dehors et contre les grands, qu'il falloit qu'il l'eust avec ses serviteurs, domestiques et officiers, et que son esprit ne pouvoit estre en repos. Et par ces raisons alléguées, taschoient très fort de remettre le roy en cette guerre; et offroit ledit connestable reprendre Saint-Quentin tous les jours qu'on voudroit (car ses terres estoient à l'environ), et disoit encores avoir très grand'intelligence en Flandres et en Brabant, et qu'il feroit rebeller plusieurs villes contre ledit duc. Le duc de Guyenne, qui estoit sur le lieu, et tous ses principaux gouverneurs offroient fort servir le roy en cette querelle, et d'amener quatre ou cinq cens hommes d'armes, que ledit duc de Guyenne tenoit d'ordonnance; mais leurs fins n'estoient pas telles que le roy entendoit, mais tout à l'opposite, comme verrez.
   Le roy vouloit tousjours proceder en grand' sollempnité, par quoy fit tenir les Trois Estats à Tours ès mois de mars et d'avril mil quatre cens septante (ce que jamais n'avoit fait, ni ne fit depuis), mais il n'y appella que gens nommés, et qu'il pensoit qu'ils ne contrediroient pas à son vouloir. Et là fit remonstrer plusieurs choses et entreprises que ledit duc de Bourgongne faisoit contre la couronne; et y fit venir plaintif monseigneur le comte d'Eu: lequel disoit que ledit duc luy empeschoit Saint-Vallery et autres terres qu'il tenoit de luy, à cause d'Abbeville, et de la comté de Ponthieu, et n'en vouloit faire nulle raison audit comte d'Eu. Et le faisoit ledit duc, pource que un petit navire de guerre de la ville d'Eu avoit pris un autre navire marchand du pays de Flandres, dont ledit comte d'Eu offroit faire la réparation. Outre vouloit ledit duc contraindre ledit comte d'Eu de lui faire hommage envers tous et contre tous: ce que pour riens ne voudroit faire, car ce seroit contre l'auctorité du roy. A cette assemblée y avoit plusieurs gens de justice, tant de parlement que d'ailleurs; et fut conclu, selon l'intention du roy, que ledit duc seroit adjourné à comparoir en personne en Parlement, à Paris. Bien sçavoit le roy qu'il respondroit orgueilleusement, ou froit quelqu'autre chose contre l'auctorité de ladite cour: par quoy son occasion de luy faire guerre seroit tousjours plus grande.
   Ledit duc fut adjourné par un huissier de Parlement, en la ville de Gand, comme il alloit ouyr messe. Il en fut fort esbahy et mal content: incontinent fit prendre ledit huissier, et fut plusieurs jours gardé; à la fin on le laissa courre. Or vous voyez les choses qui se dressoient pour courre sus audit duc de Bourgongne, lequel en fut adverty: et mis sus un grand nombre de gens, payez à gages mesnages, ainsi l'appelloit on. C'estoit quelque peu de chose qu'ils avoient pour se tenir prests en leurs maisons: toutefois ils faisoient monstre tous les mois sur les lieux, et recevoient argent. Cecy dura trois ou quatre mois; et se ennuya de cette mise, et rompit cette assemblée; et se osta de toute crainte. Car souvent le roy envoyoit devers luy, et s'en alla ledit duc en Hollande. Il n'avoit nulles gens d'ordonnance, qui fussent tousjours prests, ny garnison en ses villes de frontières, dont mal luy prit: pource qu'on pratiquoit Amyens, Abbeville et Saint-Quentin, pour les remettre en la main du roy.
   Luy estant en Hollande, fut adverty par le feu duc Jean de Bourbon que de brief la guerre luy seroit commencée, tant en Bourgongne qu'en Picardie, et que le roy y avoit de grandes intelligences, et aussi en sa maison. Ledit duc, qui se trouvoit despourvu de gens (car il avoit desparty cette assemblée, dont j'ay parlé naguères, et renvoyez tous chez eux), fut bien esbahy de ces nouvelles. Par quoy incontinent passa la mer, et tira en Artois, et tout droit à Hesdin. Là entra en plusieurs suspections, tant de ses serviteurs, comme des traictés qu'on menoit en ces villes, dont j'ay parlé; et fut un peu long à s'apprester, ne croyant point tout ce qu'on disoit; et envoya quérir à Amyens deux des principaux de la ville, lesquels il souspesonnoit de ces traictés: ils se excusèrent si bien, qu'il les laissa aller. Incontinent partirent de sa maison aucuns de ses serviteurs, qui se tournèrent au service du roy, comme le bastard Baudouin et autres: qui luy fit paour qu'il n'eust plus grand'queue. Il fit cryer que chascun se mist sus; et peu s'apprestoient, car c'estoit au commencement de l'yver, et y avoit encores peu de jours qu'il estoit arrivé de Hollande.


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