Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Second


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Chapitre XV

Comment le roy fit tant par subtils moyens que monseigneur Charles son frère se contenta de la duché de Guyenne, pour Brie et Champagne, contre l'entente du duc de Bourgongne.

L

e roy, après estre départy d'avec ledit duc, à grande joye s'en retira en son royaume, et en riens ne se mut contre ledit duc, à cause des termes qui luy avoient esté tenus à Péronne et à Liége, et sembloit que patiemment le portast. Mais depuis survint une grande guerre entre eux; toutesfois non pas si tost, et n'en fut point la cause ce dont j'ay parlé cy-devant, combien qu'il y pust bien ayder; car la paix eust esté quasi telle qu'elle estoit, quand le roy l'eust faite estant à Paris; mais ledit duc, par conseil de ses officiers, voulut élargir ses limites; et puis quelques habiletés furent faites pour y remettre la noise, dont je parleray quand il sera temps. Monseigneur Charles de France, seul frère du roy, et naguère duc de Normandie (lequel estoit informé de ce traicté fait à Péronne et du partage que par iceluy devoit avoir), envoya incontinent devers le roy luy supplier qu'il luy plust accomplir ledit traicté et luy bailler ce qu'il avoit promis. Le roy envoya devers luy sur ces matières, et y eut plusieurs allées et venues. Aussi ledit duc de Bourgongne envoya ses ambassadeurs vers ledit monseigneur Charles, luy prier de ne vouloir accepter autre partage que celuy de Champagne et Brie, lequel luy estoit accordé par son moyen, luy remonstrant l'amour qu'il luy avoit monstré, là où il l'avoit abandonné; et ledit duc encore n'avoit voulu faire le semblable, comme il avoit vu, et si avoit nommé le duc de Bretagne en ladite paix, comme son allié. Outre, luy faisoit dire comme l'assiette de Champagne et Brie leur estoit propice à tous deux, et que si le roy d'aventure le vouloit fouler, du jour au lendemain il pouvoit avoir le secours de Bourgongne; car les deux païs joignent ensemble; et si avoit son partage en bonne valeur, car il prenoit tailles et aydes, et n'y avoit le roy riens que son hommage et ressort.
   Cestuy monseigneur Charles estoit homme qui peu ou riens faisoit de luy; mais en toutes choses estoit manié et conduict par autrui, combien qu'il fust âgé de vingt ans et plus. Ainsi se passa l'hyver, qui jà estoit avancé quand le roy partit de nous. Il y eut incessamment gens allans et venans sur ce partage; car le roy pour riens ne délibéroit bailler celuy qu'il avoit promis à son frère, car il ne vouloit point son dit frère et le duc de Bourgongne estre si près voisins; et traictoit le roy avec son dit frère de luy faire prendrre Guyenne, avec la Rochelle (qui estoit quasi toute Aquitaine), et valloit trop mieux ce partage que celuy de Brie et de Champagne. Ledit monseigneur Charles craignoit déplaire audit duc de Bourgongne, et avoir peur aussi que s'il s'accordoit, et le roy ne luy tinst vérité, il n'eust perdu son amy et son partage, et demourast en mauvais party. Le roy, qui estoit plus sage à conduire tels traictés que nuls autres princes qui ayent esté de son temps, voyant qu'il perdroit temps, s'il ne gaignoit ceux qui avoient le crédit avec son frère, s'adressa à Oudet de Rye, seigneur de Lescut et depuis comte de Comminges (lequel estoit né et marié audit païs de Guyenne), luy priant qu'il tint la main que son maistre acceptast ce party (lequel estoit trop plus grand que celuy qu'il demandoit), et qu'ils fussent bons amis et vesquissent comme frères, et que luy et ses serviteurs y auroient profit, et spécialement luy; et les assuroit bien le roy qu'il n'y auroit point de faute qu'il ne baillast la possession dudit païs. Et en cette façon monseigneur Charles y fut gaigné, et prit ledit partage de Guyenne, au grand déplaisir du duc de Bourgongne et de ses ambassadeurs qui estoient sur le lieu. Et la cause pourquoy le cardinal Balue, évesque d'Angers et l'évesque de Verdun furent pris, fut pource que ce cardinal écrivoit à monseigneur de Guyenne l'exhortant de ne prendre nul partage que celuy que ledit duc de Bourgongne luy avoit procuré par la paix faite à Péronne, laquelle avoit esté promise et jurée entre ses mains, et luy faisoit remonstrances touchant ce cas, qui luy sembloient nécessaires, lesquelles estoient contre le vouloir et intention du roy. Ainsi ledit monseigneur Charles devint duc de Guyenne, l'an mil quatre cent soixante et neuf, et eut bonne possession du païs et le gouvernement de la Rochelle, et se virent le roy et luy ensemble, et y furent longuement.


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