Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Second


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Chapitre XIV

Comment le roy Louis s'en retourna en France du consentement du duc de Bourgongne, et comment ce duc acheva de traiter les Liégeois et ceux de Franchemont.

Q

uatre ou cinq jours après cette prise, commença le roy à embesongner ceux qu'il tenoit pour ses amis, envers ledit duc, pour s'en pouvoir aller; et aussi en parla au duc en sage sorte, disant que, s'il avoit plus à faire de luy, qu'il ne l'espargnast point; mais s'il n'y avoit plus riens à faire, qu'il désiroit aller à Paris faire publier leur appointement en la cour de Parlement (pource que c'est la coustume de France d'y publier tous accords, ou autrement ne seroient de nulle valeur; toutesfois les roys y peuvent tousjours beaucoup); et d'avantage prioit audit duc qu'à l'esté prochain ils se pussent entrevoir en Bourgongne, et estre un mois ensemble, faisant bonne chère. Finalement ledit duc s'y accorda, tousjours un petit murmurant; et voulut que le traicté de paix fut relu devant le roy, sçavoir s'il n'y avoit riens dont il se repentist, offrant le mettre à son choix, de faire ou de laisser, et fit quelque peu d'excuse au roy de l'avoir amené là. Outre requit au roy, consentir qu'au traicté se mist un article en faveur de monseigneur du Lau, d'Urfé, et Poncet de Rivière, et qu'il fust dit que leurs terres et estats leur seroient rendus, comme ils estoient avant la guerre. Cette requeste desplut au roy, car ils n'estoient point de son party, parquoy dussent estre compris en cette paix; et aussi servoient-ils à monseigneur Charles son frère, et non point à luy; et à cette requeste répondit le roy estre content, pourvu qu'il luy en accordast autant pour monseigneur de Nevers et de Croy. Ainsi ledit duc se tut. Et sembla cette response bien sage; car ledit duc avoit tant de hayne aux autres, et tenoit tant du leur, que jamais ne s'y fust consenti. A tous les autres poincts respondit le roy ne vouloir rien y muer, mais confirmer tout ce qui avoit esté juré à Péronne. Et ainsi fut accordé ce partement; et prit congé le roy dudit duc, lequel le conduisit environ demye lieue; et au département d'ensemble luy fit le roy cette demande: «Si d'aventure mon frère qui est en Bretagne ne se contentoit du partage que je luy baille pour l'amour de vous, que voudriez-vous que je fisse?» Ledit duc luy respondit soudainement sans y penser: «S'il ne le veut prendre, mais que vous fassiez qu'il soit content, je m'en rapporte à vous deux.» De cette demande et response sortit depuis grande chose, comme vous oirez cy-après.
   Ainsi s'en alla le roy à son plaisir; et le conduisirent les sieurs des Cordes et d'Aimeries, grand baillif du Hénaut, jusques hors des terres dudit duc. Ledit duc demoura en la cité. Il est vray qu'en tous endroits elle fut cruellement traictée, aussi elle avoit cruellement usé de tous excès contre les subjets dudit duc, et dès le temps de son grand père, sans rien tenir stable de promesse qu'ils fissent, ni de nul appointement qui fut fait entre eux, et estoit jà la cinquiesme année que le duc y estoit venu en personne, et tousjours fait paix, et rompue par eux l'an après; et jà avoient esté excommuniés par longues années, pour les choses cruelles qu'ils avoient commises contre leur évesque; à tous lesquels commandemens de l'Église, touchant lesdits différends, ils n'eurent jamais révérence, ni obéyssance. Dès que le roy fut parti, ledit duc, avec peu de gens, se délibéra d'aller à Franchemont, qui est un peu outre de Liége, païs de montagnes très aspres, pleines de bois, et de là venoient les meilleurs combatans qu'ils eussent, et en estoient partis ceux qui avoient fait les saillies dont j'ay parlé cy-devant. Avant qu'il partist de ladite cité furent noyés en grand nombre les pauvres gens prisonniers qui avoient esté trouvés cachés ès maisons, à l'heure que cette cité fut prise. Outre fut délibéré de faire brusler ladite cité, laquelle en tous temps a esté fort peuplée, et fut dit qu'on la brusleroit à trois fois, et furent ordonnés trois ou quatre mil hommes-de-pied, du païs de Limbourg (qui estoient leurs voisins, et assez d'un habit et d'un langage) pour faire cette désolation, et pour deffendre les églises. Premièrement fut abbatu un grand pont, qui estoit au travers de la rivière de Meuse; et puis fut ordonné grand nombre de gens, pour deffendre les maisons des chanoines à l'environ de la grande église, afin qu'il pust demeurer logis pour faire le divin service. Semblablement en fut ordonné pour garder les autres églises. Et cela fait, partit le duc pour aller audit païs de Franchemont, dont j'ay parlé; et incontinent qu'il fut dehors la cité, il vit le feu en grand nombre de maisons du costé de la rivière. Il alla loger à quatre lieues, mais nous oyons le bruit comme si nous eussions esté sur le lieu. Je ne sçay ou si le vent y servoit, ou si c'estoit à cause que nous estions logés sur la rivière. Le lendemain le duc partit, et ceux qui estoient demourés en ladite ville continuèrent la désolation, comme il leur avoit esté commandé; mais toutes les églises furent sauvées, ou peu s'en falut, et plus de trois cens maisons pour loger les gens d'église. Et cela a esté cause que si tost a esté repeuplée; car grand peuple revint demourer avec ces prestres.
   A cause des grandes gelées et froidure, fut force que la pluspart des gens dudit duc allassent à pied audit païs de Franchemont, qui ne sont que villages, et n'y a point de villes fermées; et logea cinq ou six jours en une petite vallée, en un village qui s'appeloit Polleur. Son armée estoit en deux bendes, pour plustost destruire le païs; et fit brusler toutes les maisons et rompre tous les moulins à fer qui estoient au païs, qui est la plus grande façon de vivre qu'ils ayent, et cherchèrent le peuple parmi les plus grandes forests, où ils estoient cachés avec leurs biens; et y eut beaucoup de mors et de pris; et y gaignèrent les gens d'armes de l'argent. J'y vy choses incroyables du froid. Il y eut un gentil-homme qui perdit un pied, dont oncques puis ne s'ayda; et y eut un page à qui il tomba deux doigts de la main. Je vy une femme morte, et son enfant, dont elle estoit accouchée de nouveau. Par trois jours fut départi le vin, qu'on donnoit chez le duc pour les gens qui en demandoient, avec une coignée, car il estoit gelé dans les pippes; et faloit rompre le glaçon qui estoit entier et en faire des pièces que les gens mettoient en un chapeau, ou en un pannier, ainsi qu'ils vouloient. J'en diroye assez d'estranges choses longues à escrire; mais la faim nous fit fuyr à grande haste, après y avoir séjourné huit jours; et tira ledit duc à Namur et de là en Brabant où il fut bien reçu.


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